L’album blanc

On doit bien avouer qu’on a un faible, un penchant, pour les albums maudits, ceux que les docteurs en esthétique rock, le public, voire leurs créateurs eux-mêmes rejettent, négligent, désacralisent, de quelques lignes ou de quelques mots assassins. Après le Peter Gabriel II, Back To The Egg de Wings et Obscured By Clouds de Pink Floyd, voici le troisième et dernier album de Television !
Alchimie
La bonne surprise de 1992, c’est la reformation inespérée du mythique quatuor new-yorkais. Et en plus suivie d’un troisième album en Septembre ! Quatorze ans que les fans des duels de Fender de Tom Verlaine et Richard Lloyd attendaient ça, après les deux chefs-d’œuvre, Marquee Moon en 1977 et Adventure en 1978. Le Noir et le Rouge, maintenant le Blanc !
Suivant des aventures (Sic) en solo ou des participations à d’autres projets, les quatre de Television se revoient pendant l’année 1990. Et surtout, ils rejouent, en Décembre, retrouvant paraît-il tout de suite lors d’une jam de trois heures cette alchimie – le titre d’ailleurs d’un album de Richard Lloyd -, entre cette section rythmique idéale – Fred Smith / basse, chœurs, Billy Ficca / batterie – et les arabesques électriques des duellistes Verlaine et Lloyd. Lors de ces improvisations, des thèmes apparaissent… Comme le raconte Verlaine dans Les Inrockuptibles en Octobre 1992 :
« J’ai apporté quelques nouvelles idées de chansons et on a commencé à les travailler dans toutes les directions – lentement, tendance bruitiste ou effacée – pour que ça génère quelque chose d’intéressant. On a directement attaqué avec de nouveaux morceaux, il n’était pas question de se retrouver comme des anciens combattants à rejouer nos vieux trucs. On avait besoin de fraîcheur. »
Le pendule
Au point donc qu’un troisième opus est envisagé. Leur maison de disques, Capitol Records, n’y est pas indifférente, flairant sans doute la bonne affaire et le paquet de dollars. En effet, Television, une dizaine d’années après leur grand sommeil, est auréolé d’un respect quasi mystique chez les musiciens, et bien sûr les guitaristes. Citons entre autres les membres de Joy Division, The Edge de U2, Will Sergeant d’Echo And The Bunnymen, Sonic Youth, Michael Stipe de REM, Steve Wynn de The Dream Syndicate, Flea et Tom Frusciante des Red Hot Chili Peppers, même un Jeff Buckley en devenir (Verlaine produira les démos de son deuxième album…), ou en France, Philippe Pascal et Frank Darcel de Marquis de Sade…

Finalement, les dix titres – cinq pour chaque face de vinyle – de ce troisième volume sont enregistrés à New York, au Studio Acoustilog avec Mario Salvati aux manettes de l’ingénieur du son.
Cette fois, pas de photos du quatuor sur la pochette, juste un dessin de pendule, sans doute une réflexion de Verlaine sur ce temps qui passe inexorablement…
Un univers unique
1880 Or So ouvre la première face. Quelle beauté et quelle joie ! L’extase esthétique se joint au plaisir de retrouver cet univers unique, éteint depuis 1978. Ces sonorités et géométries de 6 cordes Fender soutenues par la rythmique originelle et sans faille de Fred Smith et Billy Ficca ici en tempo moyen, ainsi que la voix si singulière de Tom Verlaine. Richard Lloyd assure les solos mélancoliques tandis que son comparse chante avec douceur ces quelques mots :
O rose of my heart, can’t you see?
I don’t belong to misery
Though she speaks fine with subtle art
Such misery clothes the rose of my heart…
Television – 1880 Or So – Television (1992)
Certains critiques y voient une forme de pastiche par Verlaine de la « Bad 19th Century Poetry ». Peut-être, mais au premier degré, le groupe retrouve l’émotion qui irradiait Venus sur Marquee Moon ou Days sur Adventure. Tout juste peut-on regretter l’absence de vrai final, une mauvaise habitude prise sur le disque précédent mais qui ouvre des espaces d’improvisations sur scène.
