NOON : Jim Morrison rencontre la musique (conte-rock)

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Dans l’histoire de la musique, la majeure partie des grands artistes sont le résultat d’un apprentissage ou d’un héritage musical. En ce qui concerne Jim Morrison, c’est une autre histoire…

Jim Morrison
Jim Morrison par José Correa

Préambule et contexte :

En 1965, quelques mois avant de retrouver le claviériste Ray Manzarek sur la plage de Venice Beach, et ainsi donner naissance aux Doors, Jim Morrison s’installe sur le toit d’un vieil immeuble dans le quartier de Speedway (L.A). Autrefois adolescent rondouillard, il perd seize kilos, marche pieds nus, cesse de se couper les cheveux, parle peu et se nourrit des écrits de Ginsberg et Burroughs, les poètes de la Beat Generation.

Venice Beach
Venice Beach

Plus jeune, Jim était fan d’Elvis Presley, avant de découvrir Bob Dylan, Joan Baez, les Beatles et les Rolling Stones. Il ne joue d’aucun instrument et son expérience du chant se limite à la messe dominicale de son enfance où il montrait peu d’entrain. De plus, il aspire à devenir écrivain, cinéaste, ou dramaturge et ne fréquente pas les concerts et autres cercles musicaux.

Pourtant, sans doute stimulé par son jeûne et les psychotropes qu’il absorbe quotidiennement, Jim entend « tout un concert dans sa tête ». Les musiciens, le public, mais surtout des mélodies. Celles qui constitueront par la suite ses premières contributions au répertoire des Doors.

J’ai imaginé dans une courte nouvelle, l’histoire un peu fantaisiste de cette étrange rencontre, entre Jim Morrison et la Musique…

« NOON : quand Jim Morrison rencontre la musique » (conte-rock par Serge Debono)

« Cette année-là, il y eut un souffle d’énergie phénoménal. Je quittais l’Université pour m’installer près de la plage. Je dormais sur un toit. La nuit, la lune avait pour moi le visage d’une femme. J’avais rencontré l’esprit de la musique. » Jim Morrison

1965 – Venice Beach (Californie)

Comme chaque soir, après avoir zoné au cœur de la ville, Jim regagne la plage. Il aime voir la ligne d’horizon monter progressivement dans le ciel tandis qu’il franchit les buttes surplombant la plage et que le soleil descend. Il aime sentir le bitume chaud et abrupt sous ses pieds nus, et cette sensation d’apaisement lorsqu’il pénètre sur le sable. Les cheveux au vent, il contemple le tumulte de l’océan. Son corps svelte et son visage juvénile témoigne de ses vingt-deux ans, mais son regard est d’un autre âge. Il se sent bien. En fait, Jim n’a qu’une seule crainte. Celle de ne pas la voir…

Jim se souvient encore de leur première rencontre…

Un soir, sous l’effet d’un acide, il s’était allongé sur le toit d’un entrepôt pour contempler les étoiles. Tandis que son esprit commençait à cheminer vers de lointaines contrées, il vit soudain la lune changer de forme. Rodé aux paradis artificiels, Jim se laissa fasciner. Sous le charme de la sphère, il vit cette dernière se muer en un somptueux visage de femme. Son rayonnement blanchâtre avait pris une teinte crémeuse la rendant presque charnelle. C’est alors qu’il sentit un flot d’énergie parcourir chacun de ses membres, et une douce mélopée pénétrer son esprit.

A plat ventre sur le toit, il passa le reste de la nuit au royaume de la poésie musicale, son esprit traversé d’images fulgurantes…

Les mots semblaient surgir comme une évidence. Sa muse brûlait d’un feu ardent, et insatiable. Dans un état second, Jim noircissait frénétiquement les pages de son cahier. Au départ il avait cru à un phénomène d’auto-suggestion, conjugué aux effets de la lune et ceux du LSD. Il avait renouvelé l’expérience sur le toit de l’entrepôt, recréant méticuleusement les conditions initiales, allant même jusqu’à attendre la nouvelle lune, mais sans succès.

