Eric Clapton fait renaître le blues sur la chaîne MTV

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Eric Clapton n’a pas connu une vie facile. Dissimulé sous son flegme apparent, le malheur l’a souvent terrassé. De son enfance difficile, élevé par une mère trop jeune qui ne cessait de le rejeter, au Swinging London et ses radios pirates. De sa passion pour la musique noire américaine, à ses prédispositions pour la guitare…

Tout dans son existence a poussé Eric Clapton vers le blues.

clapton

Durant les années 60, le blues blanc n’avait absolument rien de légitime. Du moins, en apparence. La société conservatrice anglaise et américaine des 50’s avait lentement fait naître des frustrations que la musique allait parvenir à libérer. Quand la cocotte-minute explose en 1962 dans le cœur de Londres, elle déverse sur la ville une armada de jeunes talents fans de Muddy Waters et Howlin’ Wolf. Dans la vague, l’un des plus discrets, va devenir le fleuron d’une génération qui choisit sa culture avec son cœur. Animals, Rolling Stones, Them, tous ces jeunes britanniques ont tété le blues du delta avec une avidité supérieure à celle des jeunes américains. Eric Clapton plus encore.

En évoquant les rockers, ou les bluesmen blancs, Muddy Waters disait :

“Ils peuvent jouer le blues, mais ils ne peuvent pas chanter comme moi. Ils n’ont pas assez souffert.”

Dans un premier temps, fasciné par le jeu d’Elmore James, Robert Johnson ou Big Bill Broonzy, le jeune Clapton refusait même de jouer du rock’n’roll, ou de composer. Il n’avait que mépris pour le twist et la musique commerciale, et ne souhaitait que humblement perpétuer la tradition du blues.

Son talent hors-normes va tout de même l’inciter à choper la vague psychédélique. Ne serait-ce que pour explorer les différentes possibilités offertes par l’introduction du jazz et des musiques ethniques. Ou bien pour les jam-sessions avec ses homologues Page et Hendrix. La pop élargit alors considérablement ses horizons, et la musique de genre comme le blues perd logiquement de son attrait durant les seventies.

Si Eric Clapton n’a jamais complètement délaissé le blues, ce n’est qu’au début des années 90 qu’il va atteindre le degré de souffrance nécessaire pour s’y consacrer pleinement Le malheur va frapper dans son existence par deux fois, de manière significative. Et le blues va jaillir de ses doigts comme jamais.

MTV Unplugged

Sollicité par la chaîne MTV pour un set acoustique, Clapton y voit l’occasion d’un retour aux sources. Ses travaux sur les origines du blues, qu’il ne cesse d’explorer dans l’intimité, vont être enfin exposés au grand jour le 16 janvier 1992.

Comme pour se mettre en confiance, il démarre avec un instrumental fait maison dont il a le secret. “Signe” annonce la couleur pour ce qui est des harmonies, et présente un nouveau Clapton. Si “Slowhand” semble un peu mélancolique, son jeu est affuté, et sa concentration optimum.

Eric Clapton – Signe

Il trône avec élégance sur la scène de Bray Studios face à un faible auditoire. Mais ce dernier va très vite épouser la cause du guitar-hero. Clapton enchaîne avec un blues de Bo Diddley datant de 1957. Relâché, il déroule en terrain connu, et met définitivement le public dans sa poche, épaulé par le guitariste Andy Fairweather Low

Eric Clapton – Before You Accuse Me

Le folklore américain a connu des heures sombres durant les 80’s. La country oubliée et le blues délaissé, en ce début des 90’s, Eric Clapton décide d’exhumer une partie de l’histoire méconnue des Etats-Unis. Après Bo Diddley, c’est Big Bill Broonzy qu’il s’emploie à remettre au goût du jour. Les arrangements sont somptueux, et le parfum du bluegrass authentique…

Eric Clapton – Hey Hey

Entre l’été 1990 et le printemps 1991, la vie d’Eric Clapton est bouleversée par deux tragédies.

Le 27 août, après plusieurs concerts à Alpine Valley avec Stevie Ray Vaughan en première partie, Eric Clapton et le prodige texan s’envolent chacun dans un hélicoptère au-dessus du Wisconsin. Celui de SRV se crash dans le brouillard et n’est retrouvé qu’au petit matin. L’agent de Clapton, ainsi que son garde du corps et son directeur de tournée se trouvaient également dans l’appareil.

