THE JOSHUA TREE, U2 plante son décor panoramique

0
1008

En mars 1987, malgré l’attente qu’il suscite, le groupe U2 livre un album magistral.

The Joshua Tree résulte d’une prise de conscience. En 1984, après le phénomène War (1983), U2 prouve l’étendue de sa palette créative avec le sublime et ténébreux The Unforgettable Fire.

U2 - The Joshua Tree

1985 doit être une année transitoire, mais la machine s’emballe lors du Live Aid à Wembley. Malgré la présence des plus grands artistes de la planète, le groupe impressionne par la qualité de sa prestation, et le charisme de son chanteur. U2 se retrouve auréolé d’une couronne précoce. Après tant de reconnaissance, une période de remise en question s’avère alors nécessaire.

U2 élargit ses horizons

Chacun des membres se ressource à sa manière, mais tous prennent part à différents projets annexes. Bono part en mission humanitaire durant quatre mois en Ethiopie, en compagnie de son épouse. Cette expérience lui fournit une belle source d’inspiration pour la suite. Son voyage aux Etats-Unis, et la mort de son ami, le roadie Greg Carroll, vont également influencer la tournure du prochain album.

U2 - The Joshua Tree

Au début de l’année 1986, U2 est de retour en studio. Brian Eno et Daniel Lanois sont encore de la partie, Steve Lillywhite s’occupe du mixage. Il est décidé que l’orientation de l’album sera  visuelle et cinématographique. Le groupe souhaite évoquer les grands espaces américains en empruntant aux racines de la musique folk. Quant aux textes de Bono …

« Pour The Joshua Tree, j’ai eu le sentiment qu’il était temps d’écrire de véritables paroles, qui voulaient dire quelque chose, tirées de ma propre expérience. »

Ce cinquième album s’ouvre sur des notes simulant un orgue d’église en crescendo. La guitare de The Edge tricote un riff semblable à un motif dance. Quand la voix de Bono s’élève, on comprend que même si la rage de War s’est estompée, le quatuor n’a pas renoncé au rock héroïque.

Where The Streets Have No Name

Malgré la teneur universelle du texte, il est inspiré par la ville de Belfast. Bono avait entendu dire qu’on pouvait deviner la religion et la profession d’un habitant de Belfast juste en connaissant son adresse. Plus il habitait haut sur la vallée, plus sa vie était prospère.

Cette fatalité incite le chanteur à écrire l’histoire d’une ville aux rues sans noms. Elle devient finalement un titre de ralliement. Un hymne à la paix.

U2 – Where The Streets Have No Name

Le titre suivant voit le jour au cours d’une jam-session

I Still Haven’t Found What I’m Looking For

Comme souvent, The Edge triture un riff, ou un motif insolite, suivi par Adam Clayton et Larry Mullen Jr.

« Au début, ça sonnait un peu comme Eye of the Tiger, joué par un groupe de reggae. » The Edge.

Depuis l’entame des séances studios, Bono ne cesse d’échanger avec Eno et Lanois sur la musique gospel. Le chanteur souhaite s’essayer au genre, malgré sa difficulté. Soudain, Lanois murmure un air à son oreille. Bono se fixe, acquiesce, et part s’isoler pour mettre sur papier, texte et mélodie. Il évoque l’insatisfaction que finit par ressentir tout être humain, malgré l’argent, le sexe ou la célébrité. Il fait également mention des incohérences que génère la pratique spirituelle, dans un monde aussi insensé et pragmatique que le notre.

« Bono a été fantastique. Il a poussé sa voix à fond. C’est fascinant de voir quelqu’un se dépasser à ce point. » Daniel Lanois

La capacité de Bono à se sublimer avait déjà surpris bien du monde sur les deux opus précédents. The Joshua Tree va le faire entrer dans le cercle fermé des grandes voix du 20ème siècle.

Bono (The Joshua Tree)

En effet, ce n’est pas donné à n’importe quel blanc européen de pouvoir composer et interpréter un gospel avec tant de maestria. Le petit chanteur punk de Dublin, gourmand et emprunté, a non seulement gagné en maturité, mais il déploie un lyrisme flamboyant, passionné, et totalement maîtrisé.

