Comme si leur vie en dépendait

Il y a foule le 24 Octobre 1983, dans l’un des hangars de la Foire Commerciale à Lille. Et pour cause ! Peter Gabriel en tournée pour son quatrième album solo, surnommé depuis Security, visite la capitale des Flandres ! Alors que les fans commencent à s’impatienter dans le grand et froid parallélépipède de métal et béton, il s’avance vers le public, seul, et annonce en français : « Un groupe américain que j’aime beaucoup, avec des chansons qui vont droit au cœur. » Il a raison le Gab. Ce soir-là, les gars en noir, avec leur rock new wave à guitares et claviers, vont irradier la scène. Surtout, le chanteur / guitariste, avec cette voix ample d’écorché qui renverse les a priori et les snobismes par sa puissance émotionnelle. A Lille, le public, estomaqué, découvre puis encourage le nouveau collectif, The Call et son meneur passionné Michael Been.
The Call – The Walls Came Down Live (1983)
Le gang se forme en 1979 / 80 du côté de Santa Cruz, après plusieurs autres tentatives. Au départ, Michael Been (Chant, guitare, textes), est entouré de Scott Musick (Batterie), Tom Ferrier (Guitare), et Greg Freeman (Basse). Étonnamment, les parties de claviers sont d’abord interprétées par Garth Hudson, l’illustre pianoteur de The Band, l’un des groupes fétiches de Been, et présent sur les premiers opus, avant l’arrivée en 1981 de Steve Huddleston.
« En 1980, nous sommes allés en Angleterre pour enregistrer des démos et donner quelques concerts. À cette époque, de grands groupes émergeaient : Joy Division, The Clash, The Pretenders, Gang of Four ; et nous les avons tous vus. Les groupes punk britanniques ne se souciaient pas tellement de la technique et des conventions, ils jouaient comme si leur vie en dépendait. D’ailleurs, tout le monde pensait que nous étions un groupe anglais. »
– Michael Been –
Cette mouture présente un premier album éponyme en 1982, passé inaperçu par chez nous, mais qui sera heureusement remarqué par un certain… Peter Gabriel qui leur proposera ensuite d’ouvrir sa tournée américaine puis européenne, les voyant comme « The Futur Of American Music ». Comme on le comprend en écoutant ces premiers titres…
The Call – War Weary World – The Call (1982)
En France, on les repère avec leur second LP Modern Romans en 1983 et sa pochette de vieux péplum, devenue iconique mais malheureusement censurée depuis par certains algorithmes liberticides… Bernard Lenoir notamment, dans son émission Feedback sur France Inter, craque pour l’épique Turn A Blind Eye, thème archétype idéalisant les canons de la nouvelle esthétique Rock de l’époque…
The Call – Turn A Blind Eye – Modern Romans (1983)
Un duo de guitares cisaillantes, une section rythmique haletante et un chanteur incantatoire sur des compositions accrocheuses autant qu’intègres, quel beau programme ! On demeure plus réservé pour les claviers parfois trop insistants, voire un peu décalés, de Garth Hudson. En tout cas, dans l’Amérique reaganienne de ce début des années 80, les premiers auditeurs retiennent surtout le pamphlet aux chœurs obsédants, The Walls Came Down. Mais le générique Modern Romans et ses découpages de riffs – klang klang – à la Know Your Rights (The Clash) sur une rythmique galopante mérite encore largement votre attention.
The Call – Modern Romans – Modern Romans (1983)
Pour leur troisième collection en 1984, Scene Beyond Dreams, Joe Read remplace Greg Freeman à la basse. Le gang s’oriente vers un univers héroïque, tels les Simple Minds de la même période. Donc, moins de guitares, plus de synthés. Ils tournent d’ailleurs avec les Écossais en pleine gloriole. Le nouveau claviériste Jim Goodwin, grand admirateur de… Peter Gabriel, confirme cette allure tandis que Been écrit des paroles plus métaphysiques et poétiques… Tout en perdant leur contrat avec le label Mercury.
The Call – Scene Beyond Dreams – Idem (1984)
Grâce à un deal avec Elektra, le désormais quartet – Been est passé à la 4 cordes suite au départ de Greg Freeman – enregistre un cinquième recueil Reconciled qui paraît en 1986. Y figurent des invités et amis prestigieux, Peter Gabriel, Jim Kerr de Simple Minds et Robbie Robertson du Band. Avec un son plus accessible, cet album va enfin rencontrer le grand public. I Still Believe devient l’un de leurs titres phares, plusieurs fois utilisé au cinéma ou dans les séries télés tandis que la pochette parme au bébé jovial demeure un marqueur de l’époque.
