Richard Matheson – Nouvelles intégrale

Un automobiliste pris en chasse par un camion fou…
Un homme, soumis à des radiations, qui se met à rétrécir inexorablement…
Le rescapé d’une pandémie mortelle, qui survit, seul, dans une ville dévastée…
Ca ne vous dit rien ? Allez, si, j’en suis sûr…
« Duel »…
… « L’homme qui rétrécit », « Je suis une légende ». Nous tutoyons le mythique, le cultissime, mesdames et messieurs. Ces films vous les avez certainement vus et revus, bien calés dans vos fauteuils, parcourus du petit frisson de plaisir comme sait le procurer ce bon vieux cinoche.

Peut-être vous demandez-vous…
… interloqués, quels neurones boostés à l’imaginaire ont-ils pu pondre ces histoires haletantes qui vous laissent scotchés, incapables de décrocher, à en oublier vos pop-corns. Hein ? Regardez bien. Oui, là, plus près. Car dans l’ombre d’un Spielberg, d’un Jack Arnold ou d’un Francis Lawrence se cache une silhouette et un autre talent, celui d’un écrivain et scénariste de génie : Richard Matheson.
Richard Matheson voit le jour à Allendale…
… New Jersey, en 1926. Après des études de journalisme, il décide très vite de se lancer dans l’écriture. Faut dire que ça le tient depuis un petit moment puisqu’à l’âge de huit ans le môme avait déjà publié un court récit, inspiré par Dracula, dans le quotidien The Brooklyn Eagle. « Né de l’homme et de la femme » sera le titre de son premier succès en tant que nouvelliste. Succès amplement mérité pour ce jeune homme qui, du haut de ses 24 ans, fait preuve d’une maturité et d’une maîtrise impressionnante. L’histoire, celle de la haine vouée à ses parents par un enfant monstrueux, est courte, quelques pages, mais l’approche originale et les ingrédients qui font un grand écrivain, sont déjà là. Un grand écrivain et, surtout, un maître de la nouvelle, du fantastique et de la science-fiction.

Bien qu’ayant écrit…
… des romans, comme « Je suis une légende » et « L’homme qui rétrécit » élevés aujourd’hui au rang de classiques, Matheson excelle dans le format court et reste une référence du genre. Une qualité qui ne se démentira jamais tout au long d’une œuvre étonnamment prolifique.
Et pas qu’un peu….
… 1,3 kilo. 1500 pages. Deux chiffres qui résume bien l’étendue de la production de l’écrivain en matière de nouvelles, contenue dans son intégralité dans ce superbe ouvrage que les éditions « J’ai Lu » ont eu la riche idée de publier.
Une somme…
… également impressionnante sur la durée. 53 ans. Un demi siècle, évidemment, ça ne se digère pas comme un amuse-gueule. Pour ce faire, l’ouvrage est divisé en trois parties qui, soit dit en passant, sont introduites, entre autres, par Ray Bradbury et Stephen King. Bref, du lourd qui annonce la couleur quant à la reconnaissance dont fait l’objet le bonhomme…

La première partie…
… s’étale sur une courte période, de 1950, année de parution de « Né de l’homme et de la femme », premier pas évoqué plus haut, à 1953. Pas moins de 28 textes. Matheson fait chauffer la Remington.
La deuxième présente 30 textes rédigés de 1953 à 1956. Le romancier, déjà fort d’une solide expérience, améliore, corrige, peaufine un style de plus en plus efficace.
La dernière est la plus longue puisqu’elle nous emmène de 1956 à 2003. Le rythme se fait plus lent. Néanmoins l’esprit d’innovation reste toujours présent, en témoigne la présence de trois nouvelles ayant pour cadre le western, genre que Matheson n’avait jusqu’alors jamais abordé. Il avoue moins ressentir le besoin d’écrire. Une nécessité, analyse-t-il, alimentée auparavant par ses questionnements et ses angoisses qui, peut-être, se sont apaisés au sein d’une vie de famille heureuse.

Car le regard…
… que porte Richard Matheson sur le monde n’est pas des plus réjouissants, bien que certaines histoires soient empreintes d’ humour, il est vrai souvent noir. Décor contemporain terne et banal, atmosphères dystopiques constituent le plus souvent le théâtre de l’action. Dans cette mise en scène oppressante où règnent isolement et solitude, s’agitent des personnages ordinaires, voire médiocres, des « monsieur et madame tout le monde » qui n’ont rien demandé à personne et qui se retrouvent, bien malgré eux, les héros involontaires d’histoires invraisemblables.

Invraisemblables…
… car cette réalité, familière dans la plupart des cas, ne tarde pas à déraper dans le fantastique ou la science-fiction. Science-fiction, oui, mais façon Matheson, vous pouvez compter sur lui. Loin d’une SF savante et « technologique » cherchant à expliquer le pourquoi du comment, l’écrivain plonge ses protagonistes dans un bain dont on ne connaît pas ou peu les origines. Comme dans « Le dernier jour » où l’on suit les pérégrinations d’une bande d’amis le soir de la fin du monde, fin provoquée par un soleil devenu gigantesque. On n’en saura pas plus. Ce qui intéresse Matheson, plus que la situation elle même et ses causes, c’est la façon dont les personnages vont réagir. Jouez le jeu, semble-t-il nous dire, et laissez vous embarquer.

Alors, oui…
… on se laisse embarquer. Et vite. C’est un sorcier ce Richard. Qui a le don de vous capter dès les premières lignes par une écriture précise qui installe illico l’ambiance. Étrange ou dérangeante à l’instar, par exemple, de « L’examen » où, dans un monde orwellien, un vieillard se voit contraint de passer un examen visant à évaluer ses capacités physiques et intellectuelles, paramètres qui décideront de son éventuelle survie.

Une fois l’ambiance posée…
… vient le moment de la distillation. Celle des petits détails, dévoilés au compte-gouttes, qui instaurent peu à peu la bizarrerie ou le malaise. Un bel exemple, « L’enfant trop curieux » où l’on découvre l’expérience terrifiante d’un homme qui, au sortir de son travail, commence à perdre mémoire et repères, ou encore « Tina a disparu », où des parents, en pleine nuit et au comble de l’angoisse, cherche désespérément leur fillette, disparue de sa chambre, dont ils n’entendent que la voix plaintive semblant venir de nulle part. Le génialissime Rod Serling ne se trompera guère en adaptant ce récit pour sa non moins génialissime série Twilight Zone. Cette collaboration ne sera d’ailleurs pas la dernière.

Pour finir…
… ce tour d’horizon de son art, indispensable il sera d’évoquer celui où Matheson est également passé maître : la chute. Le coup de théâtre qu’on n’a pas vu arriver quand on croit deviner la conclusion, là, au début de la dernière page, voire même parfois du dernier paragraphe. Vous achèverez souvent votre lecture yeux ronds et bouche grande ouverte ? Symptômes on ne peut plus normaux, rassurez vous…

Monsieur Matheson…
… hélas, vous n’êtes plus là pour nous régaler de vos fables possibles et impossibles, mais, pas de doute, vous avez rejoint le panthéon des géants de la littérature de l’imaginaire, aux côtés d’un Edgar Poe et ses « Histoires Extraordinaires » ou d’un Conan Doyle et ses « Contes de la Terreur« .
Richard Matheson
Nouvelles intégrale
Éditions J’ai Lu
1522 pages
Bibliographie exhaustive en fin d’ouvrage












