Une autre dimension spirituelle

Ce jour-là de 1976, le copain invite à passer par chez lui. Bon, à quinze ans, chez lui, c’est plutôt la belle bicoque de ses parents… Évidemment, on discute Musique, et bien sûr Beatles, notre phare avec Pink Floyd à l’époque. Il sort un 45t de l’un des Fab Four en séparation, celui de George Harrison avec sa déclaration de dévotion. Pas le temps de l’écouter, il reste encore dix kilomètres en vélo, le poteau prête le single. Le soir-même, dans la chambre d’ado, décorée de posters des 4 de Liverpool et de Gilmour and co, on écoute la galette sur le tourne-disque stéréo orange, la couleur fétiche du moment, avec le marron.

Face A, l’iconique My Sweet Lord et son accroche de guitare slide. Harrison, qui a toujours été un guitariste sensible, inventif et mélodique même s’il n’est pas un virtuose exubérant, développera cette approche originale des solos avec bottleneck après les Beatles, sans doute pour se démarquer de ses collègues et amis dont Eric Clapton. Ce son Harrison imprégnera la musique populaire des années 70. Que l’on écoute entre autres America – Sister Golden Hair (1975) – ou Yves Simon – De l’autre côté de ton âme (1977) – et même les Wings du grand frère Paul. Pour le tube décoré de Hare Krishna, on ne reviendra pas sur la polémique de l’influence ou plagiat du He’s So Fine des Chiffons…
George Harrison – My Sweet Lord – All Things Must Pass (1971)
Et la face B, côté trognon de la pomme. Une progression d’accords mélancoliques en mineur avec des guitares acoustiques – Harrison et les cordes de Badfinger – et des claviers – Billy Preston / piano, Gary Wright / piano électrique, Bobby Whitlock / harmonium – sur un tempo lent annonce la voix unique de George. D’emblée, comme pour l’autre face, il annonce le titre, une technique d’écriture dont usera souvent notre Gainsbourg national. Alors qu’arrive une section rythmique idéale – l’ami Ringo Starr à la batterie, Klaus Voormann à la basse, Mike Gibbins (Batteur de Badfinger) au tambourin -, le coproducteur, le génial mais tourmenté Phil Spector, dégaine son truc. Non, pas le flingue heureusement, mais son astuce sonique : réverb + écho court sur la voix. Tout de suite, les syllabes de George décollent et nous emmènent dans une autre dimension spirituelle.
George Harrison – Isn’t It A Pity – All Things Must Pass (1971)
Soudain, après deux minutes, une montée orchestrale de cordes et cuivres typique du style Spector porte l’un des plus beaux monologues du bottleneck agile d’Harrison, et transperce les petits baffles agrumes ! Mais quel son, et quelle émotion ! Puis, George, flottant au dessus du monde, et ses camarades reprennent le thème initial dans un long mantra, une pièce montée orchestrale avec chœurs – sous la direction de John Barham – et récital des glissements de la Fender Stratocaster… Plus de 7 minutes d’élévation ! Une acmé proche du Hey Jude de McCartney, notamment la durée, les interventions du grand orchestre et la chorale. D’ailleurs, on peut esquisser une réflexion sur les chorus de guitare d’Harrison ici développés jusqu’aux ultimes secondes, des interventions solo qui lui avait été refusé par Paul pour sa ballade épique…

