PERCUSSIONS (album), les pulsations obsédantes de Gainsbourg

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Lagos, Rio, New York, le long courrier de Serge Gainsbourg

L’album Percussions de Serge Gainsbourg, publié en 1964, fait figure de premier album français d’ethno-pop (ou de world music). Parmi les trésors peuplant la caverne du maître, il est sans doute le plus galvaudé. Trop léger pour certains, trop plagieur pour d’autres…

Percussions

Il prend sa source, et même un peu plus, dans un album référence, Drums of Passion (1959), oeuvre du percussionniste nigérian Babatunde Olatunji. Il démontre que comme tout art, la musique naît, renaît, et se réinvente à travers le partage. Et les voyages…

Serge Gainsbourg – Couleur Café (Percussions)

Son histoire ? Le chanteur américain Harry Belafonte offre l’album Drums of Passion au chanteur français Guy Béart, qui lui-même en fait cadeau à Serge Gainsbourg.

Ce dernier l’écoute en boucle, développant une véritable obsession pour les rythmes d’Afrique de l’Ouest.

« L’art abstrait a fait éclater la peinture : quand en musique on fait éclater les formes, il ne reste que les percussions, au désavantage de l’harmonie. Pour réaliser ce disque, j’ai emprunté des rythmes africains. Et si je les utilise de manière abondante, ce n’est pas une concession à notre époque. Il faut une forme qui lui corresponde et le rythme la caractérise ».

Serge Gainsbourg – Joanna (Percussions)

Serge Gainsbourg – Tatoué Jérémie (Percussions)

Le compositeur articule ses textes pop, humoristiques, ou poétiques, autour d’une pulsation vibrante et occupant l’essentiel de l’instrumental.

Percussions

Un album globalement voyageur et jovial. Gainsbourg nous emmène du Brésil au Kenya, en faisant un crochet par New York.

Serge Gainsbourg – New York USA (Percussions)

Cette album fait l’objet d’une controverse. Sans plus attendre, je me dois de rendre justice à Babatunde Olatunji et Miriam Makeba. Sur l’album Percussions, Gainsbourg emprunte (sans créditer) trois instrumentaux et mélodies au maître percussionniste nigérian (Joanna, Marabout et New York USA). Et un autre à la chanteuse sud-africaine (Pauvre Lola). Sur ce dernier, on peut déjà entendre la voix (ou plutôt le rire) de France Gall, deux ans avant leur collaboration pour le titre Les Sucettes.

Serge Gainsbourg – Pauvre Lola (Percussions)

Concernant la propriété intellectuelle, il faut avoir conscience qu’en 1964 l’expression n’existe pas encore (elle apparaît pour la première fois en 1967 avec la création de l’OMPI). De Elvis Presley à Chuck Berry, des Beatles aux Rolling Stones, tout le monde emprunte sans vergogne. Depuis les prémices de l’industrialisation musicale, les chansons se transmettent entre les artistes et à travers les époques, et voyagent d’un pays à l’autre sans la moindre tractation. Tout au plus, un rachat des droits d’auteur sous la forme d’une enveloppe garnie de billets. A cette époque, la musique appartient encore à tout le monde. C’est la tradition populaire. Devenue un business juteux avec l’éclosion de la pop, une légifération va s’avérer nécessaire afin de rétablir un semblant de justice.

En attendant, à travers des cartes postales souvent coquines, Serge Gainsbourg fait découvrir à la France le son envoûtant des percussions africaines. Un art qui mettra des décennies à se populariser dans l’hexagone.

Serge Gainsbourg – Là-bas c’est naturel (Percussions)

En 1962, sur son quatrième opus (Serge Gainsbourg n°4), Gainsbourg avait déjà exploré les sonorités brésiliennes et porto-ricaines, à travers trois titres (Baudelaire, Les Cigarillos et Ce grand méchant vous).

A l’instar de Claude Nougaro, c’est par le biais du jazz que Gainsbourg découvre la samba, et son héritière la bossa nova. La transe frénétique de la première nous dévoile un aspect des fanfares et de l’art de rue qui nous était étranger.

Serge Gainsbourg – Les Sambassadeurs (Percussions)

Quant à la seconde, plus intimiste, avec ses accords étranges et sa douceur contagieuse, elle va se dissoudre aisément dans la musique américaine et européenne. Au point de devenir extrêmement populaire.

En 1964, les noms de Joao Gilberto et de Chico Buarque nous sont encore inconnus. Mais Gainsbourg se charge d’assurer le relais…

Serge Gainsbourg – Ces petits riens (Percussions)

Sur cet album baptisé fort justement “Percussions”, l’essentiel des parties batteries est assuré par Christian Garros. Une pointure ayant bossé avec Boris Vian, Quincy Jones, Miles Davis…etc… Quant aux noms des cinq percussionnistes et des douze choristes employés sur l’album, ils sont encore inconnus à ce jour.

Enfin, cette première partie des années 60 s’effectue sous le signe du jazz pour Serge Gainsbourg. Un genre qu’il est l’un des rares à maîtriser en France. Au moment de délivrer cet album percussif, il n’oublie pas que le genre est le premier ambassadeur des musiques africaines et brésiliennes. Devenu adepte de ces dernières pour leur côté ensoleillé (et parfois ensommeillé), mais aussi pour leur cœur vibrant, il intègre trois titres jazz à l’album Percussions. Principalement dans le but d’expier de sombres pulsions, et aborder des thèmes aussi subversifs que le suicide et la cocaïne.

Quand mon 6.35 me fait les yeux doux

Coco and Co

Sur ses dernières années d’existence, il est arrivé à Gainsbourg de renvoyer l’image d’un artiste élitiste. Plaçant la musique classique au firmament, et dénigrant ses propres œuvres. Pourtant, si on devait lui reconnaître un seul talent (parmi d’autres), ce serait sans doute sa faculté à sublimer la musique populaire.

Percussions

Sur l’album Percussions, si le plagiat d’une partie des titres est manifeste, qu’elle soit jazz, ethnique ou folklorique, la musique n’est jamais effleurée. Et sous une apparente légèreté, toujours traitée avec considération. Jusque dans le verbe, où alternant humour, sarcasmes et vers désabusés, Gainsbourg applique son cynisme et son sens de la dérision. Faisant des percussions un décor hypnotique, et de l’exotisme un trip immersif.

Serge Debono

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