The Song Remains The Same, la symphonie de Led Zeppelin

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Au bout de l’effort, la douceur du mastodonte… et la lumière !

Zeppelin

The Song Remains The Same, concert filmé au Madison Square Garden entre le 27 et le 29 juillet 1973, avait pour objectif de restituer la virtuosité de Led Zeppelin sur grand écran. Seulement, la majorité des fans et des critiques vous diront que pour pouvoir mesurer, à la fois l’ampleur du phénomène, et le degré d’alchimie reliant ces merveilleux musiciens, il fallait voir le dirigeable évoluer sur scène entre 1970 et 1972. De manière assez inattendue, c’est sur des titres progressifs que les hommes de Page sont parvenus à générer une nouvelle fois, stupeur et admiration.

En 1970, le succès de leur deuxième opus les propulse dans la sphère des grands, leur ouvrant les portes des stades. Jamais un groupe n’a déroulé un rock aussi puissant. Et même si la complexité de leur production ne leur permet pas toujours de jouer leurs compositions en public, la reconnaissance de leurs talents fait l’unanimité. Leurs performances marquent les esprits à chaque représentation. Et les fans subjugués vouent déjà un culte à Led Zeppelin aux quatre coins du monde.

The Song Remains The Same

The Song Remains The Same

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En 1973, au terme d’une cinquième tournée éreintante, leurs prestations vont finir par souffrir d’une certaine lassitude. C’est le cas d’une partie des titres figurant sur le live The Song Remains The Same. Comme à son habitude, Led Zeppelin fait le job avec beaucoup de professionnalisme. Mais l’énergie n’est pas optimum, et fait défaut sur des titres comme Whole Lotta Love, Rock’n’roll ou Celebration Day. La voix du chanteur en particulier, semble légèrement émoussée…

Led Zeppelin – Celebration Day

En revanche, sur des titres psychés ou tirant sur le prog-rock, à l’image de Rain Song, No Quarter, Stairway to Heaven ou Dazed and Confused, le dirigeable tutoie les anges…

C’est parfois dans un état second, au bout de l’épuisement, que surgit la lumière. Quand les spectateurs et les caméras se fondent dans l’obscurité, et que la musique envahit l’espace et les âmes, pour rejaillir sur chacune des personnes présentes. L’instant est béni, et seul un cataclysme peut parvenir à troubler un tel état de grâce.

Dazed and Confused

Avant toute chose, bien que n’ayant pas été crédité à son auteur sur le premier album de Led Zeppelin (1969), ce titre est bien l’œuvre de Jake Holmes. Il est paru dans sa version originale en 1967. Évidemment l’oeuvre déclinée par la bande à Jimmy Page est d’un autre ordre. Mais la légende ne peut s’empêcher d’établir une corrélation entre les inspirations satanistes du Prince Noir de la guitare et les nombreuses accusations de plagiat qui l’accablent. Pour ma part, si vous voulez bien, je m’en tiendrai au musicien génial et habité, qui fit de ce morceau un chef d’œuvre digne des plus grandes symphonies.

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Le guitariste s’est enrichi de ses expériences et de ses diverses collaborations en tant que musicien de studio. Quand il forme Led Zeppelin, il possède de nombreux atouts dans sa manche. John Paul Jones, clavier et bassiste aguerri, le batteur John Bonham et sa frappe monumentale. Sans compter l’alchimie siamoise le reliant à l’impétueux Robert Plant, et qui va vite révéler les talents de vocaliste et de front-man du chanteur.

Aux commandes d’un dirigeable piloté par les meilleurs, Jimmy Page s’envole lui aussi. Son jeu se fait plus riche et inspiré, et son apport post-production devient primordial. Plus tourné vers l’expérimentation sonore que vers le show, il n’hésite pas à utiliser toute sortes de pédales sur sa Gibson Les Paul 58, ainsi que de vieux instruments électroniques comme le thérémine, ou un archet de violoncelle. Dazed and Confused va vite devenir une pièce maîtresse de leurs concerts, où Jimmy Page atteint régulièrement des sommets de créativité.

