Aladdin Sane, quand Ziggy gagne le coeur de l’Amérique

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Le 3 juillet 1973, sur la scène de l’Hammersmith Odeon, David Bowie décide de tuer son personnage de Ziggy Stardust en faisant cette annonce au public :

«C’est non seulement le dernier concert de la tournée, mais aussi le dernier concert que l’on fera.»

Il enchaîne avec Rock’n’roll suicide devant un public médusé, où figure notamment la jeune Kate Bush… Juste après le concert, il s’engouffre dans une voiture pour l’aéroport, direction les Etats-Unis, emportant avec lui les bandes d’Aladdin Sane.

David Bowie – Rock’n’roll Suicide – ( live 3 juillet 1973)

La caméléon accouche d’un nouveau double

Bowie
David Bowie

«Certains philosophes ont établi une théorie, selon laquelle, certaines personnes créent un double, un « Doppelganger », sur le dos duquel, elles se débarrassent de leur culpabilité, de leurs hontes ou de leurs peurs. Et puis, un jour,  elles décident de le supprimer. C’est exactement ce que j’ai fait avec Ziggy Stardust.»

David Bowie oublie de préciser qu’il a sacrifié deux autres doubles. Halloween Jack sur l’album Diamond Dogs, et Aladdin Sane. Pour ce dernier, il dira qu’il s’agit en fait de “Ziggy en balade aux Etats-Unis…” Souvent qualifié de « Ziggy Américain », cet album témoigne pourtant encore de son talent, et de son sens du patchwork.

Un hommage aux Rolling Stones

A l’époque, les Rolling Stones viennent de sortir deux opus marquants, Sticky Fingers et Exile On Main Street. Si David Bowie a donné dans l’hommage à Bob Dylan et Andy Warhol avec l’album Hunky Dory, sur Aladdin Sane il multiplie les clins d’oeil aux « pierres qui roulent ». Dés l’entame, « Watch That Man » surprend par la guitare omniprésente de Mick Ronson, et le chant noyé de Bowie…

David Bowie – Watch That Man

Même si on retrouve la verve de Ziggy Stardust, les arrangements évoquent clairement la texture sonore des Rolling Stones. Sur une reprise dopée de Let’s Spend The Night Together, l’hommage ne fait plus le moindre doute…

David Bowie – Let’s Spend The Night Together

Un album fulgurant, sous influence…

Débordant de créativité et faisant une consommation gargantuesque d’alcool, de café et de cocaïne, David Bowie ne dort plus, passe sa vie en studio, et empile les compositions à une vitesse phénoménale. On trouve même quelque sublimes délires paranoïaques, où poudré jusqu’aux yeux, il nous narre les affres d’une star de cinéma sur le déclin…

David Bowie – Cracked Actor

Le titre Time évoque la mort de Billy Murcia (premier batteur des New York Dolls). C’est sans doute l’une des pièces maîtresses de l’album. Son atmosphère envoutante ne doit rien à personne, même si son enregistrement effectué à la Nouvelle Orléans peut expliquer ses airs de fanfare mortuaire….

David Bowie – Time

Le trio de Spiders s’est rodé durant les tournées, et Woodmansey, Bolder et Ronson font des merveilles. Ce dernier, guitar-hero et pianiste, apporte également sa science des arrangements.

Un regard désabusé sur les 60’s

Bowie ne souhaite pas revivre l’accueil timide réservé aux albums précédants Ziggy. Il cloue deux tubes rocks taillés pour les ondes américaines. Sur le titre Jean Genie, clin d’oeil à l’écrivain Jean Genet, il renoue avec le blues-rock de ses débuts…

Drive in Saturday campe un décor d’après-guerre où les habitants ne savent plus se reproduire, et ont recours aux films pornographiques. Sa tonalité relance la mode des sixties trois mois avant la sortie du film American Graffitti, et un an avant celle de Phantom of the Paradise

David Bowie – Drive in Saturday

Joyau d’avant-garde

Enfin le titre éponyme, d’une beauté fulgurante, voit Mike Garson déployer tout son talent de pianiste virtuose sur un thème qui fait quasiment entrer le jazz moderne dans la pop. Et ce, sur un album nerveux et résolument rock…

David Bowie – Aladdin Sane

Au cours d’une interview, un journaliste demanda à David Bowie si la féminité exacerbée de son ami Marc Bolan (T.Rex) ne l’avait pas empêché de percer aux Etats-Unis. Réponse du Duke : « Tu sais à qui tu parles ?! ( rire) »

En réalité, Bowie avait eu la chance de passer derrière son ami d’enfance, et étant prévoyant et organisé, il avait pris soin de laisser aux vestiaires ses tenues les plus provocantes, boucles d’oreilles et maquillage. Son seul ornement étant l’éclair zébrant son visage sur la pochette d’Aladdin Sane.

Serge Debono