Strange Days, l’album-concept des Doors

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En 1967, l’album « The Doors » devient disque d’or juste après la sortie du single « Light my Fire ». Le quatuor de Venice se retrouve alors dans les petits papiers de Jac Holzman, patron de la firme Elektra. Bien qu’il craigne les débordements de Jim Morrison, il leur accorde une totale liberté pour un deuxième album.

Strange Days débute son enregistrement durant le fameux Summer of Love.

Pas assez Peace & Love pour le Festival Pop de Monterey, les Doors rongent leur frein de n’avoir pas été invités. Ils décident donc de s’investir corps et âmes dans ce deuxième album (Strange Days). Délestés de leurs soucis financiers, et débridés par le dernier opus des Beatles (Sergent Pepper), ils vont enfin pouvoir satisfaire à la demande de leur chanteur, et enregistrer l’album-concept dont il rêve.

Morrison, plus rebelle que Jagger…

Le 17 septembre, vêtu d’un complet de cuir noir et d’une chemise blanche façon Lord Byron, Jim Morrison s’apprête à faire sa première apparition dans une institution américaine, The Ed Sullivan Show ! Le célèbre animateur est de la vieille école, les Doors n’ont donc rien pour lui plaire. Soucieux de rester dans le coup en offrant un passage télévisé à toute nouvelle célébrité, il les reçoit contraint et forcé. Il accède même à la requête du groupe de voir figurer à la régie ses propres techniciens (Paul Rothchild et Bruce Botnick). Comme neuf mois plus tôt avec les Rolling Stones, il charge son producteur de brieffer ces jeunes esprits rebelles. Ce dernier a réussi à convaincre Mick Jagger de transformer « Let’s spend the night together » en « Let’s spend some time together », mais sa tâche va se révéler plus ardue avec Jim Morrison…

Première et dernière chez Ed Sullivan

Le problème concerne « Light My Fire », texte signé Robby Krieger et pourtant déjà diffusé dans le monde entier. Quand on demande à Jim Morrison de trouver une parade à l’expression  » Get Higher » ( ici synonyme de « planer ») sa première réponse est : « Allez vous faire foutre ! ». La deuxième est moins agressive mais ne manque pas d’ironie : « Et vous voulez quoi à la place ? Let’s spend the night together ?! ». Finalement, Jim ne change rien aux paroles. Encouragé par Ray Manzarek, il pousse même le fameux cri démoniaque de Dean Moriarty en direct-live. Le producteur s’empresse de venir annoncer aux quatre membres, que jamais plus, ils ne remettront les pieds chez Ed Sullivan. Ce à quoi, Jim aurait répondu : « Et alors ? Ce qui est fait n’est plus à faire… »

The Doors – Light My Fire ( Ed Sullivan Show)

Comme The Doors, Strange Days est né sur scène

Fort de nouveaux titres testés durant les concerts, et de quelques chutes du premier album, le groupe semble dans les meilleures dispositions pour élaborer et finaliser ce deuxième opus. A l’occasion d’une mini-tournée à New York, Jim Morrison en profite pour faire de nouvelles rencontres. Celle tant espérée d’Andy Warhol n’a que peu d’impact sur le jeune poète, mais lui permet de rompre définitivement avec le snobisme intellectuel de la haute société. Sa relation avec la chanteuse allemande Nico débouchera sur une aventure plus enrichissante, tant sur le plan sexuel, qu’intellectuel…

Durant cette période, les Doors donnent quelques uns de leurs meilleurs concerts. Comme en ce début de mois de septembre, où sur une scène du New Jersey, Jim donne la pleine mesure de son talent. Cris féroces et roucoulements de baryton, danse endiablée et saut de cabri maîtrisé, sous l’œil fasciné d’un teenager nommé Bruce Springsteen

Une deuxième album hanté

Si tout est réuni pour que l’enregistrement se fasse dans le calme et la sérénité, l’amour de l’art va vite se retrouver écrasé par le poids des exigences financières. Bien que le groupe dispose déjà d’une matière suffisante, Elektra ayant reçu plus de 500 mille pré-commandes va mettre la pression sur Morrison et Krieger afin qu’ils dégagent un tube de leurs compositions sombres et inquiétantes.