U2 – I Still Haven’t Found What I’m Looking For

Le titre précédent est le premier numéro un du groupe au billboard américain. Voici le second…

With or Without You

Devenue l’une des cartes de visite du groupe avec One et Sunday Bloody Sunday, With or Without You est le titre ayant porté l’album The Joshua Tree au sommet. Cette ligne de basse lancinante, la mise en place discrète de la guitare et de la batterie, le chant ténébreux et affecté gagnant en intensité au fil des minutes, sont autant d’éléments faisant de lui un standard.

Combien de jeunes couples, a-t-il emportés dans un tourbillon d’émotions ? Pour faire un tube planétaire, il suffit d’un beat auquel on ajoute une mélodie facile et entraînante. Pour toucher le plus grand nombre avec une ballade, il faut en supplément, une petite dose de mystère. Comme les Moody Blues (Night in White Satin) ou les Eagles (Hotel California), U2 parvient à fasciner plusieurs générations d’amants. Pourtant, selon Bono, le titre évoquait autant la difficulté de vivre en groupe, loin de sa femme et de ses enfants, que les relations amoureuses.

U2 – With or Without You

A l’automne 1986, Bono s’est rendu au Salvador avec son épouse Alison Stewart. Il a pu constater la violence de la dictature militaire soutenue par le gouvernement américain.

Bullet The Blue Sky

Bullet The Blues Sky, critique de l’impérialisme et de l’ingérence américaine, est inspirée par ce séjour. En rentrant, Bono propose un texte à la poésie venimeuse, et demande à The Edge de mettre du « Salvador » dans son ampli.

Le guitariste opte pour un son saturé façon Led Zeppelin. Il lacère cette composition de larsen très inhabituels. Le riff principal est inspiré de Ted Nugent (Stranglehold). Le martèlement de batterie signé Mullen, lui aussi, est anormalement pesant. C’est le titre le plus rock de l’album. Avec ses chœurs soul, la musique emprunte donc beaucoup à la culture américaine, tandis que le verbe fustige sa politique étrangère, ainsi que son fondamentalisme religieux et galopant.

U2 – Bullet The Blues Sky

Au début des années 80, l’héroïne a fait de sérieux ravages en Irlande

Running to Stand Still

Concernant la ville de Dublin, on parle même d’une véritable “épidémie”. Les membres du groupe ont ainsi perdu plusieurs de leurs amis. Le titre Bad (part 1 et 2) sorti précédemment, évoque déjà ces tragédies. La dépendance du bassiste Adam Clayton, et le décès de leur compatriote Phil Lynott (Thin Lizzy) en janvier 1986, incitent le groupe et son chanteur à composer un nouveau titre sur le sujet.

« The Joshua Tree n’est pas irlandais comme on l’entend à priori. Mais en filigrane, de manière plus subtile, il est très Irlandais. La douleur et la mélancolie de cet album sont typiquement irlandaises » Bono

Inspiré du Walk on the Wild Side de Lou Reed, le propos n’est pas moralisateur, mais se pare d’une forme poétique, forte et évocatrice. Le titre se présente comme une ballade folk destinée aux grands espaces américains. Un piano sobre et un harmonica viennent le confirmer. Un des joyaux méconnus de l’album, et du groupe.

U2 – Running To Stand Still

Même si U2 s’est légèrement détourné de sa démarche conceptuelle, le groupe tient à conserver un thème central, une teinte commune à chacun des titres.

In God’s Country

L’imagerie américaine, sa démesure, et ses panoramas de l’ouest constituent le fil conducteur de The Joshua Tree. Les résonances du blues et des sonorités acoustiques s’insinuent dans chaque piste, parfois même au mixage.

« Le désert a été une immense source d’inspiration pour nous en tant qu’image mentale de ce disque. La plupart des gens prenaient le désert pour argent comptant et pensaient que c’était une sorte d’endroit stérile, ce qui est bien sûr vrai. Mais, dans le bon état d’esprit, c’est aussi une image très positive, car vous pouvez réellement faire quelque chose avec une toile vierge. » Adam Clayton

Le décor du désert des Mojaves et du parc de Joshua Tree hante le morceau. Un titre céleste qui connaît pourtant les pires difficultés à voir le jour.

