50 ans de l’album L.A WOMAN, la sortie impériale des Doors

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Le 19 avril 1971, les Doors publient leur sixième et dernier album

The Doors- L.A Woman

La publication de L.A Woman s’inscrit dans une certaine logique. Au début de la décennie 70, tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, les anglais fusionnent garage, hard, et psyché pour enfanter le glam, les groupes américains opèrent un retour aux sources du rock’n’roll (Creedence, Allman Brothers).

Au printemps 1970, après le scandale de Miami, et une courte période de boycott des programmateurs, soutenus par un large public, les Doors retrouvent leur popularité et leur verve créatrice avec la publication de l’album Morrison Hotel. Les dissensions internes n’ont pas disparu pour autant, mais conscients d’être liés par une rare alchimie, les Doors poursuivent l’aventure.

En revanche, leurs rapports avec Elektra Records se détériorent considérablement. En cause, la publication effectuée sans leur accord, d’une compilation intitulée 13. Hostile à ce genre d’opération commerciale, Jim Morrison condamne également la pochette où il figure seul en vedette. A l’automne, l’atmosphère est si délétère que le directeur Jac Holzman refuse de payer la location d’un studio chez Sunset Sound Recorders, craignant les éventuels débordements coûteux du chanteur.

Retour au blues

Un mal pour un bien. Les Doors aménagent un studio de fortune dans leurs bureaux de Santa Monica. Ils récupèrent une table de mixage ayant servi au premier opus de Jackson Browne, installent un flipper, un baby foot, et un juke box au sous-sol, et retrouvent miraculeusement la chaleur du blues.

“J’aime chanter du blues, de longs morceaux très libres, où il n’y pas vraiment de début ou de fin. On trouve notre vitesse de croisière et ça me laisse libre d’improviser. Les musiciens se lancent dans des solos… C’est ce genre de choses que j’aime, plutôt que des “chansons” au sens strict du terme. J’aime commencer par un blues, et voir où ça nous mène.” Jim Morrison

Un album à la fois synonyme de fin et de renouveau. La fin précoce d’un groupe novateur et de son génial poète. Et le renouveau du désir. Celui de jouer, palpable sur chaque note. C’est tout naturellement, que leurs influences communes refont surface.

Paradoxalement, si le quatuor de Venice brille par son éclectisme, sa démarche arty, ou encore ses sonorités psychées, le blues reste le fondement du groupe. Contrairement à leurs homologues rockers, ils refusent de piller le vivier du Delta, ou celui de Chicago, préférant créer de toute pièce leurs propres compositions. Si bien, qu’ils doivent se contenter de reprendre quelques standards du genre au cours de leurs concerts. Hormis les live publiés, seulement deux covers enregistrées à leur actif, Back Door Man (sur le 1er opus) et Crawling King Snake (LA Woman).

Les Doors cèdent donc à la tentation de faire un album avec une réelle dominante blues. Plus encore que sur le précédent. Jim Morrison est enfin exaucé. Il va pouvoir s’adonner au seul genre que sa dépression puisse exalter.

Changeling

LA Woman, c’est aussi l’histoire d’un poète devenu star, et meurtri par son image déformée. Il décide alors d’humaniser son personnage en revenant au style qui l’a poussé à monter sur scène pour mettre en musique sa poésie. Là encore… le blues ! Celui de Jim Morrison, au moment de quitter Los Angeles, la seule ville dans laquelle il se soit jamais senti chez lui. Celle où il compte le plus d’amis.

Jim réussit un tour de force. Fantasmer sa transformation (physique) dans le texte, mais aussi derrière le micro. Et ainsi se réinventer en une sorte d’hybride, entre poète bluesman et sorcier chaman. Cet aspect va nourrir l’album d’un nouveau mystère.

