TERRY REID : La voix méconnue des seventies

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Terry Reid, un type capable d’électriser une scène rock avec une maîtrise totale du blues, de la soul et de la country…

Comme vous le devinez, la notoriété de Terry Reid n’a rien de comparable avec celle de Neil Young ou de Bob Dylan. Surtout dans nos contrées. Et pourtant quel artiste! Quelle voix! Je vous parle de l’alter-ego de Janis Joplin. Un type capable d’électriser une scène rock avec une maîtrise totale du blues, de la soul et de la country. Voilà pourquoi, il fut le premier choix de Jimmy Page pour devenir le chanteur de Led Zeppelin. Offre qu’il déclina gentiment, allant même jusqu’à recommander le jeune Robert Plant, ainsi que son ami batteur, un certain John Bonham… Sans jamais en faire partie, Terry Reid sera donc à l’origine de la moitié du Zeppelin, et se paiera le luxe dans la foulée de refuser une place de chanteur chez Deep Purple !

Terry Reid - illustration de José Corréa
Illustration José Corréa – Terry Reid Bang Bang

Il n’a que 20 ans, le natif de Huntingdon en Angleterre, quand il enregistre son premier album Bang Bang You’re Terry Reid à la fin des sixties. Il contient surtout des reprises dont « Bang Bang » popularisée par Cher, où Terry démontre des qualités remarquables d’interprète, évoquant la divine Janis, ou encore les émergeants Robert Plant et Steve Marriott

Terry Reid : Bang Bang

Il possède une palette vocale si étendue que la Queen of Soul, Aretha Franklin, le cite comme l’un des trois grands talents outre-atlantique, avec les Beatles et les Rolling Stones.

Un passage réussi au Beat Club, et des premières parties de Jimi Hendrix et des Rolling Stones très remarquées n’empêchent pas son deuxième album d’être un échec commercial. Même « Superlungs », titre rock taillé pour les ondes, reste englué dans les profondeurs du classement…

Superlungs

Pour autant, il refuse les choix de son producteur Mickie Most, qui souhaite qu’il se cantonne aux ballades. Bien que son timbre de voix particulier le prédestine à une grande carrière dans le Hard Rock naissant, Terry se sent plus à l’aise sur des musiques folks ou psychédéliques. Le début des seventies ne lui pardonnera pas ce choix à contre-courant. Malgré des compositions inspirées et de grandes prestations scéniques, son troisième album River composé de titres country-rock ou se mèlent impros folks épurées et envolées vocales, est pourtant totalement ignoré…

Terry Reid – Dean

Glanant au passage quelques irréductibles fans dans la moitié ouest des Etats-Unis, il persévère et sort un quatrième opus en 1976, « Seed of memory » produit par Graham Nash (CSN&Young). Rétrospectivement considéré comme son meilleur album, il possède toutes les qualités nécessaires à un succès critique et commercial.

Tout comme l’album Hotel California des Eagles sorti un an auparavant, il oscille entre country et rock’n’roll et jouit d’une production éclatante. Mais encore une fois, Terry n’a pas chopé le bon wagon. A Los Angeles l’apogée du Funk donne naissance au courant Disco, pendant qu’à Londres les Sex Pistols et le Clash ramènent le rock à ses fondamentaux. Son sésame sera ainsi noyé dans la production de masse de la fin des années 70, faisant tomber dans l’oubli quelques perles comme ce titre soul au groove sensuel…

Terry Reid – Ooh Baby

Idem pour son cinquième album, « Rogue Waves », plus commercial et légèrement teinté de funk. Il contient pourtant une ballade imparable, dont l’écho résonne encore dans les coeurs bien après son écoute…

All I Have to do is Dream

Terry Reid a tout de l’artiste maudit ! Et même les mauvais timings ne peuvent expliquer son manque de réussite. Néanmoins, sa nature joviale et sincère semble l’avoir préservé des démons qui assaillent généralement les rockers affublés d’un mauvais karma. Un nouvel échec à l’aube des 80’s le pousse à raccrocher pour devenir musicien de studio. Il apporte sa collaboration sur des oeuvres de Don Henley, Jackson Browne et Bonnie Raitt. Il tentera à nouveau de sortir un album en 1991. Nouvel échec, malgré le succès commercial de la B.O du film Jour de Tonnerre

Alors, la fin d’une carrière ?

Non, je vous rassure, Terry Reid n’a pas fini une seringue dans le bras, dans un sinistre taudis, seul et oublié de tous. Bien sûr, avec l’âge et quelque boire et déboires… sa voix a grandement perdu de son éclat. Mais Terry joue toujours. En partie, grâce à son ange, le talentueux Mick Taylor, ex-Rolling Stone, qui l’invite régulièrement sur ses tournées durant les années 90.

C’est par le biais du cinéma que l’œuvre de Terry Reid a enfin pu acquérir un peu de cette notoriété qui lui revenait. Devil’s Reject, un film d’horreur sorti en 2005. A priori, rien à voir avec les envolées de notre chantre méconnu. Sauf que le décor du film, le sublime désert de Los Angeles et ses routes interminables, se prêtaient parfaitement aux ballades sudistes de l’album « Seed of memory ». Le réalisateur Rob Zombie (!!) décida d’en intégrer trois à son long métrage.

C’est ainsi, en regardant ce film de bonne facture, mais je l’avoue au taux d’hémoglobine bien trop élevé pour votre narrateur, que j’ai découvert le talent de Terry Reid…

Terry Reid – To Be Treated Rite

Terry Reid, un artiste relativement méconnu…

Alors vous me direz, la plupart d’entre vous ignoraient certainement jusqu’à son nom? Et il n’y aucun mal à ça, il est absent de la plupart des anthologies du Rock. Même l’éminent Philippe Manœuvre l’avait omis des deux premiers volume de sa Discothèque idéale! Ca va, Philman s’est rattrapé sur le troisième…

Oui, j’entends d’ici certains dirent devant leur écran : «Ouais Terry Reid, c’est bien fait pour lui. Le mec s’est tiré deux balles dans le pied en refusant Led Zep et Deep Purple.». Terry Reid, chanteur de Led Zeppelin… Je reconnais que depuis sa découverte, l’idée me hante! Au point d’avoir commis l’impardonnable blasphème de le substituer dans mon esprit à l’excellent Robert Plant. Pourtant, je crois qu’au fond, Terry Reid a eu la carrière qu’il souhaitait. Et peut-être même qui lui convenait. Jouant son folk-rock devant un public parsemé, dans un bar de Louisiane, ou un pub du Sussex, il n’a jamais regretté de ne pas avoir intégré le prestigieux Supergroup.

Comme une récompense pour son talent et son humilité, le fameux Robert Plant déclarait récemment à son sujet :

«Terry Reid est probablement le meilleur chanteur de cette période (60-70).»

Et il n’y a pas de plus bel hommage que celui du métier…

Serge Debono

Illustration : José Correa