C’est alors qu’un soir, il vint laisser choir ce corps épuisé par les nuits de veille, sur la plage de Venice Beach. Plongé dans un profond sommeil, il n’en émergea qu’aux premières lueurs de l’aube…

Attiré par le scintillement des rayons solaires à la surface de l’eau, il décida de plonger au cœur de cette mer d’or qu’il savait éphémère. C’est là, au fond de l’océan, qu’il la vit à nouveau. Son visage, plus nacré, avait toujours cet éclat de beauté incomparable. Niché dans le sable, elle adressa un nouveau message à l’esprit de Jim.

De retour dans son squatte, il eut une nouvelle fulgurance. La musique se mit à irradier son corps comme un démon. Malgré un goût prononcé pour ce domaine, Jim se savait poète, pas musicien. Pourtant, c’était la deuxième fois qu’il était sujet à une transe-poétique-musicale. Pas un petit air, ou une simple mélodie. Jim avait déjà tout un concert dans sa tête. Une batterie jazzy, une guitare blues à tendance andalouse, et un orgue blues-jazz omniprésent et ponctuant le flot de sonorités inquiétantes. Et lui, en poète prédicateur, dirigeant la cavalcade…

Chaque jour, animé par cette nouvelle énergie créatrice, Jim s’était rendu sur la plage aux premières lueurs de l’aube, dans l’espoir de communier avec celle qu’il nommait « l’Esprit de la musique ». Et à chaque fois, la belle était venue, fidèle au rendez-vous. Excepté ces trois derniers jours…

Pendant ce temps, à des milliards d’années lumières de la Terre, sur la planète Noon, 3ème système solaire…

Dans son palais de Javalone, la princesse Romira est privée de son jeu favori : l’Explorator. Grâce à lui, elle s’extirpe de son quotidien monotone en visitant des mondes inconnus. Tous regorgent de merveilles introuvables sur Noon. Depuis quelques temps, Romira s’intéresse de près à la Terre. Elle trouve ses habitants très pittoresques. Un en particulier qui occupe toutes ses pensées. Elle l’appelle son « petit prince »…

Il pratique la poésie, un art banni sur Noon depuis plusieurs siècles, tout comme la musique. Mais cela ne fait qu’amplifier la fascination qu’il exerce sur elle. N’ayant jamais ressenti d’attirance particulière pour les habitants de sa planète, elle se désespère d’être tombée amoureuse d’une créature aussi inaccessible.

Son père, le Roi Jornasus, souhaite qu’elle mûrisse et délaisse ces distractions futiles pour s’impliquer un peu plus dans la vie du royaume. C’est pourquoi, il y a trois jours, l’Explorator lui a été confisqué…

Mais ce soir, le Roi s’est absenté…

A peine a-t-il franchi la porte, que Romira se rue dans son bureau. Plus que quelques minutes avant le lever du soleil sur Terre. Elle met en route l’Explorator. L’écran s’allume. Sans perdre une seconde elle se met à scruter les fonds marins. Romira cherche désespérément une trace de son prince mais ne voit que des algues brunes et le bleu encore sombre de l’océan.

Jim Morrison

Quand soudain, dans un rayon de lumière fendant les profondeurs, Jim apparaît enfin, la chevelure flottante et le sourire mutin…

Romira sent son cœur enfler dans sa poitrine quand elle réalise que c’est sans doute la dernière fois qu’elle le voit. Distraite, elle n’entend pas son père faire irruption dans la pièce :

— Romira ! Je te l’avais pourtant interdit mais… Qu’est-ce que tu fais ?

Le visage baigné de larmes, Romira vient de placer sa main sur l’écran.

— Je lui envoie une onde d’amour, père.

— Quoi ? Mais c’est un Terrien ! Un primate ! C’est répugnant, arrête ça tout de suite !

— Père, je lui ai donné la Musique.

— Tu as fais quoi ?! Mais tu es folle ! Cela ne t’a pas suffit la dernière fois ?

— Nous n’en faisions plus usage. Et c’est un grand artiste…

Tandis que les hurlements de Jornasus emplissent la pièce, Romira songe à ce jeune peintre à l’oreille coupé, à qui un jour, elle fit don de la peinture… Elle regarde une dernière fois le visage de son prince, puis la mort dans l’âme, retire lentement sa main de l’écran.

FIN

Serge Debono

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