Jackson C. Frank – La faute à pas d’chance

— Hey les gars ! Visez un peu là-bas !
— Où ça ?
— Ben là-bas ! Le long du vieux mur des Anderson ! L’est assez gros pourtant !
— Ah ouais ! La vache ! C’te gros plouc !
— L’a l’air d’en t’nir une sévère l’pépère !
— Mon grand frère l’a déjà vu traîner dans l’coin… Un pauv’ mec… Un clodo à moitié barge…
— Eh, dîtes…
— Quoi ?
— Si on lui fichait un peu la trouille à c’péquenot… Histoire d’rigoler…
— Comment ça ?
— Ben avec ton pistolet à air comprimé…
— Ahhh… Déconnes pas…
— Ben si, allez, va l’chercher ! Allez ! On va s’marrer !
— Ouais, sans déc’, y en a marre de toujours tirer sur des boîtes de conserve ! On va juste lui foutre la pétoche c’est tout…
— Bon, allez, ok…
— Cool ! Putain on va bien s’marrer !!!
Si les artistes maudits…
… étaient oscarisés, Jackson C. Frank emporterait certainement la statuette à la majorité absolue du jury. Car en matière de scoumoune en phase terminale, les parcours, en regard, d’un Van Gogh ou d’un Rimbaud iraient rejoindre la postérité dans la catégorie « aimables bluettes ».

Ca pourrait s’appeler…
… « Mauvaises nouvelles des étoiles ». Comme un album du sieur Gainsbarre. Titre qui pourrait à lui seul résumer la vie de cet autre musicien inspiré qu’était Jackson C. Frank.
Destin funeste…
… qui pourrait se jouer sur un ring. À ma gauche, Jackson C. Franck. À ma droite, Johnny Malchance ou Jim La Poisse, peu importe. Une chose est sûre, c’est lui qui cogne sec, c’est lui le plus rapide.

Premier round
Cheektowaga…
… État de New York. 11 ans au compteur pour le jeune Jackson. Qui voit son école cramer. Là où un cancre aurait sauté de joie, c’est une tragédie pour le gamin qui sort du sinistre gravement brûlé. Marlene, son petit flirt de môme, n’arrive pas à échapper aux flammes et fait partie des 15 victimes.
Deuxième round

Six mois d’hôpital…
… pour soigner les brûlures au troisième degré qui couvrent la moitié du corps de Jackson. Six mois de souffrance entre greffes de peau et pronostic vital souvent pessimiste. Petite lueur au bout du tunnel, un de ses profs venu lui rendre visite à l’hosto, lui offre une guitare. Juste au moment où, à la radio, un certain Elvis se déchaîne sur les ondes, au plus grand plaisir de notre petit malade. Belle coïncidence. Déclic.
Troisième round
100 000 dollars…
… voilà le montant du chèque de l’assurance que touche Jackson à sa majorité. Ca ne ressuscitera pas Marlene, ça n’effacera pas le calvaire hospitalier mais notre musicien en devenir se retrouve « à l’abri du besoin » selon la formule consacrée. Premier achat : une Jaguar. Car si la musique occupe à plein temps l’esprit du jeune homme, il reste néanmoins un peu de place pour les belles bagnoles. Jackson C. Frank sillonne alors le Canada, en quête d’un succès qui, hélas, ne vient pas. Il décide alors de partir pour Londres. Nous sommes en 1964 et, d’après ce que colportent les ondes hertziennes, c’est là bas que ça se passe. Sur le bateau, pas grand chose à faire. Jackson met à profit ce temps disponible pour composer sa première pépite, « Blues Run The Game », titre on ne peut plus évocateur quant à sa destinée…
Jackson C. Frank – Blues Run The Game
London…
… Jackson écume les bars à concert et commence à se tailler une petite réputation qui lui vaut d’être repéré par Paul Simon qui séjourne alors dans la capitale anglaise. Mais ce parcours où l’espoir s’invite enfin, est entaché par un nouvel obstacle. La timidité maladive de Jackson. Un ennemi intérieur si redoutable que les sessions d’enregistrement auxquelles Paul Simon invite le musicien s’avèrent pénibles. Pétrifié par le trac, le guitariste demande à enregistrer ses prises derrière un paravent ! Une expérience éprouvante qui, de ce fait, restera la seule ayant abouti à un album. Mais ce que Simon entend ce jour là le laisse pantois…

