Led Zeppelin I : le projet ambitieux de Jimmy Page

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Quand le rock démontre puissance et virtuosité

Led Zeppelin I

En juillet 1968, sans le savoir, Jimmy Page se trouve à la croisée des chemins. Led Zeppelin n’existe pas encore, et les Yardbirds sont en voie d’extinction. En effet, deux membres fondateurs, le chanteur Keith Relf et le batteur Jim McCarty s’en vont former un duo. Tandis que le bassiste Chris Dreja décide de s’orienter sur la photographie (il est d’ailleurs l’auteur du verso de la pochette du premier album de Led Zeppelin).

Formation : Jimmy Page & The Hammer of Gods

Jimmy Page

Jimmy Page, détenteur des droits sur le nom du groupe, s’entête dans son idée de former un supergroupe. The Hammer of Gods (Le Marteau des Dieux), comme le baptisera plus tard, le journaliste et biographe Stephen Davis. Une formation à la puissance dévastatrice, sur laquelle le guitariste souhaite expérimenter de nouvelles idées, et appliquer les toutes dernières technologies. Il s’efforce donc de trouver de nouveaux collaborateurs correspondants à ses aspirations.

John Paul Jones

Il commence par recruter une valeur sûre, le bassiste, organiste et arrangeur John Paul Jones. Les deux hommes ont déjà travaillé ensemble à plusieurs reprises. Un an plus tôt (1967), éreinté par son travail d’arrangeur et de musicien de sessions chez Decca Records, Jones avait déjà laissé entendre au Prince Noir de la six-cordes, qu’il le suivrait, quel que soit son projet.

Robert Plant

Page ne cherche pas un chanteur. Pour son supergroupe, il souhaite enrôler un phénomène. Une voix capable d’ébranler le public, de le survolter, de le mettre à genoux. Son premier choix se porte sur Steve Marriott qui vient de quitter les Small Faces. Mais ce dernier, convaincu d’avoir trouvé son binôme avec le jeune Peter Frampton, s’en va former le groupe Humble Pie.

A cette époque un nouveau talent agite le cœur de Londres. Le chanteur et guitariste Terry Reid. Véritable alter-ego de Janis Joplin, il semble posséder le profil idéal. Pourtant, il décline gentiment la proposition, et oriente Jimmy Page sur son homologue encore inconnu du grand public, le truculent Robert Plant. Un féru de blues à la voix percutante et haut-perchée. Page l’a déjà reçu dans le hangar à bateaux où il répète, et trouve l’idée excellente. Malgré son manque de notoriété, il se souvient que le courant passait, et reconnaît que le chanteur possède un gros potentiel.

John Bonham

Leader du groupe Band of Joy, Robert Plant accepte avec enthousiasme. Pour le poste de batteur, il recommande son ami John Bonham. Un ours affable, né pour les baguettes, et s’inspirant depuis son plus jeune âge, des maîtres du jazz, Buddy Rich et Gene Krupa. Intéressé par le projet, Bonzo rechigne à abandonner son groupe. Sur insistance de Robert Plant, il accepte de faire un essai…

Le 19 août 1968, les quatres musiciens participent à leur première répétition. Au bout d’une demi-heure l’alchimie est telle que le groupe joue comme s’il existait depuis des années. Jimmy Page comprend que son rêve va enfin prendre forme.

“On s’est regardés d’un air entendu. On sentait qu’un truc énorme venait de se produire.”

Très vite, les compositions affluent. Lors de leur première tournée en Scandinavie, baptisés The New Yardbirds, leur répertoire se compose de reprises des Yardbirds, et de compositions et adaptations amenées à figurer sur leur premier album.

Led Zeppelin I : un répertoire puisé dans le folklore américain

Le 25 septembre, le groupe entre en studio. Il ne leur faut que 36 heures, mixage compris, pour y parvenir, tant ils maîtrisent déjà les morceaux. Les séances sont étalées sur plusieurs semaines en raison de leur tournée promotionnelle.

L’entame de l’album est un véritable tour de force. Composition révolutionnaire, le refrain de ce titre sorti en single est accrocheur, on a rarement entendu le rock s’enrichir d’une telle technique et d’une production si léchée. Chaque partie de Good Times, Bad Times est exécutée avec puissance, mais doublée d’une maîtrise totalement hallucinante. Si les chevronnés Jones et Page étaient attendus à ce niveau, les deux inconnus Bonham et Plant surprennent par leur professionnalisme et leur faculté à se surpasser. Le premier utilise parfaitement les dynamiques, et livre une partie batterie, aux roulements de grosse caisse époustouflants. Le second réussit l’exploit de faire mieux qu’exister au dessus d’un instrumental puissant, et enregistré live…

Led Zeppelin – Good Times, Bad Times (Led Zeppelin I)

En 1959, lorsque Anne Bredon compose et interprète le titre Babe I’m Gonna Leave You, elle ne cherche pas nécessairement le succès. Alors étudiante à l’université de Berkeley (Californie), elle vient de prendre une décision délicate, et difficile à assumer à cette époque. Divorcer de son mari et laisser ses deux enfants. Le titre lui permet surtout d’expier ce qui passe alors pour une faute, ou un péché. Dans sa version d’origine, il est d’ailleurs emprunt d’un désespoir presque macabre.