The Call – I Still Believe – Reconciled (1986)
Plus sombre, pratiquement ignoré en France, le LP suivant, Into The Woods, dévoilé en 1987, est alors le disque préféré de Michael Been. Le chanteur s’interroge notamment sur le destin, cette balance qui nous fait osciller entre la réussite et l’échec, l’amour et la haine :
« Nous avons connu la pauvreté en tant que musiciens, mais jamais la vraie misère. Nous n’avons jamais subi de discrimination raciale ni religieuse. Nous avons eu une vie plutôt confortable, toutes proportions gardées, comparée à celle des habitants de Calcutta et du Guatemala. Alors, on essaie de vivre avec un peu plus de conscience que ce qu’on attend de nous en Amérique. On essaie d’aller au-delà. »
The Call – It Could Have Been Me – Into The Woods (1987)
Mais il faudra attendre 1989 pour qu’à nouveau The Call perce le plafond de verre de l’intérêt des médias et des auditeurs. Entre-temps, Michael Been participe au superbe film La Dernière Tentation du Christ, de Martin Scorsese. Il y joue l’apôtre Jean. Oui, Peter Gabriel en signe aussi la splendide bande originale… Revenons à The Call. Le label Elektra les lâchant à son tour, Been et Goodwin coproduisent leur septième opus. Ils décident de mettre en boîte rapidement, en six jours, ses onze morceaux au plus près des conditions d’un concert : peu d’overdubs, enregistrements live, sans casques. Finalement, Let The Day Begin est lancé par le label MCA. Porté par le titre générique extrait en single, et des performances scéniques toujours intenses, l’album reçoit un accueil enthousiaste des esthètes et des fans. Mais le label investit mollement dans le groupe, ne pressant qu’un nombre limité d’exemplaires, assurant peu de promotion malgré le succès radiophonique. Encore un coup dans l’eau ! Michael Been, toujours enthousiaste malgré l’adversité, précise à la même époque :
« Pour moi, Reconciled, Into the Woods et Let the Day Begin forment une sorte de trilogie. Aucun de ces trois disques ne peut être dissocié des deux autres. Into the Woods et Reconciled sont d’ailleurs les deux faces d’une même pièce. »
– The Call – Let The Day Begin – Idem (1989)
On l’a déjà signalé, The Call a toujours été imprégné à la fois par les groupes anglais du début des années 80 et le parrainage symbolique de The Band. Avec Red Moon, leur huitième volume en 1990, le quatuor honore ses racines américaines. La pochette boisée illustre parfaitement ce retour à des sonorités et des influences plus acoustiques. Signe de cette coloration, sur Like You’ve Never Been Loved, on trouve en invité T-Bone Burnett. Le sieur Bono, alors également en rétro attitude avec Rattle And Hum se joint aux chœurs de l’ouverture What’s Happened to You, le single étendard choisi par MCA, sans l’accord du groupe. D’ailleurs, d’après le chanteur de The Call, le label ira jusqu’à demander aux radios de ne pas faire de promotion ! Las, suite à cet autre désaveu, et la démission de Jim Goodwin le claviériste, Michael Been tentera une nouvelle formule de l’équipe plus marquée par les six cordes avant de jeter l’éponge…
The Call – What’s Happened To You – Red Moon (1990)
Sept ans plus tard, après deux œuvres en solo de Michael Been, Light Sleeper (1992) et On the Verge of a Nervous Breakthrough (1994), les quatre acharnés se rejoignent pour un nouveau défi : To Heaven And Back. Ces dix chapitres renouent avec des sonorités plus électriques, proches des inquiétudes et des colères de leurs débuts. Malheureusement, cet ultime geste sur le label indé Fingerprint ne sera distribué qu’aux States.
The Call – Confession – To Heaven And Back (1997)
Mais parfois la faille se cache en nous, attendant son tour… Le 19 Août 2010, Michael Been décède brutalement, à soixante ans, d’une crise cardiaque lors du festival Pukkelpop en Belgique, alors qu’il sonorise Black Rebel Motorcycle Club, le groupe de son fils, le chanteur / bassiste / guitariste Robert Levon Been. BRMC reprendra ensuite symboliquement Let The Day Begin sur leur album de deuil Specter At The Feast… Simple Minds agiront de même pour leur LP BIG MUSIC.
Black Rebel Motorcycle Club – Let The Day Begin – Specter At The Feast (2013)
Depuis, les musiciens de The Call se sont réunis plusieurs fois pour rendre hommage à leur chanteur en concerts, parfois d’ailleurs avec son fiston Robert. En 2024, ils participent à la réalisation de sessions inédites parues sous l’intitulé : The Lost Tapes. A cette occasion, Peter Gabriel déclare sur sa page Facebook :
« Il y avait un super groupe appelé The Call qui a joué avec moi en tournée au début des années 80. Le groupe comprenait leur chanteur-compositeur Michael Been, que j’adorais (et qui me manque beaucoup), et dont les textes m’avaient fait découvrir leur musique. Ils sortent un nouvel album de 11 titres inédits avec la voix de Michael. »
The Call – I’m Yours – The Lost Tapes (2024)
Enfin, en 2026, les derniers membres de The Call reprennent leur titre emblématique, The Walls Came Down, avec le musicien et sorcier du son, Todd Rundgren au chant. Un réquisitoire qui reste d’actualité, malheureusement.
The Call With Todd Rundgren – The Walls Came Down (2026)
Puisse ce modeste article participer à la redécouverte de The Call et de leurs chansons qui allaient droit au cœur…
The Call – Turn A Blind Eye Live (1983)
Bruno Polaroïd / Illustration par POUP












