Dur ou mollet ?

On doit bien avouer qu’on a un faible, un penchant, une faiblesse pour les albums maudits, ceux que les docteurs en esthétique Rock, le public, voire leurs créateurs eux-mêmes rejettent, négligent, désacralisent, de quelques lignes, ou de quelques mots assassins. Après le Peter Gabriel II (Lire notre article Peter Gabriel, son deuxième album), voici le 7e et dernier opus de Paul McCartney et ses Wings : Back To The Egg !

En 1978, Wings opère une énième mutation. C’est en fait l’ultime mouture du groupe, avec l’arrivée des excellents jeunots Steve Holley / batterie et Laurence Juber / guitares, rejoignant le fidèle Denny Laine / guitares – chants et la muse Linda / claviers – chants, tout en apportant un sacré tonus à l’ensemble. Un effet d’ailleurs recherché par McCartney, influencé par l’énergie des groupes de la Nouvelle Vague qu’écoute alors sa fille Marie. D’où également le choix de Chris Thomas à la coproduction qui a œuvré entre autres avec les Sex Pistols et que notre bassiste fétiche connaît depuis l‘Album Blanc de qui vous savez. Le concept donc, s’il y a en un, le retour à la spontanéité première et primaire du Rock avec un groupe travaillant avant et pendant une tournée. Ouais, ça rappelle déjà Band On The Run non ?
Wings – Getting Closer – Back To The Egg (1979)
Les enregistrements commencent positivement en Juin 1978, dans un esprit garage band précisera Laurence Juber, en prises live. Mais malheureusement, ce souci de l’immédiateté va s’évanouir avec la multiplication des lieux – dont le Lympne Castle, un superbe château dans le Kent -, et la durée des sessions ou du mixage, jusqu’en Mars / Avril 1979. De plus, McCartney ajoute des morceaux inattendus au projet et pêche à nouveau de maniaqueries en accumulant les pistes, au risque de boursoufler les arrangements et l’instrumentation. Heureusement, pas pour tous les titres…
Wings – Spin It On – Back To The Egg (1979)
Parmi les idées de l’enthousiaste Paul, rameuter des copains pour chanter et jouer des nouveautés en supergroupe, le Rockestra, Ainsi en Octobre 78 (Le 3) se retrouvent aux studios d’Abbey Road :

Denny Laine, Laurence Juber, David Gilmour, Hank Marvin, Pete Townshend / guitares, Steve Holley, John Bonham, Kenney Jones / batteries, Paul McCartney, John Paul Jones, Ronnie Lane, Bruce Thomas / basses, Paul McCartney encore, Gary Brooker, John Paul Jones aussi / pianos, Linda McCartney, Tony Ashton / claviers, Speedy Acquaye, Tony Carr, Ray Cooper, Morris Pert / percussions et Howie Casey, Tony Dorsey, Steve Howard, Thaddeus Richard / cuivres ! Vous chercherez leurs groupes d’origine…
Wings – Rockestra Theme – Back To The Egg (1979)
Bien annoncé par le succès en Mars 1979 du single discoïde Goodnight Tonight, issu des mêmes sessions, Back To The Egg paraît finalement le 8 Juin 1979. Et le résultat ? Aujourd’hui comme à l’époque, certains adorent, d’autres restent plus perplexes et quelques-uns détestent. Quelques remarques pour le débat : la première face surnommée Sunny Side Up s’affiche vraiment réussie et clairement énergisée (Getting Closer, Spin It On, Old Siam Sir, ou Again And Again And Again, une composition de Denny Laine qui sonne très Costello…). Les deux novices poussent le patron dans ses retranchements rythmiques – gros son de basse sur Rickenbaker ou Yamaha – et son chant. Il hurle en retrouvant les intonations de I’m Down ou Helter Skelter…
– Wings – Old Siam Sir – Back To The Egg (1979)
Au milieu des amplis à 11, We’re Open Tonight est une délicate vignette acoustique, une virgule de douceur qui rappelle l’intro Venus And Mars (1975). Quant à Arrow Through Me, son option minimaliste claviers / batterie / quelques cuivres et ses arrangements évoquent tout à la fois Stevie Wonder ou un Prince en devenir. Étonnant.
Wings – Arrow Through Me – Back To The Egg (1979)
La seconde partie, Over Easy, plus variée, s’avère également plus brouillonne. Son découpage s’éparpille trop malgré des réussites telles les deux pièces jouées par le supergroupe Rockestra – Rockestra Theme et So Glad To See You Here, l’énergique To You, ou à la rigueur le très rétro jazzy Baby’s Request, même s’il est déjà hors sujet. Le quintet s’essouffle un peu et notre intérêt aussi pendant les ballades centrales – After the Ball / Million Miles et Winter Rose / Love Awake, ou s’égare carrément dans The Broadcast, un instrumental avec une lecture du propriétaire du Lympne Castle ! Soit en tout dix minutes, au moins décalées par rapport au concept, voire interminables dans son contexte…
Wings – Goodnight Tonight (1979)
On peut aussi regretter que ne figurent pas dans le déroulé le Hit disco paru en avant-garde, l’euphorique Goodnight Tonight, et sa basse tonitruante – ou sa face B, le très accrocheur et féministe Daytime Nighttime Suffering. Un choix artistique et commercial désastreux pour le recueil. Daytime… complétera plus tard – trop tard – sa version CD.
Wings – Daytime Nighttime Suffering (1979)
Bref, l’album loupe l’objectif, se fera descendre par les habituels grincheux – qui n’attendaient sans doute qu’un faux-pas du génial gaucher – et surtout, les ventes s’afficheront nettement décevantes… Ce malgré une belle pochette très Science-Fiction réalisée par Hipgnosis.
A noter, toujours entreprenant, un McCartney relooké prévoira aussi sept vidéos promotionnelles, regroupées ensuite en mini film pour la télé sous le titre Back To The Egg TV Special.
Wings – Back To The Egg / Full TV Special (1979)
Quant à la tournée prévue, d’abord anglaise fin 1979, elle recueille néanmoins des avis favorables et culmine avec la participation de Wings à la soirée caritative Concerts for the People of Kampuchea le 29 Décembre. Mais curieusement, avec le recul des années, Paul McCartney confiera qu’il sent à l’époque une forme de lassitude après presque dix ans de Wings. Précisant même pour leur dernière performance à Londres :
« Ce fut la pire soirée de toute ma carrière de musicien… Et on s’est dit, bon, vous savez, que faire d’autre ? Refaire dix fois le tour du monde ? On en a peut-être assez de ces tournées… L’enthousiasme était retombé. »
– Paul McCartney – The Story Of A Band On The Run (2025)
Deux semaines plus tard, le 16 Janvier 1980, alors que Wings, en prémisse d’un nouveau périple mondial, arrive au Japon, Paul McCartney se fait arrêter à l’aéroport de Tokyo pour possession de marijuana. Toute la tournée est annulée. Wings s’éteindra lentement par la suite, après ce dernier album…
A la mémoire de Linda McCartney († 17 Avril 1998) et Denny Laine († 5 Décembre 2023).
Bruno Polaroïd