Eric Clapton et son fils Conor

Evidemment, pour Eric, le choc est d’une grande violence. Mais ce n’est rien en comparaison du drame qu’il va vivre le 20 mars 1991. Son fils Conor, âgé de 4 ans, fait une chute du 53ème étage d’un building New Yorkais. Le guitariste est dévasté, et reste prostré durant plusieurs semaines. Craignant de sombrer à nouveau dans l’alcool, pour surmonter son chagrin, Clapton s’immerge totalement dans la musique. Il travaille alors sur la bande originale du film “Rush”. Inspiré par ce qu’il vit, il coécrit “Tears in Heaven” avec le compositeur Will Jennings.

« C’était dans le fond de ma tête, mais ça n’avait pas vraiment de raison d’être jusqu’à ce que je travaille sur ce film. C’est un peu ambigu, parce que cela pourrait être considéré comme à propos de Conor, mais c’est aussi censé faire partie du film. J’ai presque inconsciemment utilisé la musique pour moi-même comme agent de guérison, et voilà, cela a fonctionné. J’ai connu beaucoup de bonheur et de guérison grâce à la musique. « 

“Tears in Heaven” sort en single le 8 janvier 1992, et devient l’un de ses plus grands succès.

Eric Clapton – Tears in Heaven

Après ce titre céleste, Clapton reprend son exploration du blues, remontant plus loin encore. Le vaudeville “Nobody Knows You When You’re Down and Out “ fut écrit par Jimmie Cox en 1923, durant la prohibition. Et popularisé par Bessie Smith en 1929, prophétisant la Grande Dépression à venir.

« J’avais envie de revenir en arrière, de jouer des vieux trucs comme » Nobody Knows You When You’re Down and Out ». Car c’est ainsi que tout a commencé, il y a si longtemps à Kingston (Université). »

Durant les décennies suivantes, ce titre est repris par une multitude d’artistes, de Louis Jordan à Sam Cooke, et de Otis Redding à Rod Stewart. Eric Clapton la tient de Big Bill Broonzy. Il en avait déjà livré une version avec Duane Allman au sein du groupe Derek & The Dominos.

Dans ce set acoustique, il ramène le titre à ses fondamentaux. Un chant subtilement affecté, des guitares soutenues par le piano bastringue de Chuck Leavell, et c’est un aller-simple pour l’Amérique des années folles.

Nobody Knows You When You’re Down And Out

Le clin d’œil à Duane Allman, son Blues Brother, se poursuit avec une version inattendue du titre “Layla”. Enregistré une première fois en 1970 sur l’unique album de Derek and The Dominoes, Eric Clapton l’avait écrit en songeant à son histoire d’amour impossible avec la jolie Pattie Boyd (alors madame George Harrison). Le prénom “Layla” ayant pour but de dissimuler l’identité de sa destinataire, est puisé dans le livre The Story of Layla and Majnun, du poète persan Nizami Ganjavi. Un légende très populaire en pays arabe et au Moyen-Orient, narrant l’histoire d’un poète fou d’amour pour sa cousine.

En 1992, Clapton livre donc cette version acoustique de “Layla” qui va défriser les puristes et enchanter le grand public. En effet le fameux riff d’origine a disparu pour laisser place à des accords plaqués restituant une partie du thème en mineur. Les arrangements privilégient le tempo, donnant ainsi à ce standard du rock des sonorités latines envoûtantes.

La partie piano initialement conçue par Jim Gordon ne figure pas dans le MTV Unplugged. Il semblerait que le batteur l’ai secrètement subtilisée à sa compagne d’alors, la chanteuse Rita Coolidge. Ce qui pourrait expliquer le choix de Clapton.

Eric Clapton – Layla

La carrière d’Eric Clapton a longtemps souffert d’une certaine instabilité, quittant les Yardbirds ou les Bluesbreakers de John Mayall un peu tôt. Passant des sublimes Blind Faith aux fascinants Derek and The Dominos, ou multipliant les collaborations prestigieuses, il a connu une carrière solo en dents de scie.

