Les quarante ans d’un grand disque

En ce milieu des années 80, s’il y a bien une qualité que l’on doit reconnaître pour Susan dite Siouxsie – chant incantatoire et maquillage iconique -, Budgie – batterie tribale – et Steven Severin – basse iconoclaste -, c’est l’opiniâtreté. Après le départ inattendu de Robert Smith / The Cure juste avant la tournée Hyaena en Mai 1984 (Lire Siouxsie And The Banshees : l’album Hyaena), Siouxsie et ses boys, plutôt que baisser les bras, ont rapidement recruté un énième guitariste – le 4e depuis John McKay ! -, le surdoué John Valentine Carruthers (Ex Clock DVA). Avec un EP magistral The Thorn (Lire Siouxsie And The Banshees : The Thorn EP), sorte de cahier d’exercices pour le p’tit nouveau, celui-ci a prouvé qu’il pouvait aisément reprendre le fil des arabesques du génial John McGeoch. De plus, le trio originel a dû se sentir libéré des entraves que représentait bon gré mal gré un Robert Smith hésitant, qui parfois ne voulait même plus jouer de guitare !

En Mai 1985, le quatuor part donc regonflé à bloc enregistrer un nouvel album, le septième, à Berlin, au fameux studio Hansa, comme pour l’enregistrement de The Thorn. L’affaire doit être rapide, les Banshees ayant particulièrement travaillé les compositions auparavant, du moins l’espèrent-ils. Hélas, un premier producteur, l’homme des réalisations grandioses, Bob Ezrin, est rapidement évincé avant même son arrivée en Allemagne. Hugh Jones prend le relai, en tout cas pour les enregistrements car lors du mixage, Siouxsie constate son incompétence et le vire également. L’ingénieur du son Julian Standell accompagne alors le groupe lors de nouvelles sessions au Studio Matrix de Londres en Septembre. Finalement, Steve Churchyard finalise les vocaux et mixe l’album au Air Studio en Décembre 1985.
La tornade
Suivant deux singles étendards exemplaires, le volcanique Cities In Dust (Décembre 1985) et le cinglant Candyman (Février 1986), le recueil finement intitulé Tinderbox et contenant huit titres arrive chez les disquaires en Avril 1986. La pochette arbore une rare couleur rouge bordeau avec une photographie célèbre de tornade prise par Lucille Handberg dans le Minnesota / USA en 1927. La même image figurait sur Stormbringer, un album de Deep Purple en 1974. L’appellation du disque – la poudrière, la situation explosive au sens figuré – a été choisie tardivement, dans l’un des textes de Severin. Au verso, les titres et une photo traficotée de la Brune en danseuse serpentine entourée de ses spectres de musiciens. La sous-pochette présente les paroles, toutes écrites par Siouxsie, les crédits et des portraits en buste du quatuor relooké. Les clichés sont signés Joe Lyon et le design par les Brothers Quay.

Le torturé Candyman ouvre ce voyage tumultueux. D’emblée, comme pour le Thorn EP, le mixage de Steve Churchyard est somptueux, l’un des plus démonstratifs des Banshees. Si l’on retrouve des constantes de l’équipe – les battements précis et amples de Budgie, la basse inexorable de Severin, aux sonorités toujours surprenantes – celles-ci s’avèrent magnifiées par la production. Carruthers ajoute des ornementations géométriques et des découpages de riffs. Et bien sûr, Siouxsie domine le tout de sa voix unique, jouant sur différents registres, de l’envolée lyrique à la confidence, jusqu’aux comptines enfantines. En interview, elle confiera que cette chanson aborde les abus sexuels sur enfants, avant de dévoiler plus tardivement, qu’elle-même a été agressée par un voisin quand elle avait neuf ans…
Siouxsie And The Banshees – Candyman – Tinderbox (1986)
Alors que Candyman reprend des structures habituelles du quartet, The Sweetest Chill propose une autre démarche. Après une mélopée éthéré de la chanteuse, le guitariste amorce un arpège hypnotique autant en électrique qu’en acoustique, soutenu par une rythmique véloce. Tandis que Siouxsie évoque l’esprit d’un amant disparu la visitant pendant le sommeil, Carruthers développe une autre ligne de guitare en chorus qui précède le refrain appuyé par la batterie et des notes de piano. Un troisième thème surgit alors en acmé sur une belle descente d’accords typiques du Rock anglais. La richesse des arrangements, la qualité instrumentale et l’émotion réelle qui se dégagent de ce titre en font l’une des plus belles surprises et réussites des Banshees.