“Les instruments qui saignent les uns dans les autres créent l’ambiance. Une fois que vous commencez à tout nettoyer, vous perdez cette sorte de halo que crée le saignement.”

En effet, comme tous les monuments rock dépassant le cadre des dix minutes, Dazed and Confused est un titre évolutif, élaboré au fil du temps. D’abord au sein des Yardbirds, avant que Page ne propose de l’inclure au premier opus du Zeppelin. Mais ce titre diabolique et envoûtant, atteint son paroxysme loin des studios. En juillet 1973, au Madison Square Garden…

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Les envolées vocales de Plant, soupirs, couinements et cris orgasmiques, se fondent dans une harmonie impie avec les arabesques ténébreuses de Jimmy Page. Bonzo (Bonham) cadence avec son break légendaire cette procession de nuit. Les paysages changent, et la basse de John Paul Jones bascule en plein groove, tandis que la Gibson crée des variations à l’infini et halète sous les coups de cymbales et les cris éplorés. Les références pleuvent sur la toile impressionniste du Zeppelin. Jimmy Page adresse même un clin d’oeil à Jimi Hendrix (à 18:35).

29 minutes d’extase ! Si certains veulent y voir l’influence du sataniste Aleister Crowley et l’ordre du Golden Dawn, libre à eux ! Mais il semble plus plausible qu’au cours de ses pérégrinations occultes, Jimmy Page ait su glaner la dose de mysticisme nécessaire à l’imagination de ses solos photoniques. Que son inspiration combinée aux mondes oniriques de Robert Plant, et sublimé par cette puissante énergie qui semblait émaner du groupe lorsqu’il était réuni, a permis de créer ce spectre à deux visages, hypnotisant l’auditeur, pour l’emmener vers de nouvelles dimensions.

Led Zeppelin – Dazed and Confused (The Songs Remains The Same)

https://www.youtube.com/watch?v=ZQgYn23Xvck

Certains titres voient le jour, suite à une fulgurance créative de leur auteur, une révélation nocturne ou le besoin d’exprimer une émotion pesante, ou une joie indicible. D’autres sont le fruit d’une longue collaboration. Il existe une dernière catégorie que l’on pourrait nommer “œuvres accidentelles” ou “inspirations provoquées”. C’est le cas de Rain Song

The Rain Song

L’histoire se passe en 1972, dans le studio personnel de Jimmy Page, à Plumpton. Le groupe travaille alors sur son cinquième album Houses of the Holy. De passage, le beatle George Harrison devise tranquillement sur les œuvres du Zeppelin avec le batteur John Bonham. Harrison lui fait remarquer qu’une véritable ballade manque à leur répertoire.

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Il faut croire que George Harrison et Jimmy Page ne considéraient pas Stairway to Heaven, Thank You ou Tangerine comme des ballades. A moins que le second n’ait eu simplement l’envie de relever le défi… En tout cas, la référence au guitariste des Fab Four est confirmée par l’interessé :

“Vous remarquerez que j’évoque même le titre Something dans les deux premiers accords de Rain Song”

Quelques jours plus tard, le compositeur de Led Zeppelin enregistre une maquette d’un arpège somptueux qu’il baptise Slush en raison de sa faculté à simuler un arrangement orchestral. Robert Plant y intègre un texte romantique qu’il va sublimer de sa voix sans pareil. John Paul Jones vient renforcer l’aspect symphonique avec un riff suivant le thème au mellotron. La frappe légendaire de John Bonham et le talent de l’ingénieur du son Eddie Kramer feront le reste.

La complexité de l’orchestration n’est pas commode à reproduire en concert. Pourtant, on peut sentir sur The Song Remains The Same, un fort désir de restituer la magie mélancolique de cette composition. Encore une fois la qualité effarante, notamment du chant et de la partie guitare, laisse pantois. La fatigue semble même donner un surplus d’émotion à leur impressionnante maîtrise.

Led Zeppelin – The Rain Song (The Songs Remains The Same)

No Quarter est enregistré une première fois en 1971, lors des séances du quatrième opus, puis un an plus tard, dans les studios Island de Londres. Avant de paraître en 1973 sur l’album Houses of the Holy.