La second titre, Shane, She Wrote This, est un cercle de feu, avec un riff en boucle dans la lignée historique du Paperback Writer des autres Fab Four. Ficca et Smith poussent le tempo jusqu’à l’énervement tandis que le dialogue des deux guitaristes retrouvent les flamboyances d’antan. Les paroles, mystérieuses comme toujours chez Verlaine, peuvent évoquer une relation amoureuse proche d’une révélation mystique. Baudelairien non ? Il y développe aussi un solo en dents de scie, partant des cordes graves, avec une variation en phasing, avant de conclure à la Duane Eddy. Étonnant !
Television – Shane, She Wrote This – Television (1992)
In World dévoile d’abord un découpage de questions / réponses guitaristiques tels Glory ou Foxhole sur Adventure. Le quatuor y démontre encore sa volonté de jouer avec les sons et les silences, à l’opposé des murs distordus des années 90. Le solo de Lloyd cette fois ouvre une autre dimension mélodique avant un accrochage de cordes insensé. La fin en arpèges demeure magistrale. Verlaine y esquisse son monde intérieur… Encore un sans fautes.
Television – In World – Television (1992)
Call Mister Lee demeure plus de trente ans après l’un des sommets de ce troisième recueil et un titre emblématique de Television. Les chorus introductifs de Tom Verlaine dressent une ossature parfaite à ce tempo moyen sur un rythme latin. A un moment, Richard Lloyd s’envole sur une espagnolade de Fender, une preuve s’il en fallait encore, qu’il est bien l’autre grand guitariste de ce groupe. Quant à Verlaine, il adopte une posture de conteur, s’amusant dans ses citations de polars à l’ancienne avec des Chinois forcément pervers et inquiétants. Le Doctor No n’est pas loin. Signe que Capitol soutient le projet, elle offre un superbe clip au quatuor, et un rare témoignage visuel de cette période.
Television – Call Mr Lee – Television (1992)
Rhyme clôt cette première partie. Le groupe s’éclate sur une sorte de dub spatial hypnotique en jouant de la réverbération, des trémolos et des échos. Verlaine y glisse quelques mots en marmonnant à la Lou Reed. Le thème, plutôt différent des œuvres antérieures, rappelle certains morceaux solos du leader, on en reparlera.
Television – Rhyme – Television (1992)
Pas du barnum !
On entame la deuxième face avec le très beau No Glamour For Willi. Étonnement, les deux compères en tissages de cordes utilisent cette fois des effets – sans doute de phasing et de Wah-wah – plutôt rares chez eux. Les entrelacements des lignes de guitares donnent encore le vertige. De la virtuosité discrète, pas du barnum ! Évidemment, la section rythmique sonne impeccable. Quant au texte, Verlaine y dessine le portrait de Willi, une amoureuse idéale détachée du matérialisme.
Television – No Glamour For Willi – Television (1992)
Retour au boogie, avec Beauty Trip. Le titre générique et abandonnée de Adventure présentait déjà cette structure rythmique en 1978. Verlaine y adopte un parlé-chanté. Cette fois, Richard Lloyd sort le bottleneck et passe à la guitare slide. On tape du pied mais mélodiquement pas très inspiré.
Television – Beauty Trip – Television (1992)
Comment surprendre en 1992 ? Dans The Rocket, Verlaine se souvient de sa passion pour les films de Science-Fiction des années 50 et peut-être de la correspondance fascinante à l’époque entre les voitures, les fusées et les guitares électriques. Bruitisme, solos en fuzz atonals, basse obsédante, batterie éclatée et mots lancées dans l’espace. Une version toute en Fender déglinguées des génériques de Planète Interdite ou Le Jour où la Terre s’arrêta. Une nouvelle piste pour Television.