Siouxsie And The Banshees – The Sweetest Chill – Tinderbox (1986)
A partir de The Sweetest Chill, les morceaux de cette première face, sont liés par un fondu enchaîné, un procédé que n’avait pas encore utilisé le gang et qui indique au moins une continuité narrative. Ainsi pendant que s’évanouit le morceau antérieur, Budgie et Severin s’avancent posément, presqu’en dub, la batterie en écho et la basse – Fender Jazzbass ? – en sonorité médium époustouflante. Il y a sur ce disque un plaisir évident de jouer que privilégie un mix clair et équilibré, sans la confusion sonore – trop de réverb – qui gênait parfois le LP Hyaena. Carruthers ressort les stridences qu’utilisaient John McGeoch puis Robert Smith dans Night Shift (Juju) et le final du live Nocturne. Le déroulé de This Unrest alterne séquences hypnotiques et cassures brutales amenées par ces filous de Severin et Budgie qui s’éclatent pendant les cris de la chanteuse, avant un final décoré de chœurs majestueux. Sur un texte cauchemardesque, l’antithèse de The Sweetest Chill, Siouxsie déploie là aussi toute l’étendue de ses vocalises…
Siouxsie And The Banshees – This Unrest – Tinderbox (1986)
« C’était notre premier voyage à Pompéi, une expérience extraordinaire. Voir toute une civilisation pétrifiée dans la lave, c’était comme se projeter sur les lieux à cette époque et imaginer ce que ça a dû être. Je trouve ça très facile, de percevoir des images fantomatiques de la vie qui continue comme avant. Je me demande souvent si c’est ça, les vraies hantises : l’imagination et les sens qui font revivre les choses. C’est pour ça qu’on ne pourrait jamais les capturer sur pellicule. »
– Siouxsie, interview du Melody Maker, 17 / 10 / 1992 –
Imprégnée par cette découverte des ruines de Pompéi, le groupe en donne une correspondance musicale, le fameux Cities In Dust. Après des coulées de guitare, une batterie électronique puis une ritournelle de synthé DX-7 jouée par Severin qui ponctue la chanson, Budgie intervient dans une accroche mémorable. Sa batterie en avant et les trouvailles de Carruthers – accords en ciseaux ou cliquetis rythmiques de l’écho – renforcent l’aspect de danse macabre. Au milieu, la Brune en cheffe joue la pythie qui questionne les corps antiques figés par la lave. Lors du pont, le guitariste sort de sa Yamaha SG 1000 – comme McGeoch – un inattendu solo orientaliste, l’un des sommets du titre. Sortie en single pendant l’hiver 1985 / 1986, cette épopée tellurique cassera la baraque dans les charts un peu partout, au milieu des Hits des confrères, In Between Days de The Cure et Alive And Kicking de Simple Minds. Le remix éruptif par Bob Rock a sans doute laissé des scories dans les neurones des fans en noir…
Siouxsie And The Banshees – Cities In Dust – Tinderbox (1985 / 1986)
L’entame de l’autre côté du 33t, Cannons, suit à l’instar de la pochette, une métaphore climatique qui anticipe nos préoccupations actuelles. Inspirée par une émission sur T.S Eliott et les dérèglements de la météo dans les années 20, Siouxsie raconte le recours désespéré à des canons la nuit pour crever les nuages, et qu’il pleuve enfin… L’allure du thème se rapproche de Spellbound sur JuJu (1981). D’ailleurs, Carruthers, hormis ses arpèges obsédants et maniaques, utilise à nouveau le truc de la guitare acoustique en pointillés rapides qu’avait initié John McGeoch pour ce classique, de même que pour le single Christine (1980). Une astuce piquée par Robert Smith dans justement In Between Days…
Siouxsie And The Banshhes – Cannons – Tinderbox (1986)
Tel The Sweetest Chill, Party’s Fall adopte une voie mélodique proche du Rock anglais des sixties. La construction s’avère kaléidoscopique avec une suite de six séquences enchevêtrées, lesquelles auraient presque pu conduire à autant de chansons. Cette série de flashs démontre une fois encore l’excellence instrumentale de cet opus. Écoutez par exemple la ligne de batterie de Budgie, la basse mouvante de Severin, et l’arrivée inopinée des claviers. Quant à Carruthers, il multiplie les pistes de guitares, jusqu’à huit sur certains morceaux de Tinderbox, comme il l’a lui-même déclaré. Survolant ce jeu de dominos, la maîtresse de cérémonie, encore à son meilleur vocalement, philosophe sur la vacuité des soirées et des fêtes branchées…