En 1960, Anne Bredon fait un passage remarqué avec cette chanson, dans l’émission de radio The Midnight Special, alors dévolue au folk. Quelques mois plus tard, Janet Smith en livre une première reprise au cours de la même émission. Cette dernière attire l’attention de Joan Baez, qui l’adapte avec ses propres arrangements, sur son album live Joan Baez in Concert Part 1. La chanteuse-militante pensant qu’il est issu du répertoire traditionnel, Anne Bredon n’est pas créditée.

Joan Baez

Des années plus tard, Jimmy Page tente de faire connaissance avec Robert Plant, chanteur fraîchement débarqué au sein des New Yardbirds. Les deux hommes échangent des vinyles. Le guitariste craque pour Joan Baez et sa ballade sonnant comme un cantique hanté. Robert Plant est emballé. Une nouvelle adaptation de Babe, I’m Gonna Leave You voit le jour.

Cette dernière est dotée d’un arpège distinctif, d’un tempo et de paroles remaniés. Le crescendo rock termine d’en faire une création à part entière, sensiblement éloignée de la version d’origine. Ayant délaissé la musique pour la vannerie indienne, Anne Bredon prétend n’avoir découvert la version Zeppelinesque qu’au cours des années 80. En 1991, elle obtient un important arriéré de droits d’auteur, et son nom est enfin inscrit sur la pochette.

Led Zeppelin – Babe I’m Gonna Leave You (Led Zeppelin I)

Si la deuxième partie des années 60 regorge de blues repris à la sauce psychédélique, You Shook Me détonne par sa sobriété et sa qualité d’enregistrement. Ce titre écrit par Willie Dixon pour Muddy Waters, est déjà repris en 1968, par The Jeff Beck Group sur l’album Truth. Un enregistrement auquel John Paul Jones a contribué, et où Jimmy Page était présent. En particulier durant la tournée qui s’ensuivit. Hors, plusieurs années après sa sortie, il niait encore avoir entendu la version Beck/Stewart. Voilà pourquoi Jeff Beck ne décolère pas qu’une cover similaire se soit retrouvée sur le premier album de Led Zeppelin, à peine quelques mois plus tard. Similaire, peut-être, mais loin d’être identique.

Willie Dixon

Et puis, dans cette histoire, si un musicien doit se sentir lésé, c’est bien Willie Dixon. A l’origine, ce serait au cours d’une entrevue avec Eric Clapton, que le compositeur de Chess Records aurait remis à Slowhand des cassettes, contenant entre autres, Little Red Rooster et You Shook Me. Clapton étant alors membre des Yardbirds, il partage l’écoute de ces cassettes avec Jimmy Page, Jeff Beck, ou encore Brian Jones. Hélas, c’est par le biais de la radio, que Dixon découvrira par la suite, les reprises de ses compositions.

Toujours est-il qu’une nouvelle fois, la version de Led Zeppelin fait autorité. Son tempo lent et pesant, cadencé par le métronome Bonham, donne la chair de poule. Le riff étiré par Page est épousé par le chant vibrant et halluciné de Plant. Ce dernier encanaille un peu plus le texte original, avec deux vers empruntés à Robert Johnson

“I have a bird that whistles
And I have birds that sing…”

Led Zeppelin – You Shook Me (Led Zeppelin I)

Mais ce n’est qu’un préambule au rock souffreteux que les hommes de Page sont en train de forger. Leur art d’adapter un titre existant pour en faire une œuvre forte et une pièce unique ne s’est jamais mieux exprimé qu’à travers le titre Dazed and Confused. Cette fois, c’est le brillant et perturbé Jake Holmes qui se fait déposséder de son travail. Publié en 1967, sur son premier album, Dazed and Confused est alors un morceau folk, sombre et hanté, évoquant le tourment d’un homme face à l’indécision de sa bien-aimée.

