TELEVISION : Adventure, l’autre grand album

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Une histoire de guitares…

Le groupe Television
Television : Ficca, Lloyd, Verlaine, Smith

Un premier LP, Marquee Moon, sorti en Février 1977 unanimement reconnu comme un phare de la nouvelle vague, pas mal ! Certes, les ventes ne sont pas extraordinaires, avec une mauvaise distribution. Mais les perspectives semblent positives. Et l’impact du groupe s’avère déjà considérable. Même des p’tits Français en sortent traumatisés, à l’instar des futurs Marquis de Sade ou Orchestre Rouge
Les membres de Television pensent déjà à la suite, d’autant plus qu’ils ont d’autres titres en réserve déjà présentés sur scène. Le label leur force aussi la main…
Rappelons que les 4 gars sont de New York : une excellente section rythmique, Fred Smith à la basse et aux chœurs, Billy Ficca à la batterie, mais surtout aux guitares Richard Lloyd et Tom Verlaine, tous les deux experts en conversations inédites de Fender. Thomas Miller aka Tom Verlaine – un pseudonyme donné par Patti Smith  à cet amoureux transi – écrit et chante aussi les textes de cette voix transparente et unique. C’est lui le grand efflanqué au premier plan sur la pochette de Marquee Moon.

LE NOIR ET LE ROUGE

Mais d’après les souvenirs de Richard Lloyd, l’autre guitariste émérite et choriste de la bande, ça coince en studio pour enregistrer ce 2e disque. Verlaine, capricieux, décide de ne garder que deux titres déjà rodés en live : Foxhole et Careful. Les autres thèmes dont l’excellent Kingdom Come sont abandonnés. L’album se crée dans le temps des enregistrements, sous la direction de Verlaine, sans les idées que chacun aurait pu tester et apporter collectivement lors des concerts. Un choix aventureux…

Le second album de Television paraît en Avril 1978. Il s’intitule Adventure, une allusion peut-être à son processus créatif et à ses nouvelles orientations.

L'album Adventure
Adventure

La pochette présente une construction jumelle de Marquee Moon. Mais après la noirceur du premier, c’est cette fois un superbe rouge qui rayonne, encadrant une photographie du quatuor prise par Gerrit Van De Meer. On inclut les paroles sur la pochette intérieure. 8 titres au programme, 5 sur la 1re face et seulement 3 sur la seconde. A la production John Jansen et Verlaine bien sûr au Record Plant Studio / New York.

LIVRE DES MERVEILLES

Introduction de la première face avec Glory, un titre rock dans l’esprit de Marquee Moon. Pourtant, l’option sonore de la production va dans un registre plus médium. On retrouve ces entrelacements de Fenders, Jazzmaster pour Verlaine et Stratocaster pour Lloyd, et les solos improbables des deux gars avec une sonorité vraiment personnelle. Pas de vraie conclusion, un shuntage simplement, un procédé qu’on va retrouver sur plusieurs morceaux, signe peut-être d’un inachèvement de l’écriture.

Television – Glory – Adventure (1978)

La plage suivante Days ouvre le Livre des Merveilles de cet opus. Quelle beauté ! Une intro guitare qui annonce déjà la carrière de REM tout en rappelant les Byrds, puis une belle trouvaille rythmique à la batterie sur fonds d’arpèges. La mélodie dégage comme de l’étonnement devant un bonheur éphémère mais aussi de la mélancolie. Les chorus de Lloyd atteignent un rare niveau de sensibilité tandis que l’arrivée de l’orgue – joué par Verlaine – accompagnent les chœurs sur des Days répétés. On comprend que les gars ne vont pas nous refaire à chaque titre un Marquee Moon bis mais cherchent autre chose… D’où sans doute les claviers, orgue et piano, plus présents dans ce disque.

Days

Le brûlot Foxhole lui succède, proche des préceptes du 1r opus et déjà joué en live. Verlaine déclame un texte apparemment antimilitariste de sa voix si particulière. On l’aime ou pas, c’est aussi une signature de Television et à l’époque, elle a permis à beaucoup d’appréhender le chant rock d’une autre manière. Riff d’accroche entêtant, quasi monolithique, jeu de questions-réponses exemplaire entre les deux guitaristes. On est à nouveau estomaqué quand surgit le solo central de Verlaine, ces deux-là ont des fulgurances au bout des doigts. Reprise du solo en final tandis que les gars entonnent des Foxhole martiaux. Dommage, à nouveau l’ingé son baisse le curseur pendant le développement en vibrato.

Foxhole

Quatrième thème, l’autre chanson issue des concerts , le poppy Careful, ou le Grand Sommeil version Tom Verlaine. Il reste au lit avec cette fille et le printemps, l’automne ou le boulot, il s’en fout. Il y a quelque chose d’enjoué dans cette rengaine. Piano, chœurs, chorus de 6 cordes et claquements de mains, tout participe à cette éloge de la nonchalance pourtant sans paresse puisqu’avec un vrai final. Une des nouvelles directions d’Adventure.

