Chet Baker – Comme si j’avais des ailes

Chet Baker…
… Le jeune homme à la trompette. Gueule d’ange. Un peu James Dean, branleur, insolent. Comme son talent. Pas permis d’être doué comme ça. Incapable de lire une partoche. Ca le gonfle. Tout à l’oreille. Mémoire auditive hors norme. Un jour de ses jeunes années, un prof de musique lui balance qu’il ne sera jamais musicien. Mais là où d’autres doivent bosser des heures, tacherons ahanant leurs gammes à longueur de journée, Chet, lui, se pointe, tranquille, crachote un peu dans l’embouchure et s’envole. Haut. Très haut. Comme s’il avait des ailes, le regard perdu dans des stratosphères inaccessibles. D’où il tire des notes éthérées, brumeuses. Less is more, c’est sa devise à Chet. Les solos tonitruants, les rafales jouées à toute blinde, ça l’exaspère. Jouer cool, c’est le truc. Cool Jazz man.

Carol Baker…
… sa troisième et dernière femme, retrouve après sa mort quelques écrits autobiographiques du musicien, demeurés secrets. Elle décide de les publier. Comme elle l’explique dans la préface, elle préfère laisser à la postérité ce témoignage spontané, parfois cru, qui sera de toute façon plus parlant que toutes les dissections savantes des club musicologues. Chet Baker par Chet Baker. Vu de l’intérieur. Qui dit mieux ?
Alors, forcément…
… pour l’objectivité, on repassera. Mais voilà, un musicien c’est aussi un être humain. Eh oui mon bon monsieur. Avec ses bons côtés, ses zones d’ombre. Ses petits arrangements avec la réalité. Le récit est court. 70 pages et des brouettes d’une écriture simple et directe qui décide d’en rester là en 1963, 25 ans avant sa mort en 1988. Peut-être le pressentiment que l’essentiel avait déjà été vécu…

… Son père…
… qui lui offre un trombone dont le gamin, trop chétif, ne peut pas jouer mais qui lui laisse entrevoir un univers infini, celui de la musique. La trompette arrivera bientôt. Le séjour au sein de l’armée, dans l’orchestre « 298th Army Band ». La discipline militaire se casse les dents sur le blindage de son âme rebelle mais, lors d’un séjour à Berlin avec la formation, c’est la révélation du Jazz moderne et du Be Bop. La rencontre décisive avec Charlie Parker, la fructueuse et houleuse collaboration avec Gerry Mulligan, autre artisan essentiel du Cool sur son saxo baryton. Les premiers succès, le fric, les filles, les virées à tombeau ouvert en Alfa Romeo sur la Pacific Road Highway. Comme un plan panoramique sorti d’une vieille toile hollywoodienne en noir et blanc. West Coast dream sur fond de galaxie scintillante du L.A by night. Mais…

… Mais aussi…
… la rencontre avec sa muse ténébreuse, l’héroïne, carburant souvent indissociable du Jazz de l’époque. Amours chaotiques qui le hanteront à jamais jusqu’au terminus qui se dessinera, dans un hôtel d’Amsterdam, dans le rectangle d’une funeste fenêtre ouverte. Dépendance, rechutes, flics aux trousses, prison, mauvaises rencontres et passages à tabac. Envers du décor. L’addiction exacerbe les tendances manipulatrices du bonhomme. Pas toujours réglo. Un filou le Chet. Conscient de sa belle gueule et de son pouvoir de séduction.
Chet Baker – Time After Time
Loin de la sanctification…
… Chet Baker ne triche pas, se fout à poil. Au diable les braves gens qui n’aime pas que, etc… Un modeste bouquin, honnête, passionnant où un artiste se livre brut de décoffrage, entre génie et faiblesse.
Chet Baker
Comme si j’avais des ailes
10-18, Musiques et Cie
2001
Pour info :
Dans la discographie foisonnante de Chet Baker, deux pépites :
Chet, 1959, Riverside Records
Chet Baker Sings, 1954, Pacific Jazz Records
Côté documentaire, le magnifique film de Bruce Weber, « Let’s Get Lost », 1988