This Tune revient à une approche harmonique plus traditionnelle chez Verlaine. Sur un tempo soyeux mi jazz mi boogie de la paire Ficca / Smith, les deux guitaristes brodent à nouveau leur toile inextricable de notes et glissements. Mais le manque de conclusion indique un inachèvement dans la composition. Dommage.
Television – This Tune – Television (1992)
Enfin, la dernière plage, Mars. Au ralenti, le quartet déroule une sorte de blues, finalement assez classique dans l’interprétation. Sauf, que pour une fois, dans ses interventions vocales, Tom Verlaine, pourtant toujours dans le contrôle, crie et beugle que « Ce flic vient de Mars ! ». Une conclusion d’album que des critiques applaudiront comme une révélation quasi organique du bonhomme, mais qu’on peut trouver bien faiblarde par rapport aux codas des deux LP antérieurs, le lacrimal Torn Curtain, et le surréaliste The Dream’s Dream.
Television – Mars – Television (1992)
La ligne claire
Sorti pendant l’automne 1992, ce troisième opus de Television recevra généralement un bon accueil des médias. La plupart remarqueront son originalité sonore, avec ce parti pris de ligne claire dans un contexte de surenchère sonique du Grunge (Nirvana and co) ou du courant Noise / Shoegaze (The Jesus And Mary Chain…). Plutôt, en BD, on dirait du côté d’Hergé donc que de Druillet ! Mais surtout, d’autres noteront que finalement, cette collection de chansons soi-disant collectives ressemblent plus à un album solo de Verlaine qu’à une véritable œuvre commune essayant de dépasser les deux géants précédents. L’absence aussi d’un nouvel Everest à la Marquee Moon – le morceau – en décevra plus d’un ou d’une. Des tensions dans l’équipe ? Richard Lloyd, écarté du montage du LP, racontera plus tard sa frustration dans la revue Uncut en 2012 :
« Sur ce troisième album, à chaque fois qu’il s’agissait d’enregistrer mes parties, Tom disait : « J’entends ton ampli bourdonner. Pourrais-tu corriger ça ? » Souvent, il le baissait, jusqu’à ce que ce soit à peine audible. De sorte que rien ne bruissait, rien ne transpirait. Pour moi, ce troisième disque était du Television édulcoré. Il a un beau son agréable. Mais ça n’est pas du Rock’n’roll. »
Hélas, le disque se vendra mal, et le label passera vite à autre chose. Pourtant, les fans qui attendaient ça depuis 1978, et les quelques curieux et curieuses, pourront grâce à cet opus, découvrir Television en concert, lors de quelques dates notamment en France. A Lille par exemple, – à la grande joie de votre auteur -, les 4 passeront deux fois, tout d’abord en Juin 1992, le 27, lors d’un set incongru mais intense en plein après-midi, dans un parc, lors du Festival Des Enfants Terribles. Puis quelques mois plus tard, le 7 Novembre, dans le cadre du Festival des Inrockuptibles, avec The Wedding Present en ouverture. Faut-il vous décrire notre bonheur d’entendre EN VRAI les premiers accords de Marquee Moon ?
Television – Marquee Moon Live – Live At The Academy NYC 12.4.92 (2003)
Plus de voix
Le quatuor ainsi reconstitué jouera ensuite plus d’une dizaine d’années un peu partout dans le monde, jusqu’au départ du duelliste Richard Lloyd en 2007, pour cause de maladie. Il sera remplacé par le guitariste Jimmy Rip pour les tournées suivantes jusqu’en 2019. Au grand désespoir de ses trois compagnons, dont Lloyd, Verlaine refusera toujours de finaliser quelques enregistrements de nouveautés pour un éventuel quatrième disque. Les démos enregistrées avec Rip n’auraient pas de solos définitifs, ni surtout de voix…
Tom Verlaine est décédé le 28 Janvier 2023. Fred Smith l’a suivi le 5 Février 2026. Ce modeste texte leur est dédié.
Bruno Polaroïd












