Dark Was The Night, Cold Was The Ground – Cosmic Blues
C’était arrivé un soir.
Un trait lumineux, rapide, qui traversait le ciel pourpre. Cette couleur profonde que l’atmosphère prend quand les deux soleils descendent derrière l’horizon aride. Sen, longeant les marais de méthane, l’avait aperçu et avait couru le reste du chemin pour prévenir ses parents et tout le village. La population, sortant des habitations creusées à même les brumes solidifiées par le gel intense, s’était rapidement rassemblée sur la place principale. Le groupe, guidé par Sen, avait rejoint les lieux de l’apparition. Au loin vibraient des reflets, attisés par les derniers rayons des soleils couchants.
Tout le monde s’approcha.
Une chose étrange gisait là. Faite, semble-t-il, d’une matière inconnue, dure, lisse et froide, bien différente des objets organiques, chauds et vivants, fabriqués par les maîtres artisans de la communauté. Malgré le crash, la chose paraissait avoir peu souffert. Elle s’était immobilisée au pied d’une ravine du Grand Glacier qui se dressait vers l’ouest. La pente très raide avait certainement amorti l’impact. Peu à peu on se rapprocha, d’abord méfiant et commentant bon train la découverte. On osa toucher, inspecter de plus près. La peur, petit à petit, laissait la place à une émotion palpable.
Dans les entrailles…
… de ce qui ne ressemblait pourtant pas à un animal, se trouvait un objet circulaire, doré, parcouru de fins sillons. Une sorte de petit bâton, ressemblant à un stylet, l’accompagnait. À côté un dessin semblait expliquer le fonctionnement du curieux objet. Le père de Sen, suivant les consignes de ce qui pouvait être un mode d’emploi, positionna l’instrument. Soudain un son sortit du disque brillant. Envoûtant. Magique. Cela ressemblait un peu à la complainte que les Dompteurs du Vent composaient là-bas, dans les Déserts du Nord, sur l’autre rive des étendues d’azote liquide. Pendant que la musique continuait de se dérouler hors de l’appareil, chacun s’assit, formant un autre cercle, plus grand. Sen était là, entre son père et sa mère, fermant lui aussi les yeux, sous le charme. Tentant de deviner d’où pouvait bien provenir ce chant mystérieux sorti du ventre de la chose.

Sen…
… habitant d’une petite planète perdue dans la constellation du Centaure, ne se doute pas, en effet, que ce vaisseau a commencé son périple 12000 ans plus tôt. Parti d’une autre petite planète, troisième à partir d’un soleil modeste, très exactement le 20 août 1977, selon le décompte temporel en vigueur sur ce corps céleste.
Ceux qui avaient conçu l’engin l’avait baptisé « Voyager ». Muni d’un seul billet aller, ce voyageur là ne reviendrait jamais. Droit devant lui jusqu’aux confins du système solaire. Et après… On verrait bien… Une bouteille à la mer. Et qui dit bouteille à la mer dit message…

Un message…
… gravé sur un disque de cuivre plaqué d’or. Des images de la vie de ce petit astre appelé la Terre, des enregistrements, les sons de la nature, des salutations en de multiples langues et puis de la musique… 27 morceaux. Et parmi eux… « Dark Was The Night, Cold Was The Ground », composé et enregistré par Blind Willie Johnson en 1927.

On ne sait pas grand chose…
… de ce musicien, fantôme parmi les fantômes du Blues dont les chansons nous sont quand même parvenues grâce au miracle d’une technologie encore balbutiante. Peut-être né en 1897, peut-être au Texas dans un patelin du nom de Pendleton. Une seule photo certifiée, comme un autre Johnson baptisé Robert… Devenu aveugle enfant on ne sait trop comment, d’où ce sobriquet de « Blind ». Mort à 48 ans dans des circonstances inconnues des registres. Le mystère plane autour de Blind Willie Johnson, comme autour des débris de la sonde qui repose, là-bas, à des années-lumière.
Dark Was The Night, Cold Was The Ground – Blind Willie Johnson
Un parfum de mystère…
… émane aussi de sa musique. Le Blues de Willie Johnson tient de l’hypnose, ancré dans le Gospel. La voix est profonde, rauque, puisée aux tréfonds de la cage thoracique. Ca vous rentre dans la peau, par le bas, par le haut, comme le chantait la Môme des pavés dans ses Blues des faubourgs de Paname. Puissant. Physique. Tel est l’art de Blind Willie Johnson.
Le Bluesman…
… a gravé une trentaine de titres durant sa brève existence mais un surtout a retenu l’attention des scientifiques chargés de la mission Voyager. Ce fameux « Dark Is The Night, Cold Is The Ground ». Peut-être par son absence de paroles. Sur une guitare jouée en slide au bottleneck, Johnson enroule une mélopée qui semble être chantée bouche fermée, comme quelqu’un qui inventerait sa petite mélodie intérieure au gré de son inspiration. Une voix utilisée comme un instrument où l’émotion passe uniquement par la sonorité. Et qui pourrait peut-être, au-delà du langage, toucher la sensibilité d’un éventuel auditeur extra-terrestre…

… ce qui semble…
bien se passer en cet instant, au milieu du paysage désertique de cette planète lointaine. Retirons-nous donc sur la pointe des pieds et laissons Sen et les siens déguster jusqu’à la fin le Blues cosmique de Blind Willie Johnson, griot interplanétaire.
Pour info, en 2026, la sonde Voyager 2 se trouve à environ 21 milliards de kilomètres de la Terre et s’éloigne de nous à plus de 55 000 km/h. Elle a quitté le système solaire et navigue dans l’espace interstellaire.
Bon voyage Mister Johnson…
Pour en savoir plus sur le disque embarqué à bord