Quatrième round
… La BBC, séduite…
… le diffuse via un jeune DJ, un certain John Peel. Reconnaissance du « métier », succès d’estime du disque dans le milieu Folk. Du fric. La vie sourirait-elle enfin à Jackson C. Frank ? C’est sans compter sur des démons qui ne lâchent pas prise, fruits d’une existence déjà bien trop douloureuse. Jackson cale. Va mal. N’arrive plus à composer. Tout son pognon lui file entre les doigts comme du sable fin. 1966 sonne le retour aux États-Unis. Un retour glauque sur fond d’internement en hôpital psy où les toubibs diagnostiquent une schizophrénie doublée de paranoïa.
Deux ans plus tard le musicien tentera à nouveau sa chance en Angleterre. Peine perdue. Exit le Folk. Le Rock, qui mute heavy ou psychédélique, balaye tout sur son passage. Retour à la case départ. Back in USA. Jackson rencontre une jeune mannequin. Se marie. Pause. Répit…
Jackson C. Frank – Just Like Anything – Seul témoignage filmé, hélas très court, de Jackson C. Frank en concert
Cinquième round
… De courte durée…
… son fils meurt en bas âge. Dernier crochet en pleine face. KO. Trou noir. La santé mentale de Jackson, déjà bien fragile, sombre définitivement. S’ensuit une longue descente aux enfers shootée aux médocs, à la solitude, son union ne résistera pas au drame, et rythmée par des séjours en clinique et des errances sans fin de cloche dépressive. Déambulations durant lesquelles des gamins trouveront désopilant de tirer sur ce fantôme titubant avec un pistolet à air comprimé. Jackson, comme si avoir tout perdu ne suffisait pas, en fera le sacrifice d’un œil.

Dans les années 90…
… un fan, Jim Abbott, retrouve la trace de Jackson C. Frank, épave échouée au bout de son rouleau. Il l’épaule, l’aide à sortir de sa misère. Il réussit même à lui faire enregistrer quelques morceaux. L’album, quant à lui,, est réédité en 1996 enrichi de ces quelques inédits, ce qui lui redonne un peu de lumière.
Jackson C. Frank – Don’t Look Back
Une lumière…
… qui a cruellement manqué durant l’existence du Folkman. Tellement de souffrance. Et si la souffrance est le creuset du Blues, les dix morceaux de cet unique album en font un grand disque du genre. Pas un hasard, peut-être, si le morceau qui inaugure la première face s’appelle « Blues Run The Game », la fameuse première perle écrite quelque part au beau milieu de l’Atlantique. Arbre superbe qui ne doit cependant pas cacher la forêt. Luxuriante. « Don’t Look Back », à la rythmique énervée, Le bluesy et bien nommé « Here Comes The Blues », « Yellow Walls » qui avance avec la dignité d’une marche funèbre du bayou, « Milk and Honey » et « I Want To Be Alone » parés d’atours médiévaux, ou encore « You Never Wanted Me », ballade désenchantée et cruelle des amours contrariées.
Jackson C. Frank – Milk And Honey
La voix…
… n’en fait pas des tonnes dans le pathos et n’en est que plus prenante. Et puis il y a cette guitare qui, loin de n’être qu’un simple accompagnement, en raconte tout autant. De toutes ces histoires. Personnelles, intimistes. À contre courant d’un Dylan, radar captant les remous de son époque, Jackson C. Frank déroule le carnet de bord introspectif d’un naufrage annoncé. Nombre d’artistes seront sensibles à ces instantanés à fleur de peau. Bert Jansch, Sandy Denny, Nick Drake, Johan Asherton rendront hommage avec de magnifiques relectures. Et même, plus récemment, Daft Punk, qui emprunteront « I Want To Be Alone » pour la B.O de leur film « Electroma ».

Jackson connaîtra…
… une poignée d’années un peu plus clémentes jusqu’à l’uppercut final, en 1999, le lendemain de son 56ème anniversaire. Jusqu’au bout le Blues sera resté le maître du jeu.
Blues Run The Game
Catch a boat to England baby
Maybe to Spain
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues are all the same
*
Send out for whiskey baby
Send out for gin
Me and room service honey
Me and room service babe
Me and room service
Well we’re living a life of sin
*
When I’m not drinkin’ baby
You are on my mind
When I’m not sleepin’ honey
When I ain’t sleepin’ mama
When I’m not sleepin’
You know you’ll find me crying
*
Try another city baby
Another town
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues come followin’ down
*
Livin’ is a gamble baby
Lovin’s much the same
Wherever I have played
Whenever I’ve thrown them dice
Wherever I have played
The blues have run the game
*
Maybe tomorrow honey
Some place down the line
I’ll wake up older
So much older mama
I’ll wake up older
And I’ll just stop all my trying
*
Catch a boat to England baby
Maybe to Spain
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues are all the same
Jackson C. Frank
Réédition vinyl des 10 titres de l’album original.
2018
Sancturay Records