The Changeling, titre introductif, est sans doute l’un des plus groovy que le groupe ait jamais couché sur bandes. Le bassiste Jerry Scheff (Elvis Presley) est recruté pour l’occasion. Il amène une touche funk prononcée, renforçant considérablement le poids de la section rythmique. Il offre également plus de liberté à Ray Manzarek, en libérant sa main gauche (bass keyboard). Enfin, il produit un effet positif sur Jim Morrison, ce dernier étant fan du King.

Dès les premières mesures de basse et d’orgue Hammond, Jim grogne dans le micro, on retrouve la fougue de Break On Through. Mais cette fois, le poète s’envole pour de bon…

“ Yeah I’m leaving town on the midnight train
Je quitte la ville par le train de minuit
Gonna see me change !”
Vous allez me voir changer

The Doors – Changeling (L.A Woman)

The Doors – Love Her Madly (L.A Woman)

Comme sur chaque opus du quatuor, Robby Krieger apporte humblement un peu de fraîcheur. Love her madly est écrite de sa main, et composée sur une guitare douze cordes, en songeant à Lynn, sa petite amie et future épouse.

Le sorcier des manettes, Paul A.Rothchild, quitte le navire. Il vient de finir la post-production de l’album posthume de Janis Joplin (Pearl), et ne peut supporter de contempler l’autodestruction de Jim Morrison. Alors comme pour inciter une fiancée de longue date à rompre, en entendant l’ébauche de Love her Madly, il balance : “ C’est de la musique de soirées cocktail !”. Ceci est la version donnée par le producteur. Selon Robby Krieger, le titre visé était Riders on the Storm

Bruce Botnick & The Doors

Mais qu’importe, le jeune ingénieur du son, Bruce Botnick, a du talent à revendre. Et s’il n’égale pas le charisme du producteur, il fait partie de l’aventure “Doors” depuis le premier album. Avec beaucoup de tact, et une présence quasi silencieuse, il va inciter le groupe à renouer avec l’essence de la musique : le plaisir de jouer.

Sur ce titre, le néo-producteur réussit à créer un son aspirant, décuplant l’énergie produite par ce titre. Faisant suite au brûlant Changeling, à eux deux, ils constituent l’entame d’album la plus tonitruante du groupe depuis le premier opus.

The Doors – Love Her Madly (L.A Woman)

Been Down So Long

Le voilà le premier blues pur et dur de l’album. A la fois hargneux et inquiétant. Le poète exprime tout son désarroi avec une voix parfaite de quinquagénaire, usé par l’existence, et désireux d’être libéré de ses souffrances…

“Well, I been down so Goddamn long
Bon Dieu, ça fait si longtemps que j’ai touché le fond
That it looks like up to me
Que cela me semble haut
Yeah why don’t one of you people
Ouais, pourquoi l’un d’entre vous
Come on, and set me free ?
Ne vient-il pas me libérer ?

L’album Morrison Hotel avait démontré par le biais de titres comme Roadhouse Blues, la faculté du quatuor à créer un blues de qualité. Rien d’étonnant lorsqu’on dispose d’un parolier de ce calibre et d’une voix aussi mature. Mais tous ceux ayant eu la chance de contempler les Doors sur scène vous diront que ce groupe tenait le boogie, mieux que personne. On omet souvent la faculté d’adaptation aux changements de style, de musiciens tels que Densmore et Manzarek. Sur ce titre, le second tient même la guitare rythmique aux côtés de Marc Benno (guitariste de Leon Russell).

Et que dire du jeu de slide de Robby Krieger ! Un petit orfèvre souvent éludé au moment de dresser la liste des grands guitaristes de cette période dorée. Au cœur de ce sextet bien rodé, Jim Morrison ne peut que se libérer des emprises extérieures, et laisser son côté sudiste sublimer la souffrance.