Siouxsie And The Banshees – Party’s Fall – Tinderbox (1986)
Pour 92°, le groupe choisit en introduction un extrait du classique de Science-fiction de 1953, It Came From The Outer Space – Le Météore de la Nuit en français – :
« Did you know that more murders are committed at 92° Fahrenheit than any other temperature? I read an article once. Lower temperatures, people are easy-going. Over 92, it’s too hot to move. But just 92, people get irritable! »

Les membres des Banshees ont plusieurs fois exposé que Tinderbox abordait la thématique des circonstances, voire des contingences, tous ces éléments, notamment naturels, qui peuvent influer sur une vie. Ici, il s’agit de l’action de la chaleur, sur les humeurs de chacun et chacune, la température de 92 degrés Fahrenheit, pour nous 33 degrés Celsius, correspondrait à des piques d’agressivité voire des penchants meurtriers. Musicalement, le thème se situe dans la lignée du style du quartet, avec un crescendo de tension. Plus habituel donc mais selon une écriture et un rendu au zénith. Les dernières mesures avec la répétition d’un ultime riff de cordes graves accompagnant les supplications de la Sombre Lumineuse sont exemplaires.
Siouxsie And The Banshees – 92° – Tinderbox (1986)
On l’a déjà rappelé, les Banshees ont souvent soigné leur conclusion d’album, les imaginant en apothéose. Associé en fondu enchaîné à la chanson précédente, Lands End suit un montage en triptyque sur plus de 6 minutes : une première partie qu’on pourrait qualifier de Jazz-Post-Punk, où Budgie tribalise avec les échos sur ses tambours, – « Un rythme de batterie influencé par le jeu de Steve Gadd sur la chanson « 50 Ways to Leave Your Love » de Paul Simon » (Budgie en 2009) – , Carruthers brodant délicatement ses architectures et des accords inversés. Ensuite, une seconde étape, sur un battement plus appuyé et à nouveau des cliquetis en écho du guitariste. Enfin une troisième phase avec accélération, chorus et incantations. Ce schéma doublé, Siouxsie achève l’histoire telle une sirène fatidique appelant son amant au bord de la mer…
Where the land falls to an end
This hidden tale begins
Take a walk with me, down by the sea
Take a walk with me
Down by the sea…
Siouxsie And The Banshees – Lands End – Tinderbox (1986)
Lors de sa sortie en Avril 1986, Tinderbox rencontrera généralement un accueil favorable par les esthètes et les fans, même les plus gothiques. Certains remarqueront la pugnacité et l’enthousiasme de Siouxsie dix ans tout juste après l’émergence du Punk. Un réconfort pour les mauvais coups du sort. En effet, une grave blessure au genou de la Brune lors d’un set en Octobre 1985 compromettra les concerts de promotion du single Cities In Dust et de l’album. De plus, ainsi déjà entravés, les Banshees eux-mêmes regretteront la parution tardive du disque, suite aux imbroglios du mixage.
Siouxsie And The Banshees – Cities In Dust Live On The Old Grey Whistle Test (Octobre 1985)
Depuis, curieusement, ce septième opus est souvent délaissé dans les rétrospectives critiques et les avis du public. Pourtant, Tinderbox présente une cohérence stylistique que le groupe n’avait pas connue depuis Juju, des musiciens en pleine maturité artistique, que ce soit Severin, Budgie, ou Carruthers enfin révélé, et Siouxsie particulièrement en voix. Surtout, pour la dernière fois, les Banshees s’affirment en quatuor rassemblé, resserré, sans violons, sans cuivres, proches de l’essentiel. Car après Through The Looking Glass, un recueil baroque de reprises plutôt nostalgiques en 1987, John Valentine Carruthers subira à son tour la malédiction des guitaristes. Et les Banshees d’opérer une ultime métamorphose…
Siouxsie And The Banshees – Lands End Live On The Old Grey Whistle Test (Octobre 1985)
Bruno Polaroïd / Illustration par POUP