Les musiciens du groupe se plaignent d’une partition trop complexe pour leurs compétences. Bono fait le forcing auprès de The Edge pour obtenir une partie guitare riche et flamboyante. Sans succès. Le guitariste persiste dans sa sobriété. S’il faut respecter la nature de l’individu, on est forcé d’admettre que le leader n’avait pas forcément tort. Compte tenu de la qualité du texte, de la mélodie et des arrangements, In God’s Country aurait pu être le chef d’œuvre de ce cinquième album. Il devra se contenter d’être le quatrième single à en être extrait.

U2 – In God’s Country

S’il ne clôture pas l’album, Exit est le dernier titre enregistré par le groupe…

Exit

Un titre à la fois sombre et magnifique. Comme souvent, c’est la basse de Clayton qui instigue le mystère dans les créations du groupe. Sur Exit, il monte crescendo, entraînant derrière lui, des salves de guitares, et une pulsation à la puissance grandissante. Bono atteint une nouvelle fois des sommets sur le plan de l’interprétation. Un chant vibrant et désespéré, chargé d’amour et de haine. Le texte présentant quelques similitudes avec la poésie de Bob Dylan (All along the Watchtower), évoque l’histoire d’un tueur en série. Bono s’inspire des romans The Executioner’s Song (Norman Mailer) et In Cold Blood (Truman Capote). En réalité plus qu’un morceau-thriller, Exit narre le destin macabre d’un exclu, vivant en marge du rêve américain.

His head it felt heavy
Sa tête lui semblait lourde
As he came across the land
Comme s’il revenait de loin
A dog started crying
Un chien commençait à gémir
Like a broken-hearted man
Comme un homme au coeur brisé
At the howling wind”
Au vent hurlant

Titre, pochette et louange

En décembre 1986, U2 boucle l’enregistrement de son cinquième album. Guidés par un sentiment d’attraction-répulsion envers les Etats-Unis, ils l’intitulent The Desert Songs : The Two Americas.

The Joshua Tree (pochette recto)

Le groupe s’octroie quelques jours pour un road-trip à travers la Californie, en compagnie du designer irlandais Steve Averill (concepteur graphique de toutes leurs pochettes), ainsi que du photographe, clipeur et réalisateur néerlandais Anton Corbijn (Control, Depeche Mode). Ce dernier fait des clichés du groupe dans le désert des Mojaves, lorsqu’il tombe sur un Joshua Tree complètement isolé en face des Montagnes Rocheuses. Fait assez rare.

Le photographe leur raconte l’histoire de cet arbre issu de la famille des cactus, ne poussant qu’en Amérique du Nord. Il fut découvert et baptisé « arbre de Josué » par les Mormons, car ils eurent l’impression de contempler le prophète Josué désignant du bras la Terre Promise. Sensible à cette référence spirituelle, et à la forme de cet arbre singulier, les quatre irlandais décident de donner son nom à l’album.

« Je me souviens de la sortie de The Joshua Tree. On était à Londres et ils ont annoncé la mise en vente pour minuit. Je trouvais ça fou, d’acheter un disque la veille de sa sortie. J’aurais tellement aimé que ça existe à mon époque… On est allé faire la queue à Kensington Tower, avec les fans de U2, c’était fantastique ! On a acheté le disque et on l’a écouté toute la nuit. Vraiment extraordinaire ! ». Elvis Costello

Elvis Costello n’est pas le seul. The Joshua Tree porté par trois tubes mondiaux, devient n°1 dans 23 pays. Album de la consécration, il propulse U2 au rang de “plus grand groupe de rock de la planète”. Quant au cactus le plus célèbre de l’histoire de la musique, après avoir été longtemps un lieu de pèlerinage pour les fans du groupe, le Joshua Tree finit par rendre l’âme en l’an 2000.

Serge Debono

Did you enjoy this article?
Inscrivez-vous afin de recevoir par email nos nouveaux articles ainsi qu'un contenu Premium.