“Warden, warden, warden, won’t you break your lock and key”
Geôlier, geôlier, geôlier, ne vas-tu pas briser la serrure et la clé

The Doors – Been Down So Long (L.A Woman)

Cars Hiss By My Window

En cette fin d’automne 1970, si le fait d’enregistrer à nouveau, semble procurer un peu de vitalité au chanteur, son moral et sa santé se détériorent dangereusement. Jim cumule les pneumonies, et sa relation avec Pamela Courson bat de l’aile. Cette dernière vit une idylle entre la France et le Maroc, en compagnie de son dealer, le comte Jean de Breteuil. Sans nouvelles, Jim s’enfile des quantités éléphantesques de cocaïne et de whisky.

En septembre, l’issue défavorable de son procès à Miami n’arrange rien. Injustement condamné pour “outrage à la pudeur” et “injure publique”, il risque une peine de travaux forcés. Sur les conseils de son avocat, il se résigne à une perspective qui ne l’enchante guère : quitter les Etats-Unis pour l’Europe.

Les disparitions successives de Jimi Hendrix et Janis Joplin à l’automne 70, l’affectent et ne font qu’amplifier son désir d’évasion. Se rendant fréquemment dans le bar fétiche de la screameuse, un soir en compagnie de ses amis, il déclare : “ Vous buvez un coup avec le troisième !

En novembre, exténué, il s’efforce pourtant de donner le meilleur de lui-même au cours des séances d’enregistrement. Sur un rythme pesant et une grille classique de blues, Jim Morrison délivre une interprétation dans la tradition du genre.

« I got this girl beside me, but she’s out of reach”
J’ai cette fille à mes côtés, mais elle est inaccessible

Mais ce qu’on pourrait prendre pour de simples images poétiques dissimule une profonde solitude. Celle du voyageur fatigué trouvant refuge dans un motel sordide. Sur un ton presque désabusé, Jim adapte là, un de ses textes les plus sinistres.

“Window starts to tremble, with a sonic boom
La fenêtre commence à trembler, avec un grondement sonore
A cold girl will kill you in a darkened room”
La froideur d’une fille peut vous tuer dans l’obscurité d’une chambre

La majeure partie du temps, Jim est calme et s’en tient à la bière. Excepté une fois. Complètement ivre, il déboule au studio pour l’enregistrement de Cars Hiss By My Window.

L.A Woman

Parvenu au terme des deux couplets, il se lance dans une imitation que l’on peut percevoir comme un solo de guitare à la pédale wah wah, ou le son d’un harmonica. Concernant ce dernier, adepte de blues, Jim aurait souhaité savoir en jouer de manière plus poussée. Ce numéro de mime (réussi) est une façon de réaliser l’un de ses derniers rêves…

The Doors – Cars Hiss By My Window (L.A Woman)

L.A Woman

La première face de l’album se termine par l’une des plus célèbres compositions du groupe. Un titre captant les dernières envolées rageuses du chanteur, et dans lequel le groupe semble retrouver l’énergie de ses débuts.

Le texte inspiré du roman City of Night (John Rechy), traite du phénomène d’attraction-répulsion qu’exerce la Cité des Anges sur Jim Morrison. Los Angeles by night, la highway, le désert, les flics, la violence, et les tribulations du poète dans les motels et bars à streaptease de la ville.

jim morrison L.A Woman

L.A Woman est une virée nocturne, effectuée pied au plancher, dans la Ford Mustang de Jim Morrison. Toujours féru de double-sens, il évoque la ville californienne sous les traits d’une femme aux cheveux de feu… Ce détail ajouté à l’ambivalence des sentiments à son encontre, suggère inévitablement la California Girl de son cœur (Pamela Courson).