En effet, le titre éponyme ouvrant ce deuxième album, suinte l’angoisse et la paranoïa. Son distordu, rythme obsédant, ligne de basse entêtante, clavier presque gothique, et une voix glaciale aux accents robotiques…

The Doors – Strange Days

You’re Lost Little Girl est une ballade aux sonorités tout aussi inquiétantes où le producteur Paul Rothchild demande à Jim de calquer son chant sur celui de Franck Sinatra. Le texte est inspiré par la relation passionnelle que vit le chanteur avec Pamela Courson…

The Doors – You’re Lost Little Girl

Le troisième titre est une des plus grandes réussites du groupe, tant sur le plan musical que commercial. Rothchild leur fait accepter la présence d’un bassiste. Doug Lubahn (Clear Light) donne une certaine vitalité à l’album, notamment sur ce titre blues-rock. Le texte signé par le guitariste Robby Krieger évoque un jeune soldat demandant à sa compagne de l’aimer deux fois avant son départ pour le Vietnam. Le riff de Krieger, l’orgue tournoyant de Manzarek, et le chant sauvage et enflammé de Jim font de ce blues un titre majeur des sixties…

The Doors- Love Me Two Times

Unhappy Girl est encore un texte inspiré par Pamela Courson, et écrit en cinq minutes par Jim, un jour de déprime, dans la villa de Robby Krieger à Laurel Canyon. Manzarek utilise un orgue Vox Continental donnant une atmosphère aussi pieuse que psychédélique au morceau…

The Doors – Unhappy Girl

Jim Morrison a tout du génie incompris et le serait sûrement resté s’il n’avait rencontré Ray Manzarek à l’UCLA en 1964. Au cours de l’été 1965, il retrouve par hasard le futur organiste des Doors sur la plage de Venice Beach et lui lit quelques uns de ses poèmes dont le somptueux Moonlight Drive :

« Let’s swim to the moon, let’s climb through the tide
Allons nager jusqu’à la lune, élevons nous à travers la marée,
Penetrate the evening that the city sleeps to hide,
Pénétrons le soir où la ville dort pour se cacher,
Let’s swim out tonight love, it’s our turn to try
Allons nager ce soir, mon amour, c’est notre tour d’essayer,
Parked beside the ocean on our, Moonlight drive. »
Garés près de l’océan, après avoir roulé au clair de lune.

Moonlight Drive, titre fondateur du groupe et de Strange Days

Ebahi par son talent, Manzarek lui propose alors de former un groupe de rock. Deux ans plus tard, Moonlight Drive voit enfin le jour sur l’album Strange Days. Krieger joue du slide sur sa Gibson SG mais c’est un son de scie musicale qui s’en extirpe, et le solo de guitare final est étonnant. Plusieurs nappes viennent renforcer le synthétiseur Moog de Ray Manzarek, afin d’illustrer l’un des plus beaux poèmes incantatoires de Jim. Il est précédé sur l’album par l’effrayant Horse Latitudes. Un poème bruité par le synthétiseur Moog de Ray Manzarek, et écrit par Jim durant ses années de lycée. Il évoque des chevaux jetés à la mer par des marins, afin d’alléger leur bateau…

The Doors – Horse Latitudes

The Doors – Moonlight Drive

La deuxième face s’ouvre sur le tube People are Strange. Inspiré par son passage à New York et sa visite à Andy Warhol, en jouant sur le double-sens, Jim y traite de l’exclusion et du racisme. Une guitare enjôleuse, des harmonies à tomber, et cet orgue qui trimbale encore et toujours cette atmosphère de fête foraine sous LSD. La voix de Jim est claire et appliquée. Elle se fait candide au départ, pour amorcer un crescendo qui finira par culminer au dessus des chœurs. Sans doute une des meilleurs prestations studios de Jim Morrison. Un titre en ritournelle sur deux couplets, et un refrain dont on a bien du mal à se lasser…

The Doors – People Are Strange

My Eyes Have Seen You provient de la toute première maquette du groupe enregistrée en 1966. D’abord accélérée, elle fut ensuite dotée d’un arrangement voisin du fameux Let’s spend the night together des Rolling Stones. Au son déformé du piano Fender Rhodes, Jim pointe du doigt la sacralisation de la télévision sur les accents psychédéliques d’une guitare hallucinée…

The Doors – My Eyes Have Seen You

Sur un faux-air de rumba, l’orgue de Manzarek serpente alors entre les couinements contenus de slide de Krieger, tandis que Jim supplie sa bien aimée de ne pas pleurer, car même si leur histoire prend fin, il souhaite se rappeler son visage, baigné d’amour et de soleil…

