L’album singulier d’un mastodonte du rock

Noir Désir - Des Visages, des Figures

A l’approche de la quarantaine, les membres de Noir Désir refusent tout compromis. Sans pour autant renoncer à leur engagement, ils s’efforcent de conserver l’intégrité de leur muse, en suivant leurs envies, et en prenant le temps de les faire naître.

Au début du troisième millénaire, tandis qu’outre-manche, la jeunesse exhume le cadavre du rock’n’roll, la fine fleur du rock français décide de colorer ses paysages sonores.

Une oeuvre visuelle et universelle

Des Visages, des Figures

Pour cela, ils changent leurs habitudes et s’éloignent de Bordeaux. Durant près de deux ans, Noir Désir vogue entre Marrakech, New York et Paris, enregistrant de courtes séances pour leur nouvel album, Des Visages des Figures.

“Musicalement, il y avait l’envie commune de réapprendre nos instruments, d’en faire sortir une autre émotion et d’en apprendre d’autres. […] Multiplier les lieux, les conditions de jeux, d’écriture, c’est aussi multiplier les sentiments et les expressions.”
Serge Teyssot-Gay

Après trois opus somptueux au rock enragé et au verbe haut, une forme de maturité s’insinue sur Des Visages, des Figures pour donner à leurs compositions des allures de musique impressionniste.

A l’image de la guitare de Teyssot-Gay dans le titre introductif. Sur un tapis acoustique il agrémente par petites touches un instrumental hypnotique. Les sonorités délaissent la puissance des précédents albums, pour ouvrir un nouvel univers, voisin du psyché.

Noir Désir – L’enfant Roi

Cantat libère les chiens sur Le Grand Incendie dans un slam venimeux. L’album ayant été publié le 11 septembre 2001, jour des attentats du World Trade Center, certains verront dans les vers du poète des paroles visionnaires.

Noir Désir annonce ses nouvelles couleurs, deux semaines avant la sortie de l’album Des Visages des Figures, avec la parution du single Le Vent Nous Portera. S’il n’est pas tout à fait représentatif de l’album, car moins dépouillé, ce titre possède une verve poétique et une musique hypnotique semblable aux autres pistes. Manu Chao, présent dans le studio voisin au moment de l’enregistrement, vient poser sa rythmique. Quant au solo de clarinette, il est l’œuvre du hongrois Akosh Szelevényi.

Noir Désir – Le Vent Nous Portera

Si le groupe revendiquait déjà l’influence des Doors, jamais sa musique n’avait sonné si proche du quatuor de Venice. La poésie morrisonienne n’est pas une nouveauté chez Noir Désir. En revanche, on découvre avec surprise des passages hallucinés, des influences ethniques et électro.

A la différence de leurs cousins californiens, qu’il s’agisse de Jean-Paul Leroy (basse), Denis Barthe (batterie), Serge Teyssot-Gay (guitare) ou Bertrand Cantat (chant), chacun n’utilise pas moins de sept instruments. Cette polyvalence a pour but de donner corps à une œuvre nouvelle et gourmande. Les riffs de l’enfer ont laissé place à une musique atmosphérique, et servant le texte.

Le paysage sonore du groupe vient de muter pour offrir un décor sombre et rougeoyant, en parfaite adéquation avec la poésie cynico-romantique de Cantat. Car le feu brûle encore dans le verbe. Dans cette œuvre visuelle, quasi conceptuelle, tandis que le rythme se fait plus lent et lancinant, le message perdure.

Noir Désir – A l’envers à l’endroit

En pleine confiance, et dans un contexte international tendu, le chanteur adresse un vibrant hommage à son idole Léo Ferré, en adaptant un de ses titres encore inédit.

“Des armes au secret des jours
Sous l’herbe, dans le ciel et puis dans l’écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours”

Noir Désir – Des Armes

Avec le titre Son Style 1, Lost est la seule trace restante d’un Noir Désir révolu. L’énergie brute d’un rock métallique et souffreteux venant rappeler l’appartenance du groupe à une tradition viscérale. Ses membres délaissent alors les instruments insolites pour revenir aux fondamentaux : guitare, basse ,batterie.

Il n’en reste pas moins que la structure du morceau, scindée en deux, oscillant entre une ballade rock façon « Red Hot » poétisée, et un trash-rap à la Rage Against The Machine, laissait entrevoir une évolution vers l’éclatement des genres.

Dans tous les cas, l’osmose est de mise. Noir Désir renvoie l’image d’un groupe libre et accompli. Leur parcours et leurs influences se mélangent dans une maîtrise totale. Servis par une production soignée et minutieuse, ils régurgitent cinquante ans de culture rock. Tant pis pour les orthodoxes de cette dernière, qui n’y verront que les effluves d’un prog-rock méprisé. Après tout, l’excellence ne fait jamais l’unanimité.

“Dans la paranoïa (I’m lost)
Dans la schizophrénia (I’m lost)
Un maniac-opéra, I’m lost
Pharmaco pérave
I’m lost but I’m not stranded yet”

Noir Désir – Lost

Comment mettre les superlatifs de côté lorsqu’on est en présence d’un tel phénomène ! L’éternel complexe (du Corn Flakes ?) d’un rock hexagonal dénigré, devrait pourtant s’évanouir à l’écoute de leur discographie. Leur rock brillant et sans prétention, l’intransigeance de leurs choix, tout séduit chez Noir Désir.

Quant à la qualité des textes, elle se baigne dans les eaux sacrées de Bob Dylan, Jim Morrison et Lou Reed. Jusqu’ici, seuls les paroliers Thiéfaine, Lavilliers ou Bashung avaient poétisé le french-rock de la sorte.

Avant de conclure cet opus hors-normes par vingt minutes de poésie surréaliste et un texte anti-mondialisation déclamé par la singulière Brigitte Fontaine, le poète-rock livre l’une de ses plus grandes œuvres.

Au fil des années, la poésie surréaliste et la faculté d’interprétation de Bertrand Cantat n’ont fait que gagner en puissance évocatrice. Le titre L’appartement le confirme. Quant à Bouquet de Nerfs, confession au lyrisme abstrait, il jouit d’une plume inspirée, et d’un style affirmé. Le crescendo final et ses violons qui déraillent, clôturent une œuvre tout simplement éblouissante.

“Agenda, donnez-moi
De vos dates à damner
Tous les bouddhas du monde
Et la Guadaloupe

S’il arrive qu’un anglais
Vienne me visiter dans la métempsychose
Je saurai le recevoir
Je peux lui en faire voir
De la sérénité
Et même lui laisser un certain goût de fer
Et ce bouquet de nerfs”

Noir Désir – Bouquet de nerfs

Bien qu’éclipsé par l’impact des images terrifiantes du World Trade Center en flammes, Des Visages, des Figures , dernier opus du groupe, se vend à plus d’un million d’exemplaires en l’espace de trois mois !

De 1996, date de parution de l’album 666.667, au 11 septembre 2001, ces cinq années étaient sans doute nécessaires, pour que la France du rock s’unifie derrière son fleuron. Au point de le suivre hors des sentiers battus. Pour beaucoup, malgré la tragédie de Vilnius et le split du groupe, Noir Désir conserve l’image d’un grand groupe, bien au delà des genres.

Serge Debono

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