“I see your hair is burning, hills are filled with fire
Je vois que ta chevelure brûle, il y a des flammes plein tes collines
If they say I’ve never loved you, you know they are a liar”
S’ils disent que je ne t’ai jamais aimé, tu sais qu’ils mentent

Joué sur un rythme effréné, ce titre éponyme met une nouvelle fois en exergue la virtuosité de Robby Krieger sur son instrument. Libéré de la rythmique par Marc Benno, il délaisse ses arabesques pour une partition blues-rock, aérienne et jubilatoire. Comme souvent les relances de John Densmore sont énergiques, tandis que Scheff et Manzarek nourrissent la fureur d’un morceau fougueux et entêtant. Piste la plus longue de l’album (elle atteint presque 8 minutes sur la dernière édition), elle comporte un passage halluciné…

Durant les sessions d’enregistrement, pour pallier au manque de cabine de chant isolée, Jim Morrison enregistre ses prises en simultané, dans une salle de bains carrelée. Soudain, il part s’isoler dans le bureau. Il revient quelques minutes plus tard et demande aux autres de le rejoindre. Souvent présenté par les médias tel un sex-symbol, ou comme le Dionysos du rock, le poète décide de se créer une nouvelle incarnation, d’écrire sa propre mythologie. Le Roi Lézard n’est plus. Puisée dans le blues, vient de naître Mr Mojo Rising…

“Il a écrit “Mr. Mojo Rising”(invoquez Mister Mojo) sur un tableau et a dit: “Regardez ça”. Il a déplacé les lettres, formant un anagramme avec son nom. Je savais que mojo était un terme sexuel issu du blues. Cela m’a donné l’idée de ralentir le tempo, puis de l’accélérer lentement. Comme un orgasme.” John Densmore

The Doors – L.A.Woman

L’America

“I took a trip down to l’America, to trade some beads for a pint of gold”
Je suis parti visiter l’America pour troquer de la verroterie contre un plein pot d’or

A l’origine, L’America était destinée à la bande originale du film Zabriskie Point. Une commande du réalisateur italien Michelangelo Antonioni. Ce dernier l’ayant refusée, le groupe décide de l’inclure sur son dernier opus.

Son rythme martial inquiétant, ses claviers gothiques, sa guitare menaçante, et le texte, métaphore de l’American Dream, semblaient pourtant adéquats pour décrire l’oppression subie par la contre-culture et la chute du rêve hippie. Étrangement, le titre est jugé “trop expérimental” par le maître cinéaste, qui opte finalement pour des titres de Pink Floyd et Grateful Dead.

The Doors – L’ America (L.A Woman)

Hyacinth House

Hyacinth House est sans doute le titre le plus mélodieux de l’album. Il exprime la nécessité pour le poète de vivre une renaissance amoureuse. Cette ballade folk-rock est composée un an plus tôt par Morrison et Krieger, dans la maison des parents du guitariste située au bord de l’océan. Une journée particulièrement agréable pour Jim, alors plongé en pleine déprime.

On remarque qu’il puise son inspiration dans le décor et les êtres qui l’entourent. Dans le texte, il évoque la salle de bains, ou encore le jeune lynx que possédait Robby Krieger.

“What are they doing in the Hyacinth House, to please the lions this day ?”
Que font-ils dans la Maison de Jacinthe pour satisfaire les lions en ce jour ?

Selon le guitariste, Hyacinth House évoque la maison de ses parents. Pourtant, si on se réfère à la mythologie grecque, source d’inspiration de nombreux auteurs, Hyacinthus est un héros, amant d’Apollon (dieu des arts). Ce dernier le tue accidentellement, et pour l’honorer, crée la plante de Jacinthe à partir de son sang. Enfin, certains prétendent que Morrison fait allusion aux pratiques sexuelles d’Oscar Wilde. L’auteur irlandais avait pour habitude de nommer “hyacinth” les jeunes éphèbes dont il s’offrait les charmes.

En studio, Manzarek ajoute une dominance de claviers, avec un solo de piano directement inspiré de la Polonaise de Chopin. Enfin, Hyacinthe House est l’unique titre de l’album enregistré sur un magnéto quatre pistes, ce qui peut expliquer son rendu moins explosif.