The Doors – I Can’t See Your Face in My Mind

J’en arrive au point culminant de ce deuxième opus. Un titre phare et abouti, seul capable de concurrencer l’épique The End. When the Music’s Over a lui aussi été élaboré au fil du temps, au gré de leurs prestations, par petites touches, tel un tableau d’impressionniste. Au moment de l’enregistrement, ce morceau était déjà le clou de leurs concerts depuis plus d’un an. C’est pourquoi Jim Morrison souhaitait vivement l’enregistrer en direct. Mais l’automne est une période étrange à Los Angeles

Légendes indiennes et nouveau chef d’oeuvre

Dés la mi-août, les vents de Santa Anna remuent sable et poussière, jusqu’à baigner la ville d’un voile beige et irritant. La vague de crimes déferlant chaque année à cette période sur la Cité des Anges a le don de raviver les vieilles légendes indiennes… Certains disent qu’ils rendent fou, d’autres plus rationnels estiment que la gène occasionnée par ces manifestations météorologiques pousseraient ses habitants dans leurs derniers retranchements… Le fait est que Jim consomme de plus en plus d’alcool depuis le début de l’enregistrement, au point que de nombreuses séances studios se déroulent en son absence. Selon Paul Rothchild, on commence déjà à cette époque, à entrevoir chez lui les symptômes d’une double personnalité.

When the Music’s over, une fresque poétique et sonore

L’album est achevé, mais son chapitre final reste en attente… Les trois autres membres vont devoir patienter toute une semaine avant que Jim ne fasse à nouveau irruption dans le studio, sourire aux lèvres… Le Roi Lézard et ses acolytes enregistrent le chef d’œuvre en deux prises ! L’intro, thème obsédant joué à l’orgue par Manzarek, est inspirée de «Watermelon Man» de Herbie Hancock. Les roulements jazzy syncopés de John Densmore rythment les débats de bout en bout. La guitare dégoulinante et saturée de blues de Krieger se pose dessus. Le fiacre est lancé dans une course folle, mais c’est Morrison qui dirige la cavalcade… il pousse son cri terrifiant…

The Doors – When the Music’s Over

La suite en 5 mouvements

Turn out the light/ Dance on fire : un premier couplet répété, suivi d’un bourdonnement de deux guitares raga (indien).
Cancel my Subscrition : négation de la foi noyée dans un déluge d’images surréalistes, visage dans le miroir, festin entre amis, où Jim dévore les convives jusqu’au cri du papillon…
What have they done to the earth ? : pamphlet écologiste sous la forme d’un duo voix-batterie qui débouche sur une revendication ferme : « We want the world, and we want it… NOW ! »
Persian Night (référence aux « Nuits Persanes » – Armand Renaud poète français du19eme siècle) : Jim renouvelle sa candidature à la résurrection dans une apothéose sonore et poétique, et réclame le salut pour tout le monde en invoquant Jésus par son nom…
Final : le cœur de l’orgue haletant, comme après une course folle, Jim renouvelle le premier couplet sur un ton doux et mystique, avant de conclure dans un fracas d’opéra.

Une pochette intrigante et novatrice

La pochette va donner quelques sueurs froides à Bill Harvey, directeur artistique d’Elektra. Très déçus par celle du premier album, les Doors ne souhaitent pas voir leurs visages figurer sur le second. Optant pour une œuvre qui soit le plus conceptuelle possible, Jim demande à ce que le nom du groupe et le titre de l’opus n’apparaissent pas non plus… Holzman craignant pour son investissement, une affiche des Doors sera placardée sur le mur de droite.

« J’aimerais un truc qui rappelle La Strada, ou Dali, une bande de farfelus à la Fellini. » Jim Morrison

La photo prise dans le vieux New-York par Joel Brodsky respecte bien le désir du chanteur. Un nain, deux acrobates, un jongleur et un hercule de foire sont en effet à la parade, et représentent parfaitement la ronde carnavalesque de l’album.

Strange Days
pochette recto

Une deuxième album sous-estimée

Strange Days met en exergue l’agonie de la vieille république, et avec elle, celle de l’American Way of Life. C’est le constat réaliste d’une décadence, où la révolution culturelle ne peut apporter d’amélioration sans passer par le chaos. Visionnaires, les quatre « portiers » n’avaient pas attendu les grands mouvements de lutte pour adopter ce point de vue mais leur cynisme ne serait pas du goût de tout le monde.

Il est souvent le préféré des fans, et sans doute celui qui restitue le mieux le style et l’inventivité des Doors. Malgré des ventes plus qu’honorables, Strange Days reste leur album le moins lucratif. Pourtant, il semblerait que les œuvres des Doors gagnent en popularité avec le temps. En 2005, on comptait plus de 50 millions d’albums vendus, dont 13 millions durant les dix dernières années…

Serge Debono