ASHES TO ASHES, quand David Bowie enterre ses vies passées

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Bowie clôt les années 70 en éliminant son dernier double

Le titre Ashes to Ashes est publié le 1er août 1980. Ce début de décennie est le moment choisi par David Bowie pour faire peau neuve. Après trois albums semi-expérimentaux, il décide de s’éloigner des sonorités froides puisées dans le cœur de Berlin. Un choix motivé par deux décisions.

Malgré des ventes colossales durant la première partie des seventies, le Thin White Duke a réalisé que pendant qu’il avait le nez dans la poudre, et les compositions, son manager et son ex-femme s’étaient enrichis à ses dépens. Aussi doué pour les patchworks élaborés que pour écrire des titres mainstream, Bowie va s’efforcer de remplir les caisses. Mais avant de faire tourner (de fort belle manière) la planche à billets, l’artiste doit se libérer de ses addictions. Cette résolution n’est pas compatible avec un album pop.

L’opération survie de David Jones

Alors, comme souvent, Bowie va se servir de la création comme un outil thérapeutique, en composant Scary Monsters (and Super Creeps), un album constituant le chapitre final d’une épopée incomparable.

Un opus dans lequel il s’autorise un regard en arrière, lui qui n’aimait pas se retourner sur son passé. Un opus où il renonce à la théorie du Doppelgänger (double fantomatique), qu’il avait adoptée afin de ne pas sombrer dans la folie. Bowie enterre définitivement le Major Tom, mais aussi Ziggy Stardust, Aladdin Sane, Halloween Jack et The Thin White Duke. Dans le seul but de prolonger l’existence de David Jones, l’unique matrice de ces incarnations.

Scary Monsters est un album tortueux, aux sonorités métalliques, porté par un somptueux single pop. L’envoutant Ashes to Ashes

Un oraison funèbre et funky pour le Major Tom

Si on se remet dans le contexte de 1980, avec son motif joué sur une guitare-synthétiseur, sa ligne de basse funky, et son refrain en crescendo avec voix doublée, on pourrait croire que Bowie applique (déjà) une recette susceptible de plaire au plus grand nombre.

Ashes to Ashes

Une chose est sûre, l’artiste avait la hantise de passer pour un has been. Avant la publication de l’album Let’s Dance, Bowie ne souhaitait pas suivre la mode, mais la devancer. Si on ne peut définir Ashes to Ashes comme un titre purement New Wave, il aura assurément une grande influence sur le courant.

“Do you remember a guy that’s been
In such an early song?
I’ve heard a rumor from Ground Control
Oh no, don’t say it’s true”

L’expression “Ashes to ashes” (“Les cendres aux cendres”) est emprunté aux cérémonies funéraires anglicanes. D’ailleurs, d’emblée Bowie annonce la couleur et cloue le cercueil de sa vie passée, de ses mauvaises habitudes, mais aussi de ses différentes incarnations. La référence à Space Oddity, son tout premier tube, est éloquente (“I’ve heard a rumour from Ground Control…”).

Ashes to Ashes

Si on avait pu croire à un voyage spatial, enfin redescendu sur terre, Bowie nous ramène à la réalité, et nous révèle dans le refrain, la vraie nature de l’astronaute Major Tom…

“Ashes to ashes, funk to funky
We know Major Tom’s a junkie…”

Ce thème obsédant joué aux synthétiseurs avec un effet flanger (par Andy Clark et Roy Bittan). Et puis cette ligne de basse de George Murray qui claque sur la mesure, soutenue par la guitare discrète de Carlos Alomar. Cerise sur le gâteau, les saillies fantastiques de guitare-synthétiseur exécutées par Chuck Hammer sur le final.