The Doors – Hyacinth House (L.A Woman)

Crawling King Snake

Comme expliqué plus haut, après Back Door Man figurant sur The Doors, cet album contient la deuxième cover blues du groupe. Big Joe Williams en livre une première version en 1941. Trois mois plus tard, Delta Tony Hollins remanie le morceau, dans style un popularisé ensuite par John Lee Hooker.

Les Doors triturent ce titre depuis leurs débuts. Vieux blues sensuel aux sonorités mystiques, il plaît beaucoup à Jim Morrison. La métaphore sexuelle du serpent colle parfaitement à son registre. Quant aux velléités du narrateur, elles correspondent à son insatisfaction du moment.

“You know I’m a crawlin’ king snake, baby, and I rules my den
Tu sais je suis un roi serpent rampant, baby, et je règne sur mon repaire.
You better give me what I want, gonna crawl no more”
Tu ferais mieux de me donner ce que je veux, je ne ramperai plus.

The Doors – Crawling King Snake (L.A Woman)

The WASP (Texas Radio and the Big Beat)

Ce texte défiant le paganisme de l’Amérique est écrit par Jim Morrison en 1968. Il fait partie de ses œuvres majeures. A cette époque, il est accompagné d’un blues lent et pesant, et sert à introduire des titres tels que Love Me Two Times et Hello I Love You.

“I want to tell you about Texas Radio and the big beat
Je veux vous parler de Radio-Texas et du rythme épais
Soft driven, slow and mad like some new language”
Qui bat doucement, lent et fou comme quelque nouveau langage

Morrison souhaitait retrouver le son gras du blues de Virginie. La longueur du texte permet au groupe d’enregistrer un titre abouti, en augmentant la cadence, et en intégrant un pont psyché à la mélodie détonnante. Hormis un solo de Manzarek, suivi d’une saillie de Densmore, l’instrumental est assez rudimentaire. La voix de conteur et l’imagerie beatnik de Morrison dispensent le groupe de toute fioriture.

“Forget the night ! Live with us in forests of azure
Oubliez la nuit ! Vivez avec nous dans les forêts d’azur
Out here on the perimeter there are no stars
Ici sur le périmètre, il n’y a plus d’étoiles
Out here we is stoned, immaculate »
Ici nous sommes immaculés-défoncés

The Doors – WASP (Texas Radio and the Big Beat)

Nous sommes à la fin de l’année 1970, et l’histoire des Doors est sur le point de prendre fin. Pourtant, ce dernier opus frise la quintessence. En effet, si le blues dégouline délicieusement sur la poésie de Jim Morrison, L.A Woman demeure un chapitre final diversifié, comme ses prédécesseurs.

Riders on the storm, titre épilogue et dernier enregistrement de Jim Morrison, exprime très bien la dimension éclectique de ce groupe à part. Il constitue également un bel échantillon de l’imagerie “Morrisonienne”…

Riders on the storm

Cette pluie qui entame, accompagne et clôture le morceau, c’est l’adieu éploré de Jim Morrison à Los Angeles, sa ville d’adoption. Le seul endroit où le poète se sentait chez lui. Trimballé de caserne en caserne durant son enfance, il avait trouvé dans la Cité des Anges, un abri, un sanctuaire, et une source inépuisable d’inspiration. A l’image du jeune serial killer Billy Cook ayant sévi sur la Californie durant le début des années 50. C’est lui le killer on the road qui hante ce titre inquiétant aux accents jazzy (ainsi que le film “HWY : An American Pastoral de Jim Morrison).

Quand on sait que Morrison utilise la route dans ses écrits, comme un symbole de la dérive technologique, ou plus généralement d’un monde qui dérape, on comprend que le danger est bien réel. Et malgré la pluie ruisselante embaumant la mesure et étouffant le bruit du moteur, les mots du chaman sont limpides :

“If you give this man ride, sweet family will die… killer on the road”
Si vous emmenez cet homme, la gentille famille mourra… tueur sur la route

Les paroles murmurées par Jim Morrison sur une deuxième piste double le chant principal, amplifiant l’écho… et le mystère.

