An American Prayer, l’hommage des Doors à Jim Morrison

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En 1978, après deux albums boudés par le public, Manzarek, Krieger et Densmore décident de célébrer les derniers écrits de leur leader disparu…

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Jim Morrison par José Correa

Au début de l’année 1970, soucieux de rompre avec le star system, Jim Morrison revient à son art premier, la poésie. Il prend ses distances avec les Doors, et passe beaucoup de temps avec son ami, le poète Michael McClure.

Jim & Michael McClure
Jim Morrison & Michael McClure

En avril, il a le bonheur de voir enfin publier à compte d’éditeur, son recueil “The Lords and the New Creatures ». Son souhait de voir apparaître son patronyme complet (James Douglas Morrison), séparant ainsi ses écrits de son œuvre musicale, n’est malheureusement pas respecté. Néanmoins, il est si heureux qu’il appelle l’éditeur afin de le féliciter pour son travail. La joie, et le sentiment de fierté qui l’accompagne, sont si forts que Jim se laisse submerger par l’émotion…

« Je trouvai Jim dans sa chambre en pleurs. Il était assis là, le livre à la main, en larmes, et il me dit « C’est la première fois qu’on ne m’a pas baisé ». Jim le répéta deux fois ».
Michael McClure

En novembre 1970, les Doors démarrent l’enregistrement de leur dernier album au complet, le manifeste de blues-rock “L.A Woman”. Ce dernier brille également par ses textes, le poète fulminant d’une inspiration retrouvée.

Jim Morrison : un récital pour ses 27 ans

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Jim en compagnie de John Haeny, Frank et Kathy Lisciandro

Le 8 décembre 1970, Jim Morrison fête ses 27 ans. En fin d’après-midi, il se rend dans le studio Village Recorder (Los Angeles). Il amène avec lui des carnets, où figurent ses derniers écrits. En compagnie de l’ingénieur du son John Haeny, du photographe Frank Lisciandro et de sa femme Kathy, ainsi que de la styliste autrichienne Florentine Pabst, Jim va passer trois heures à consigner sans le savoir, ce qui sera son ultime publication musicale (post-mortem).

an american prayer
Jim, le 8 décembre 1970, dans le studio Village Recorder

Ces poèmes déclamés, entrecoupés de segments chantés a capella, constituent la matrice du futur album “An American Prayer”, mis en musique et publié par les Doors, sept ans après sa disparition.

The Doors – Bird of Prey (An American Prayer)

L’après Morrison

Le 3 juillet 1971, Jim Morrison est retrouvé sans vie dans son appartement parisien de la rue Beautreillis. Bien que secoué par la terrible nouvelle, les trois autres membres retournent en studio afin d’achever l’enregistrement de l’album “Other Voices” démarré en juin. Ray Manzarek, John Densmore et Robby Krieger renouvellent l’expérience l’année suivante, avec “Full Circle”.

Bien que ces deux opus contiennent des compositions riches et élaborés, ils sont boudés par le public. Force est de constater que le chant conjugué de Ray Manzarek et Robby Krieger est loin d’atteindre la densité d’interprétation du Roi Lézard. De plus, la poésie et l’esprit de Jim Morrison font cruellement défaut. Mais surtout, et c’est bien là leur crime de lèse majesté, malgré l’absence de leur parolier, fondateur et chanteur iconique, les trois membres survivants ont commis l’impardonnable pêcher, de conserver le nom du groupe. En effet, si “Les portes de la perception » étaient un concept crée par le poète William Blake, et developpé ensuite par Aldous Huxley, il fut instigué au sein du groupe par Jim Morrison. Comment ne pas voir alors un esprit mercantile dans leur acte délibéré…

Ayant parfaitement reçu le message, ils vont s’efforcer de compenser leur indélicatesse et leur manque d’intégrité par un hommage. Voilà dans quel contexte, leur tout dernier album “Jim Morrison, An American Prayer” voit le jour le 17 novembre 1978.

Jim Morrison : An American Prayer

Jim Morrison a souvent clamé que sa plus grande fierté était d’avoir contribué à la création de l’album semi-conceptuel Strange Days. On se souvient aussi de sa déception lorsque le producteur Paul Rothchild décida d’amputer son œuvre progressive, “The Celebration of the Lizard”, destinée au départ à occuper toute une face de l’album Waiting for the Sun.