Difficile de ne pas être alpagué par cet instrumental savamment produit par Tony Visconti. Pourtant, sous ses airs funky, et donc avec une connotation sensuelle (voire festive), Ashes to Ashes n’est rien d’autre que le récit d’un terrible combat contre l’addiction aux drogues. Illustration sur l’entame du deuxième couplet. Le propos est limpide et quasiment dépourvu de métaphores…

“Time and again I tell myself
I’ll stay clean tonight
But the little green wheels are following me
Oh no, not again…”

Quand le chant s’installe, on comprend vite que nos oreilles dégustent un tube universel, un truc rare. Le refrain ? Un bijou de pop music, doux et inquiétant comme le chant d’une sirène. Et ce final en fading qui ressemble à s’y méprendre à un avertissement…

“Mama said to get things done
You’d better not mess with Major Tom”

Un clip légendaire

Beaucoup d’enfants des années 80 ont découvert David Bowie devant leur télé, avec Ashes to Ashes. MTV et le Thriller de Michael Jackson n’existaient pas encore, mais les clips devenaient déjà de véritables court-métrages. Celui de Ashes to Ashes était alors le plus coûteux de toute l’histoire de la musique. Coréalisé par David Mallet et David Bowie, il avait le don d’hypnotiser le spectateur sur son siège.

David Bowie – Ashes to Ashes (1980)

Bien que fascinant, ce clip n’a rien de rassurant. L’image solarisée dévoile un clown blanc (Bowie en Pierrot revisité ?), sur une plage entouré de personnages aux coiffes étranges et vêtus de façon excentrique. On peut y voir Steve Strange, leader du groupe Visage, également copropriétaire du Blitz Club, fief des Blitz Kids (des fans de Bowie qui donneront le jour au courant des Nouveaux Romantiques).

Le tout est entrecoupé d’images d’un Bowie caméléon, tantôt aliéné prisonnier de sa camisole, tantôt astronaute au bout du rouleau. Sur le final, et les saillies de synthétiseur, le clown blanc au visage inquiétant devise avec une vieille femme, et s’éloigne sur la plage où se jettent les vagues noires de l’océan.

Bowie en quête de renouveau

Le tractopelle poursuivant le protagoniste et ses acolytes sur la plage, représente la violence du monde moderne.

A travers les personnages ecclésiastiques, la vieille femme et l’astronaute, on comprend que deux perspectives se heurtent. Le passé et le futur. Un passé auquel le clown doit renoncer, et un futur qui génère chez lui, angoisse et incertitude. Même si l’aventurier du futur qu’était Bowie préfère allier les deux…

« L’impression générale qui se dégage du clip est une certaine nostalgie pour l’avenir. J’ai toujours été obsédé par ça ; ça se retrouve dans tout ce que je fais. » 

Âgé de 33 ans, et de toute évidence parvenu à un tournant de son existence, comme le clown blanc, David Bowie s’interroge sur son avenir. Il semble soudain rattrapé par un passé qu’il a longtemps refusé de contempler, préférant changer de costume et se réinventer dés que la nostalgie pointait le bout de son nez.

Ashes to Ashes

Parfaitement conscient de la nécessité de tirer un trait sur sa glorieuse période des seventies, il cherche une nouvelle fois, une manière de faire peau neuve. Pas évident lorsqu’on est le Roi de la Pop (il l’est encore à ce moment-là). Mais le destin lui a toujours sourit. Un événement anodin et une rencontre furtive sur le tournage du clip de Ashes to Ashes, vont avoir une résonance particulière dans son esprit.

« J’entends la bande-son et la musique démarre. Alors je me lance, je chante et je marche, mais à peine ai-je fait un pas qu’un vieux monsieur avec un vieux chien passe juste entre moi et la caméra… Alors, le réalisateur lui dit : « Excusez-moi, monsieur, savez-vous qui c’est ? » Le vieil homme me dévisagea de la tête aux pieds, puis se tourna vers le réalisateur et s’exclama : « Bien sûr que je le sais ! C’est un connard déguisé en clown ! » Ce fut un moment décisif pour moi. Ça m’a remis les idées en place et m’a fait comprendre que, oui, je n’étais qu’un connard déguisé en clown. Je pense sans cesse à ce vieil homme. »

Comme quoi, le choix du costume de clown n’était pas anodin. Après dix années de succès ininterrompus, c’est peut-être ainsi que se voit le compositeur. Un clown élégant et fascinant. Mais un clown tout de même.