Jimmy Page en livre une première reprise électrique l’année suivante avec les Yardbirds. L’atmosphère diabolique est déjà présente mais le titre devient plus consistant avec Led Zeppelin. Plant nourrit le texte et l’interprétation. Le thème lancinant devient plus intense par le biais de la puissance de l’instrumentale. Enfin, cerise rouge sang sur un trip déjà reluisant, le dialogue entre la voix de Robert Plant, et la guitare (avec ou sans archet) de Jimmy Page, s’avère être totalement jouissif. On peine à croire que ces deux là n’ont pas joué toute leur vie ensemble, tant la fusion qui s’opère sur ce titre, et plus encore par la suite au Royal Albert Hall, ou au Madison Square Garden, évoque une créature virtuose à deux têtes. Si le diable, ou la folie, doit nous emporter, autant que ce soit avec ces deux-là.

Led Zeppelin – Dazed and Confused (Led Zeppelin I)

La Face A de ce premier LP frise la perfection, tant au niveau de la réalisation, que par son originalité. La Face B, moins surprenante, n’a pas à rougir de la comparaison.

Your Time is Gonna Come est la piste pop de l’album. Son arpège folk, son texte optimiste et son refrain à l’unisson a de quoi séduire l’élargissement du courant hippie qui s’opère au début de l’année 1969. Le numéro de haute voltige exécuté à l’orgue par John Paul Jones, notamment en intro, donne à ce titre, une grandeur insoupçonnée.

Led Zeppelin – Your Time is Gonna Come (Led Zeppelin I)

Inspiré par l’instrumental irlandais Down by Black Waterside, et la version de Bert Jansch (Pentangle) parue en 1966, c’est le musicien Al Stewart (The Year of the Cat) qui l’enseigne à Jimmy Page. Le prince noir de la six-cordes s’empresse d’y ajouter des sonorités orientales, et une tabla, afin de rendre le thème plus hypnotique.

Led Zeppelin – Black Mountain Side

https://www.youtube.com/watch?v=6Vfy_8RdG0c

Johnny Ramone disait s’être fait la main sur une électrique avec ce titre. Communication Breakdown est souvent qualifié de titre pionnier du hard. Il s’agit également d’un titre proto-punk. En effet, le riff frénétique et descendant de Page possède quelques résonnances alternatives. Le chant de Plant emprunte la voie du cri primal, et le place à l’avant-garde d’une nouvelle forme d’expression rock symbolisée par les Stooges et le MC5. La ligne de basse est rapide, mais fait sans doute partie des plus rudimentaires que JP Jones ait eu à jouer. Un titre dans lequel la puissance de Led Zeppelin sert l’efficacité d’un rock nerveux, et tout droit venu des entrailles.

Led Zeppelin – Communication Breakdown

Le blues, omniprésent sur ce premier album, jaillit de manière plus épurée et traditionnelle sur le titre I Can’t Quit You Baby. Page fait miauler la Gibson sur les martèlements de Bonham. La voix de Plant, comme les quatre cordes de Jones, maraude sur le fil, avec une aisance étonnante. Le chanteur régurgite toute sa culture blues, adaptant son grain particulier de façon magistrale, à ce morceau de Willie Dixon sur l’adultère, composé pour Otis Rush.

Led Zeppelin – I Can’t Quit You Baby

Le public découvre enfin le véritable potentiel de Jimmy Page, et John Paul Jones confirme ses talents. Mais les deux grandes révélations de ce premier album sont le virtuose John Bonham, et l’étonnant Robert Plant. Le premier va permettre au sorcier Page de pousser plus loin ses expérimentations sonores, quant au second, il va vite s’imposer comme un grand frontman et l’un des plus brillants vocalistes du début des seventies.

Led Zeppelin – How Many More Times

Se remémorant une discussion avec John Entwistle et Keith Moon (respectivement bassiste et batteur des Who), Jimmy Page rebaptise le groupe “Led Zeppelin”. Si le nom fait référence au dirigeable “Hindenburg”(conçu par la société allemande Zeppelin), c’est de la puissance de son explosion qu’il s’inspire. En effet, le plus grand dirigeable jamais construit est resté célèbre pour avoir explosé dans le ciel du New Jersey, le 6 mai 1937. La pochette de l’album utilise d’ailleurs une photo prise le jour de l’accident.

Led Zeppelin I
Edition Vinyle Collector (Lettrage Bleu)

A sa sortie, (12 janvier 1969 aux USA, 31 mars en Angleterre), l’accueil critique n’est pas très chaleureux. Si dans la presse, beaucoup trouvent le premier opus de Led Zeppelin inférieur à celui du Jeff Beck Group, quelques plumes visionnaires et la qualité de leurs concerts leur permettent de voir venir. Le second album, paru en octobre, saura conquérir public et critiques. Il révélera au grand jour un groupe monumental, et appelé à régner sans partage sur la décennie à venir.

Serge Debono

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