On peut également mentionner son intégrité le poussant à créditer l’ensemble du groupe. Ou encore son refus de faire des Doors un produit publicitaire. Au fil du temps, sa touche “arty” et son sens des valeurs ont fait l’admiration de ses acolytes. C’est pourquoi, sur cet ultime album, les Doors ont tenté de rendre justice à son talent d’auteur, autant qu’à sa démarche artistique.

an american prayer

Mettre en musique des poémes déclamés n’est jamais simple. Les plus grands, de Serge Gainsbourg à Leonard Cohen en savent quelque chose. Avoir évolué avec “le Dionysos du rock” durant six ans, peut aider. Reste le problème d’œuvrer sur le travail et la voix d’un mort.

Dès l’entame, on comprend que personne n’est mieux placé que les Doors pour mettre en valeur la prose du plus grand des poètes rock. L’intro extraite d’une version live de “The Celebration of the Lizard” est judicieuse. C’est Jim lui-même, qui invite l’auditeur à pénétrer dans son univers, avant que le groupe n’illustre dans un groove obsédant, un de ses textes les plus inspirés…

« Awake
Eveille toi
Shake dreams from your hair
Secoue les rêves de tes cheveux
My pretty child, my sweet one
Mon bel enfant, ma douce
Choose the day and choose the sign of your day
Choisis le jour et choisis le signe de ton jour
The day’s divinity
Divinité du jour,
First thing You See »
Première chose que tu vois

The Doors – Awake + Ghost Song (An American Prayer)

La piste suivante est extraite d’une interview de Jim Morrison durant laquelle il narre « l’accident sur la route » à l’origine de sa légende. Il explique qu’à l’âge de cinq ans, en voiture avec sa famille, il vit des cadavres d’indiens allongés sur le bord de la route. Selon lui, l’esprit d’un d’entre eux aurait sauté dans son âme. L’interview laisse place à un segment du titre « Peace Frog » (Morrison Hotel) au cours duquel Jim évoque également l’accident. C’est là que le bas blesse…

En effet, si l’album brille par les vers du poète, le choix des instrumentaux n’est pas irréprochable. Le « talk over » de Jim bénéficie de musiques adéquates, le mixage est parfait, et la démarche conceptuelle aboutie. Seulement, les nouvelles compositions, bien que remarquables, restent minoritaires. Cet album à l’atmosphère envoutante manque de créations du calibre de « Ghost Song » (premier titre de l’album). Des pans de Riders on the Storm, The Unknown Soldier, The Wasp ou The End sont ré-utilisés sans vergogne. Reste malgré tout quelques pistes issues de superbes jam-sessions…

The Doors – To Come of Age (An American Prayer)

Bien sur, posséder la langue de Shakespeare est préférable si on veut jouir pleinement des merveilles offertes par le poète-chaman. Tandis que la voix semble prendre le pas sur la musique, les Doors offrent un enregistrement encore inédit en 1978. Une version live et fringante de « Roadhouse Blues » saisie à New York en 1970, que Jim clôture par un discours hédoniste.

The Doors – Roadhouse Blues (live in NY)

La pochette illustre bien l’intention louable de mettre en avant le poète. La photographie, et la taille des caractères ne laissent aucune équivoque. Le titre est emprunté à l’un des recueils de poésie écrit par Jim Morrison, et publié à compte d’auteur.

« Cet album a été réalisé par les personnes les plus proches de Jim, à la fois personnellement et artistiquement. Tout le monde avait les meilleures intentions. Jim serait ravi. Il aurait compris notre motivation et apprécié notre dévouement et gestion sincère de son travail. »

John Haeny

Pour résumer, l’ensemble est cohérent et comporte quelques moments brillants. Bien que j’ai pris la liberté de tenter d’en extraire le meilleur, je me doit de préciser que cette oeuvre n’est pas morcelable. Elle s’écoute d’une traite, si possible, avec textes à l’appui.

The DoorsAu final, « An American Prayer » demeure une oeuvre chérie essentiellement par les fans. Pourtant, l’hommage est authentique, et l’objectif de départ est atteint. Les Doors réhabilitent leur ancien leader, redéfinissant son image telle qu’il l’aurait souhaitée. « Jim Morrison, un homme de mots ».

Serge Debono

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