Careful

La première face du vinyle se clôt avec Carried Away. Après avoir quasiment révolutionné l’approche de la guitare électrique dans Marquee Moon, Verlaine, pince sans rire, balance un titre où dominent les claviers, orgue en tête et piano ! Depuis Dylan ou le Velvet Underground, l’orgue reste une couleur sonore constante chez les groupes New-Yorkais de la dite Nouvelle Vague, comme les Modern Lovers ou le Patti Smith Group. D’ailleurs, cette superbe ballade a tout d’une mélopée de la Patti. La poésie urbaine de Tom Verlaine est portée par le groupe en apnée, en retenue sur un tempo lent. Et pas de solo de Fender, à peine un chorus…

Carried Away

Seconde partie de l’album. A nouveau un rythme au ralenti – on en reparlera – pour un thème d’une tristesse insondable, The Fire. Dans l’introduction et le leitmotiv, Verlaine utilise sa guitare avec un son original imitant les ondes Martenot. Orgue, basse et batterie suivent sa litanie. Au dernier tiers arrive un long solo mémorable du Tom, où se mélangent rage et pleurs, l’une de ses meilleures interventions. Le texte aborde à nouveau le froid, les rues du New York des années 70 et la présence fantomatique d’un espoir… Rarement Television n’est allé aussi loin dans le bleu à l’âme.

The Fire

Ain’t That Nothin’. Ah enfin un riff ! Hypnotique tout d’abord puis encadré par une suite d’accords à la Keith Richards, bonne trouvaille du duo Verlaine-Lloyd. Bon, la rythmique semble un peu lourde. Smith et Ficca ne cherchent pas la vélocité de certains titres antérieurs. Heureusement, avec son premier solo, Richard Lloyd pousse ses potes. Mais où va-il chercher ces harmonies ? Reprise du riff et du chant. Verlaine termine avant le refrain par un vers prémonitoire:
« But I love disaster and I love what comes after »
Un pont en arpèges et le Richard se lâche dans une arabesque de Stratocaster étourdissante pendant que les chœurs et Verlaine chantonnent. L’ingé son encore une fois clôt le niveau et le débat.

Ain’t That Nothin’

Déjà la 3e et ultime plage, The Dream’s Dream. Le rêve du rêve. Une longue entame annonçant plusieurs variations mi-orientalistes mi-youngiennes puis un schéma à la Marquee Moon, ça commence plutôt bien. Verlaine arrive avec sa voix la plus nasillarde du disque pour quelques paroles erratiques et conclut rapidement en disant que c’est pas d’sa faute. Reprise du schéma introductif suivi d’un superbe développement mélodique et solo ascensionnel de Verlaine montant vers une acmé irréelle et énigmatique… Fin.

The Dream’s Dream

PERSONNE NE SONNE COMME LE QUATUOR

Évidemment, on ne rentrera pas dans le jeu des comparaisons entre Marquee Moon et Adventure. L’un et l’autre ont leur personnalité et leur importance. Si on en reste au second, c’est bien l’autre GRAND album, une création téméraire par son désir indéniable de ne pas calquer son prédécesseur. Et puis, personne ne sonne comme le quatuor New-Yorkais en 1978… Ou actuellement !
Cependant, il y a toujours un sentiment bizarre après l’écoute.
D’abord, la seconde face s’affiche plus courte donc déséquilibrée par rapport à la première. Il manque indéniablement un titre. On en revient aux propos de Richard Lloyd, les gars avaient de nombreux morceaux en réserve, tous pratiquement écartés du projet par Verlaine. La réédition CD de 2003 le confirmera puisqu’y apparaîtra en bonus surprise le générique de l’album, le boogie décalé Adventure

Adventure – Inédit (Réédition de 2003)

Bien sûr, ce n’est qu’une démo, mais on peut facilement imaginer qu’il aurait pu être placé en ouverture de la seconde face, ce qui aurait donné une autre dynamique au disque marqué aussi par des tempos lents dans sa deuxième moitié. Son absence semble incompréhensible. D’ailleurs, Richard précisera qu’il l’a toujours regretté en notant qu’il y avait peut-être trop de lui dans ce morceau pour Tom.
Et puis, il y a cette autre pépite, le superbe Kingdom Come, prêt aussi en 1978, que ce canaillou de Verlaine gardera pour son premier album solo l’année suivante. Un titre tellement impressionnant que David Bowie le reprendra immédiatement sur son Scary Monsters en 1980…Tout en effaçant la piste guitare de l’invité Verlaine pour la faire jouer par Robert Fripp !

Tom Verlaine – Kingdom Come – Tom Verlaine (1979)

Enfin, parfois, on remarque que certains thèmes manquent de ce travail de polissage collectif, en groupe, qu’apporte la scène, surtout dans leurs conclusions. Là aussi, le rejet des morceaux antérieurs plus travaillés et les pressions de la maison de disques pour une sortie rapide n’ont pas aidé.

Au-delà des hypothèses, Adventure ne rencontrera pas le même accueil enthousiaste des critiques en Avril 1978, mais ses ventes seront contrastées. En France par exemple, le LP se fera plutôt démonter dans des revues comme Best ou Rock&Folk alors qu’il sera mieux distribué que Marquee Moon et donc plus accessible. Il en deviendra ainsi pour certains leur premier et précieux disque new wave…

Television – Foxhole Live (1978)

Après des dates promotionnelles et des tensions internes, les gars de Television se sépareront quelques mois plus tard, en Juillet 1978… Avant une renaissance inespérée au début des années 90 pour un troisième et bon album accompagné de concerts mémorables, alors que le quartet est devenu légendaire.

Richard Lloyd quittera Television en 2007.

Television – Call Mr Lee – Television (1992)

Les disques solo de ces deux frères ennemis Tom Verlaine et Richard Lloyd sont aussi à (re)découvrir…

Bruno Polaroïd

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