Comme souvent dans la poésie du Roi Lézard, on trouve trace de références philosophiques. Ici, Heidegger, philosophe allemand qui lui survivra. Son concept d’exclusion métaphysique de l’individu projeté dans le monde (thrownness) apparaît dans le vers “Into this world we’re thrown” (dans ce monde nous sommes projetés).

Pour le titre, Jim Morrison s’inspire d’un poème de Hart Crane, ainsi que d’une chanson qu’il affectionne, (Ghost) Riders in the Sky : A Cowboy Legend, un standard country composé par Stan Jones.

“Rien de ce qu’a écrit Morrison, ou tout autre rocker, n’égale la mélancolie, la pertinence, et le pouvoir de fascination de Riders On The Storm.” Stephen Davis (journaliste, biographe)

L’atmosphère unique émanant de ce titre n’est pas uniquement le fruit de son parolier. Les attaques jazzy de Densmore et le soutien du bassiste Jerry Scheff tissent un tapis sonore de toute beauté pour les vers du poète. Le toucher du guitariste Robby Krieger est fluide et discret, laissant le privilège du solo au claviériste Manzarek, illuminant le morceau par ses riffs et ses harmonies. Si la teinte de l’album est globalement dominée par le blues, les Doors n’ont jamais sonné aussi jazz que sur sa conclusion.

The Doors – Riders on the Storm

Pochette

« Je n’étais pas sûr qu’il y aurait un autre album, alors j’ai demandé à Bill Harvey de créer une pochette de collection.” Jac Holzman

L.A Woman

A l’origine la photographie des Doors prise par Wendell Hamick était imprimée sur un papier transparent. Le but était de créer une série de pochettes collectors aux couleurs changeantes.

C’est la première fois que Jim Morrison n’est pas mis en évidence sur le visuel. Sur la pochette du premier album, il occupait la moitié de l’image. Il avait regretté par la suite de ne pas avoir contesté cette décision de Jac Holzman. Pour le second opus, Strange Days, il avait expressement demandé une photo arty ne faisant pas apparaître le groupe. Par la suite, le poète se sentant moins concerné, Elektra en profita pour revenir à une photo classique. Les membres étaient équitablement représentés, mais Jim occupait toujours une position centrale. Pour L.A Woman, Manzarek, Densmore, Krieger et Morrison (à droite) sont au même niveau.

L.A Woman

Sur la pochette interieure, une femme (?) crucifiée sur un poteau télégraphique échappe à la censure.

Un sortie réussie

Malgré une longue post-production effectuée entre décembre et janvier, l’enregistrement ne bénéficie quasiment pas d’overdubs. Une œuvre brute saisie tout près du moteur…

“Je suis heureux que LA Woman soit notre dernier album. Il a vraiment capturé ce que nous étions. Le premier album également, mais LA Woman est plus fluide, c’est du live, cela ressemble presque à une répétition. C’est du pur Doors.” Robby Krieger

Un final époustouflant pour un dernier album qui l’est tout autant. L.A Woman est publié le 19 avril 1971. Il grimpe rapidement dans les charts anglais et américains, et atteint la première place aux Pays-Bas.

L.A Woman

Le single Riders on the Storm fait son entrée au billboard le 1er juillet. Quelques jours seulement, avant que Jim Morrison ne s’envole définitivement pour l’autre côté.

D’ailleurs, que ce dernier ait quitté notre monde dans un rail (inhabituel) d’héroïne au rock’n’roll circus, ou d’une hémorragie interne dans la baignoire de son appartement rue Beautreillis (Paris), importe peu. Le chaman du rock avait déjà soigné sa sortie.

Serge Debono

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