Frustration
Pendant sa période Beatles, George Harrison, d’abord modeste apprenti auteur / compositeur a accumulé les chansons, souvent proposées au groupe mais toujours sous le coup du véto de Lennon et McCartney. A mesure qu’Harrison démontrera d’évidentes qualités et distinction d’écriture, les deux juges lui accorderont finalement deux places par album, sous réserve de leur avis. Ainsi, Isn’t It A Pity aurait été présentée plusieurs fois au tribunal, pendant les sessions de Revolver, de Sgt Pepper’s, de l’Album Blanc, puis de Get Back / Let It Be, soit tous les ans de 1966 à 1969 ! Avec à chaque fois un verdict négatif ! On comprend mieux la frustration du guitariste maintenant créateur affirmé et son désir de s’affranchir de cette prison dorée lors des derniers mois de l’entité Beatles.
George Harrison – Isn’t It A Pity Demo – Get Back Session (1969 / 2009)
Durant la réalisation de son album solo au milieu de 1970, le futur monumental All Things Must Pass, Harrison incorpore évidemment une sélection de chansons délaissées dont Isn’t It A Pity. Après une première version, grandiose, George, insatisfait, enregistre une seconde mouture, plus intime, avec Eric Clapton à la guitare solo, Carl Raddle à la basse, Ringo toujours à la batterie, Mike Gibbins avec son tambourin plus aux claviers Tony Ashton / piano et Bobby Whitlock / orgue, avec enfin un supplément de flûtes. Lui-même assure la guitare acoustique. La première version clôture la face 1 du triple album tandis que la seconde occupe l’avant-dernière de la 4e face studio… Double signe de son importance.
George Harrison – Isn’t It A Pity (Version Two) – All Things Must Pass (1971)
Quant au texte, comme toute chanson ouverte, chacun peut y coller son interprétation et son vécu. La confidence désabusée sur un amour perdu, la désillusion et la peine d’un ami délaissé, voire humilié – Harrison par rapport à Lennon et McCartney -, ou une réflexion plus universelle sur la gratitude ?
Isn’t it a pity, isn’t it a shame
How we break each other’s hearts, and cause each other pain
How we take each other’s love without thinking any more
Forgetting to give back, now isn’t it a pity…
N’est-ce pas dommage, n’est-ce pas une honte ?
Comme nous nous brisons le cœur, comme nous nous faisons souffrir ?
Comme nous prenons l’amour de l’autre sans plus réfléchir ?
Oubliant de rendre la pareille, n’est-ce pas dommage ?…
Conscient d’avoir enregistré un titre essentiel, Harrison choisit de le joindre au single étendard de l’album avec My Sweet Lord en Novembre 1970, le tout en format double face A, pour les States. Ailleurs, il sortira en face B, tel le 45t français du copain. La galette sera numéro 1 aux USA, au Canada et escaladera les charts un peu partout dans le monde. En accompagnant le tube d’à côté, Isn’t It A Pity représentera pour certaines et certains – dans l’ignorance ou le doute – la révélation du talent d’écriture du chanteur / guitariste. Et pour les heureux possesseurs du disque, non pas un habituel morceau de remplissage, mais bien un véritable cadeau surprise !

Quelques adaptations…
Isn’t It A Pity connaîtra plusieurs fois les honneurs d’une reprise. Citons entre autres dès 1972 l’interprétation par la grande Nina Simone. Une variation piano / basse / voix d’une intensité troublante en concert.
Nina Simone – Isn’t It A Pity – Emergency Ward ! (1972)
Les Rockers Indés et américains de Galaxie 500 – dont Dean Wareham, futur Luna -, oseront eux aussi une réécriture en 1989 sur leur LP On Fire. Mais leur volonté d’originalité, en changeant des accords mineurs en majeurs, modifie l’amplitude mélancolique de la version initiale, à tel point que le résultat pourrait figurer dans un recueil de fonds de tiroir du Velvet Underground période Loaded. Décevant.
Galaxie 500 – Isn’t It A Pity – On Fire (1989)
Heureusement, en 2014, le multi instrumentiste et producteur Californien Jonathan Wilson, en retrouvera l’esprit dans un bel hommage. Inévitable lorsqu’on connaît sa passion pour les Seventies et leurs musiciens, dont Pink Floyd…
Jonathan Wilson – Isn’t It A Pity – Pity Trials And Tomorrow’s Child EP (2014)
Enfin, comment de pas évoquer la sublimissime reprise lors du Concert For George, après son décès en Novembre 2001. Ce soir-là, le 29 Novembre 2002, ses amis, dont Eric Clapton et Billy Preston – disparu ensuite en 2006 – et son fils Dhani Harrison, offrent une incroyable ode à la gratitude. Preston y imagine un magnifique solo d’orgue Hammond. Puis Clapton, toujours à son meilleur quand il est touché intimement, développe un long monologue poignant sur sa Stratocaster tandis que les chœurs mélangent la partition originale aux Na na na na de Hey Jude. Le tout sous le portrait d’un jeune George Harrison en devenir…
Eric Clapton / Billy Preston – Isn’t It A Pity Live – Concert for George (2002)
Bruno Polaroïd / Illustration par POUP


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