No Quarter

Le titre est l’équivalent anglais de l’expression militaire “pas de quartier”. Dans le texte, Robert Plant évoque les guerriers de la mythologie nordique, et notamment Thor, le dieu du Tonnerre.

Évidemment, Jimmy Page applique à cette composition, un traitement sonore particulier. Il décide notamment de descendre d’un demi-ton la totalité de la version initiale, afin de rendre l’atmosphère plus pesante et marquée. En live, il lui arrive, comme sur The Song Remains the Same, d’utiliser le thérémine.

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Pièce maîtresse des concerts du groupe à partir de 1973, un nuage de fumée est fréquemment projeté sur scène au moment des premiers accords joués aux claviers par John Paul Jones. Cela contribue à renforcer l’aspect vaporeux et mystérieux du morceau. Le bassiste, maître des ivoires, ajoute fréquemment des parties de Rachmaninoff. Parfois un pan de l’hymne Amazing Grace, ou du Concerto d’Aranjuez (Joaquin Rodrigo).

Si on peut percevoir ce titre comme terrifiant, il n’en a que le côté fantastique. Tout l’instrumental vise au contraire à plonger l’auditeur dans une béatitude onirique, dans les brumes du pays d’Asgard. Le riff cotonneux de clavier évoque les plaines enneigées, et la voix de Plant semble portée par l’écho des montagnes.

Led Zeppelin – No Quarter (The Songs Remains The Same)

Si ce classique indémodable, véritable ballade anthologique, fut longtemps le titre le plus demandé sur les radios américaines, il le doit à Peter Grant. Le manager ayant toujours refusé qu’il soit publié en single. Figurant sur l’album Led Zeppelin IV, il fait de ce dernier, l’album le plus vendu du dirigeable.

Stairway to Heaven

Stairway to Heaven est composée par le duo Page-Plant en 1970. Ils se délassent alors dans le cottage de Bron-y-aur, au Pays de Galles. Un soir, au coin du feu, tandis que Jimmy Page enchaîne les arpèges, Robert Plant attrape un papier et un crayon, et sanctifie la légende du groupe…

“There’s a lady who’s sure, all that glitters is gold
And she’s buying a stairway to heaven…”

Ce titre brille par sa construction en trois actes, son crescendo phénoménal, tant sur le plan vocal qu’instrumental, et bien sûr, son solo dantesque. La version studio est un tube planétaire. Mais la véritable prouesse de Led Zeppelin, est d’avoir su le sublimer régulièrement sur scène.

La version enregistrée fin juillet 1973, au Madison Square Garden, frise la perfection. Elle possède quelque chose de majestueux et d’indicible. Pourtant éreinté, Robert Plant semble n’avoir jamais si bien chanté. Et la virtuosité de Page, Bonham et Jones est d’une telle éloquence.

Ce Stairway là, chant crépusculaire et solo ultime, représente la quintessence d’un groupe régnant sans partage sur le rock de la première partie des 70’s. Pour la première fois dans l’histoire du genre, on peut parler d’orchestre, tant la précision se mêle à l’inspiration, pour élever le rocker au rang de prince.

Led Zeppelin – Stairway to Heaven (The Songs Remains The Same)

Pour les besoins du film, trois ans durant, les bandes sont affinées. Quelques années plus tôt, Jimi Hendrix avait montré la voix en studio. L’association Jimmy Page et Eddie Kramer (ingénieur en chef du divin gaucher) donne naissance à une nouvelle ère de l’enregistrement en public.

Ce premier album live est publié le 22 octobre 1976. Il décroche la première place au Royaume-Uni, la seconde aux Etats-Unis, et la troisième en France. Ses parties progressives mettront la barre très haut pour les cadors du genre. Quant aux groupes de hard, ils n’en finiront plus de se caler sur les performances hors-normes du Zeppelin.

La pellicule contient quelques scènes tournées hors-concert, mais de l’avis du groupe, rien d’impérissable. Le film The Song Remains The Same, ne vaut que par ses moments virtuoses et son excellent filmage. Quand on aime Led Zeppelin, ce n’est déjà pas si mal.

Serge Debono

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