Ashes to Ashes

Un artiste éclipsé par son image, et forcé de se déguiser pour délivrer ses œuvres. Si ce stratagème a stimulé sa créativité et contribué à bâtir sa légende, il souhaite désormais s’affranchir de ses multiples personnalités. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si cette ultime incarnation ne porte aucun nom.

L’épilogue d’une folle épopée

Voilà, David Bowie a tourné la page. La came, les nuits sans sommeil, l’écriture compulsive. Aspirant au calme, et à une vie saine, par le biais de ce titre il rompt avec sa vie dissolue des années 70. Une période à la fois hautement créative et  autodestructrice.

Par son degré de sophistication, Ashes to Ashes est un titre de studio. Joué seulement cinq fois en l’espace de vingt ans, Bowie rechignait à l’interpréter sur scène. Principalement en raison de ses contraintes technologiques. Mais le progrès et l’an 2000 finirent par servir la cause de ce visionnaire…

David Bowie – Ashes to Ashes (Live at BBC Radio Theatre – 2000)

Je termine cet article avec quelques reprises. Bien avant sa disparition (en 2016), David Bowie possédait des millions de fans, et quelques centaines de disciples. Inévitablement, Ashes to Ashes compte de nombreuses reprises. Comme celle de Tears for Fears, publiée en 1995, dans le cadre d’un album-tribute.

Tears for Fears – Ashes to Ashes (1995)

Quelques années plus tard, dans un style à peine moins fidèle, et surtout plus épuré, l’artiste liégeois Sacha Toorop le reprend sous l’étiquette de son groupe imaginaire…

Zop Hopop – Ashes to Ashes (2003)

Durant ses vingt dernières années de carrière, David Bowie a flirté plusieurs fois avec le genre trip hop, dont il aimait écouter les productions. Nul doute que cette reprise d’un groupe de Hartlepool a dû retenir son attention.

Sneaker Pimps – Ashes to Ashes (2004)

Danny Michel, artiste canadien tout-terrain, la reprend à son tour sur un album hommage intitulé Loving The Alien, The Songs of David Bowie. Il ajoute une petite touche de classique à ce chef-d’oeuvre des années 80.

Danny Michel – Ashes to Ashes (2004)

En 2010, peu de temps avant de mourir d’un cancer, Mick Karn, fabuleux bassiste du groupe Japan, et grand fan de David Bowie, enregistrait une reprise cryptique et fascinante de Ashes to Ashes.

Mick Karn – Ashes to Ashes (2010)

Warpaint est un quatuor féminin d’indie-rock venu de Los Angeles. En 2010, juste avant de publier leur premier album (The Fool), elles se font connaître avec cette reprise…

Warpaint – Ashes to Ashes (2010)

La déclinaison la plus originale de Ashes to Ashes, est sans doute celle du pianiste Mike Garson. Et pour cause. Ce pianiste de jazz a eu le privilège d’accompagner David Bowie sur cinq albums (et de nombreuses tournées). Dont l’excellent Aladdin Sane. Il ne pouvait en tirer que de somptueuses variations.

Mike Garson (variations – 2011)

The Yellow Melodies, groupe espagnol de Sunshine Pop, entraîne le titre du côté rock. Dans un joli duo aux sonorités british et californiennes.

The Yellow Melodies (2013)

Sur ses premiers albums, David Bowie s’inspirait fréquemment du music-hall anglais. Notamment des interprétations de Anthony Newley, à qui il prit beaucoup.

L’artiste germano-néerlandais, Sven Ratzke, décide de ramener Ashes to Ashes aux premières amours de son idole. Une idée qu’aurait pu mettre en pratique Mister Bowie.

Sven Ratzke (2019)

Peu de compositeurs sont capables de stimuler la création chez des artistes en marge, avec un titre pop. Cela faisait partie des innombrables talents de David Bowie.

Depuis dix ans qu’il a rejoint l’autre monde, les hommages se succèdent et se multiplient. On imagine aisément son sourire satisfait devant tant de reconnaissances. Alors laissons les cendres aux cendres, et le funk au funky.

Serge Debono

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