Mais en y regardant bien, n’est-ce pas le destin de tout bluesman qui se respecte ?! Un musicien nomade ayant consacré l’essentiel de sa carrière à rendre hommage à ses héros Elmore James, Muddy Waters, Howlin’ Wolf (dont il a payé la tombe), et surtout le pionnier du blues moderne, Robert Johnson.

robert johnson

Acquérir la technique de ce dernier l’a obsédé durant de longues années. De son propre aveu, toute sa carrière, il a tenté de s’en approcher. Une référence ultime. Un modèle dans l’utilisation des basses pour créer un rythme. Un as du finger-picking. Si « Walkin’ Blues” est un titre de Son House, c’est bien la version Johnson qui a inspiré Clapton. Selon lui, la dextérité au slide de l’homme du Crossroads l’a fortement influencé.

Eric Clapton – Walkin’ Blues

L’hommage se confirme avec ce titre extrait des 29 compositions connues de Robert Johnson. En 1999, Clapton fera une nouvelle fois étalage de sa passion pour le parrain du Club des 27, en créant un centre de toxicomanie à Antigua nommé “Crossroads Center”. Et dans la foulée un festival de musique, le “Crossroads Guitar Festival”, destiné à recueillir des fonds pour cet organisme.

Eric Clapton – Malted Milk

La force de ce concert est sans doute de parvenir à concilier blues old-school et ballades cotonneuses. Les trois joyaux, Tears in Heaven, Layla et Old Love, viennent se mêler harmonieusement à l’ode d’un musicien, pour un genre et une époque. L’ensemble fait presque figure d’hommage à la guitare américaine.

« Old Love » évoque une nouvelle fois la photographe et mannequin Pattie Boyd. Après avoir été la muse de George Harrison pour le titre « Something », elle a donc inspiré trois chansons à Eric Clapton : “Layla”, “Wonderful Tonight”, et “Old Love”.

Clapton & Pattie Boyd

Cette dernière est écrite après leur divorce en 1988, et évoque l’absence de l’être aimé. Pattie Boyd déplorera le fait de ne pouvoir répondre, mais la piste figure sur l’album Journeyman (1989). La version MTV Unplugged a quelque chose d’intemporel. L’alchimie entre les musiciens est presque palpable. Clapton semble s’appuyer dessus pour débrider son interprétation. Le chant est moins rugueux qu’en studio mais plus inspiré. Quant au pianiste Chuck Leavell, il lâche lui aussi les chevaux, pour une impro façon Keith Jarrett, qui semble ravir ses acolytes….

Old Love

Un triomphe, et un renouveau

A l’origine, la prestation est enregistrée pour la série d’émissions Unplugged de la chaîne MTV. Le producteur Russ Titelman trouve le concert si bon qu’il projette de le publier. Warner Bros n’est pas très optimiste, quant à Eric Clapton, il laisse carte blanche au producteur mais parie avec lui la somme de cent dollars que les ventes ne dépasseront pas les 5000 exemplaires. Paru en août 1992, il devient l’album live le plus vendu de tous les temps. 26 millions d’exemplaires à ce jour ! Russ Titelman a paraît-il fait encadrer le billet de cent dollars glané au guitariste.

“ La première fois que j’ai rencontré Eric Clapton, c’était à New York. J’avais déjà entendu parler du guitariste de Cream. On a fait une jam ensemble. Eric prenait son temps comme s’il assemblait les pièces d’un puzzle. Il avait l’attitude d’un vieux routier. On peut avoir un bon son, mais si on veut jouer plus de trois notes, il faut avoir une histoire à raconter. Eric m’en a raconté de très belles. Il a popularisé le blues aux Etats-Unis, et cela nous a ouvert des portes.” BB King

Au-delà des chiffres et des statistiques, l’importance de cet album réside dans sa faculté à ressusciter une musique. Un pan important de la culture américaine, qui durant les années 80, semblait voué à l’extinction. Il n’a pas empêché la technologie de suivre son chemin, mais il a offert un choix. Celui de pouvoir contempler sans honte les splendeurs du passé. Toute une génération, dont l’auteur de ces lignes, a pu ainsi découvrir l’existence de Robert Johnson, Muddy Waters, et tant d’autres.

Serge Debono

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