Varlot soldat – Daeninckx, Tardi

Quand un soldat revient de guerre, il a
Simplement eu d’ la veine et puis voilà *
Varlot…
… Simple troufion. Ni salaud. Ni héros. Un mec ordinaire. Comme des millions d’autres jetés, en cet été 1914, dans la première guerre totale de l’Histoire. Cette Histoire avec un grand « H » qui ignorent les anonymes. Comme Varlot. Client malgré lui de la grande boucherie à ciel ouvert. Pas cher le kilo de chair humaine. Première qualité. Bien sanguinolente. Vous battez pas, y en aura pour tout l’monde…

Trois ans ont passé…
… 1917. Les armées se sont enterrées dans un carnage sans fin, sans but, sans raison. Varlot, comme les autres, patauge dans la boue, le sang, la charogne. Ah çà, il en a vu des potes se faire hacher menu. Spectacle hors de l’imagination des membres, des têtes qui pleuvent sur les survivants, des tripes qui s’échappent des bides béants. Ou encore Griffon, le p’tit marrant de la bande, toujours paré pour un bon mot, et qui, sans crier gare, s’est fourré le canon de son Lebel dans la bouche. Varlot, lui, et il ne sait pas comment, est toujours là. Peut-être, au fond de cette horreur, derrière les fumées des explosions, luit sa petite bonne étoile. Va savoir…

Commotionné…
… Varlot se retrouve derrière les lignes à l’infirmerie. Avec d’autres il manifeste son ras-le-bol en entonnant la chanson de Craonne, le ralliement de ceux qui ne veulent plus y retourner. La crosse en l’air. Dénoncé avec d’autres camarades d’infortune sur un excès de zèle patriotique de l’infirmier en chef, Varlot sait bien ce qui l’attend. Le peloton d’exécution . Pour « l’exemple ». Là encore l’astre modeste de notre pioupiou entre en jeu. Un obus allemand pulvérise les lieux, exécuteurs et exécutés compris. Varlot, une fois de plus, n’en revient pas de se relever, la faucheuse ayant, semble-t-il, dédaigner de nouveau ce pauvre humain chancelant. Qui part droit devant lui, errant et se planquant parmi les tranchées ennemies. Et puis c’est la frontière, la Belgique. Un panneau indique Mons à 20 bornes. Varlot, soudain, se rappelle que Griffon était de ce patelin. Et qu’une lettre est là, au fond de sa poche, que le copain avait griffonné à la hâte avant de se flinguer et qu’il a récupérée, encore tâchée de son sang. Une bafouille pour sa femme. Varlot, alors, se sent investi d’une mission. Il ira, coûte que coûte, porter cette lettre à sa destinataire…

1999…
… Nouvelle collaboration entre Tardi et Didier Daeninckx qui avaient déjà, en 1997, mis en scène Eugène Varlot dans « Le der des ders », récit où l’ancien combattant, après la guerre, se reconvertit en détective privé. Daeninckx, comme le dessinateur, est un révolté à fleur de peau. Ses romans prennent pour toile de fond des sujets politiques ou sociaux mettant en lumière les injustices et les luttes qui en découlent. Ici il signe une nouvelle relativement courte mais d’une grande intensité. On retrouve avec plaisir le style direct de ses romans noirs, son sens des dialogues nerveux où la répartie fuse, aiguisée comme la baïonnette avant le coup de sifflet. À l’instar de Tardi, il est évident que le thème du quidam broyé dans la machine guerrière lui tient très à cœur.

Le dessin de Tardi, lui…
… n’a jamais été aussi percutant. Sauf peut-être dans « Le cri du peuple » où il dépeint la Commune de Paris. La mise en page reste la même de bout en bout. Deux grandes cases par planche, pas plus. Format idéal dans lequel Tardi peut lâcher son trait et exprimer l’hyper violence des combats dans un noir et blanc féroce aux contrastes sans concessions. Mais avec, toujours, ce souci de l’exactitude. Quand Tardi croque un poilu de 14, la description, des bandes molletières au sommet du casque, sera rigoureuse, vous pouvez lui faire confiance.

Alors, oui…
… 36 pages… Je sais, c’est court. Mais 36 claques qui hanteront longtemps vos rétines…
Et 1000 mercis…
… à l’excellente maison d’édition Futuropolis qui réédite l’ouvrage en cette année 2026 avec une nouvelle couverture inédite.

La chanson de Craonne
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes
C’est bien fini, c’est pour toujours
De cette guerre infâme
C’est à Craonne sur le plateau
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés
Ceux qu’ont le pognon, ceux-là reviendront
Car c’est pour eux qu’on crève
Mais c’est fini, nous, les troufions
On va se mettre en grève
Ce sera vot’ tour messieurs les gros
De monter sur le plateau
Si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau
* « Quand Un Soldat », chanson de Yves Montand












