ALAN VEGA : Jukebox Babe

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La culture se partage !

L’invention du Rockabilly mutant

Pochette du premier album d'Alan Vega
Alan Vega : pochette du vinyle

Cette intro ! Un riff primitif à la guitare, une basse avec des claquements de doigts puis des accords sous trémolo – un certain Phil Hawk – accompagnés de percus indéfinies. Quelques variations d’harmonica et de tambour. Enfin la voix unique d’Alan Vega, tout en hoquêtements rythmiques et petits cris réverbérés en écho, cette voix qui évoque les racines instinctives du Rock et cette fille, là, près du juke-box étoilé. Un appel à la danse répétitif, obsessionnel. On est en 1980. Alan Vega invente le Rockabilly mutant, un cousin décharné, à l’os, des réécritures en fuzz des Cramps ou des enluminures félines des Stray Cats.

Alan Vega – Jukebox Babe – Alan Vega (1980)

Certains Punks ont ouvert la voie à ce revival du Rock Fifties comme Clash et leur reprise sur London Calling du Brand New Cadillac de Vince Taylor, autre blouson noir notoire. Les correspondances de look aussi se télescopent.
Les nanas et les gars d’ici craquent pour Vega, ce nouveau rebelle en perfecto et font de ce titre rétrofuturiste un tube improbable, à la Française, la plupart ignorant le parcours antérieur du personnage.

Jukebox Babe Live Chorus (1981)

SUICIDE (1970 – 1980)

Car cet Alan Vega vient de loin. Plasticien et performer du New York arty des années 70, Boruch Alan Bermowitz aka Alan Vega comme l’étoile décide de former un groupe avec un copain Martin Reverby dit Rev. Déjà marqué par Elvis Presley quand il était gamin, il voit Iggy et ses Stooges en concert et ressent ce soir-là une véritable illumination tel un Rimbaud de Brooklyn ! Après plusieurs configurations, le groupe se limite au duo Vega / Rev. Le premier prend le micro et la chaîne de vélo pour taquiner les premiers rangs, comme Iggy ou Vince Taylor justement, le second traficotant un orgue Farfisa avec des boîtes d’effets cheap et inattendues. La paire galère, pas de flouze donc pas possible d’acheter un synthé. Ces contraintes vont aussi déterminer leur style. Pendant ce temps, l’Amérique de Nixon se heurte au Vietnam et aux scandales, New York s’enfonce dans la pauvreté et la drogue. Les deux complices adoptent donc le nom de Suicide.

Le duo Suicide
Suicide en 1978 : Martin Rev et Alan Vega (Photo d’Adrian Boot)

RADICAL

Punk avant l’heure, la paire va créer deux albums mythiques. Le premier, le plus radical, sorti en 1977, invente l’Electro Trash sous une pochette sanglante. Sur une trame répétitive, mélange de boîte à rythmes hypnotique, claviers distordus et bruit blanc qu’irradie Marty, son pote Alan déclame ses histoires de missiles dans Rocket USA, de fantômes de Comics avec Ghost Rider ou de familicide dans Frankie Teardrop, la voix modulée par l’écho et la réverbération. Ce brûlot est accompagné de performances se terminant le plus souvent par des jets de chaises et autres bagarres dans la salle, le chanteur allant jusqu’à l’automutilation. Beaucoup ne comprennent pas ces gus alors que le Rock des 70’s joue la surenchère des effets et des moyens. Leur LP se vendra peu mais traumatisera tout un tas de jeunots : les futurs Jesus And Mary Chain, Ric Ocazek des Cars, Nick Cave ou un certain Bruce Springsteen !

Suicide – Ghost Rider – Suicide (1977)

Quant au second album, Diamonds, Fur Coat, Champagne paru en 1980, il est produit par Ocazek qui, à l’instar du Bruce, deviendra un fan à vie du duo. Sous une pochette faussement élégante et encore sanguinolente dans sa version originale, ce volume développe des thèmes plus accessibles mais aux apparences trompeuses et perverses. Le son s’affiche plus polissé, Rev passant à des claviers de professionnel (sic) tandis qu’Alan Vega endosse son costume de crooner déjanté. Electro Pop cette fois et tout aussi indispensable ! Mais à l’époque ces deux pépites se retrouvent vite dans les soldes…

Suicide – Touch Me – Diamonds, Fur Coat, Champagne (1980)

HIT A MINIMA

Alors que Suicide commence une longue pause, Alan s’attelle à son projet de disque solo aidé par le guitariste Phil Hawk. Cet opus homonyme arrive dans les bacs en 1980 aux States et 1981 en France. Sur la pochette en noir, blanc et rose, le rebelle photographié est de trois quarts, avec sa moue préférée. Au verso les titres, peu d’infos, rien sur l’interprétation des percus, de la basse ou du piano : Hawk ou Vega lui-même ? Il s’ouvre par le fameux Jukebox Babe. Notre apache précisera plus tard qu’il voulait écrire un Hit, dont acte. Pour les sept autres morceaux, à chaque fois le dénuement demeure la règle d’or. Une basse, une guitare, des percussions ou une boîte, des claquements de mains, du piano, le tout interprété et arrangé a minima, sans démonstration égotique. Un Less Is More exemplaire qui imprègne aussi la New Wave naissante dans son approche la plus minimaliste. Et des mélodies qui accrochent, ainsi Kung Fu Cowboy (!!!), Fireball, ou le tellement bluesy Lonely. Cette collection est dédicacée à la peintre Anne Deon.

Alan Vega – Alan Vega – Full Album (1980)

Lancé par son tube, l’album cartonne surtout en France. Chez nous, certains ne s’en remettront jamais : Daniel Darc de Taxi Girl, le couple Kas Product, Bashung ou Christophe, ce dernier remuera ciel et terre pour travailler ensuite avec Alan Vega.

Christophe et Alan Vega – Tangerine – Les Vestiges du Chaos (2016)

Après ce succès inattendu, Vega continue sa réinterprétation du Rockabilly cette fois avec un vrai gang pour le disque Collision Drive, un très bon cru également mais plus conventionnel de par son instrumentarium. Ces deux premiers albums solo seront intelligemment regroupés en CD dans une édition française soutenue par le journal Libération à la fin des 80’s.

« Alan Vega montrait la voie vers le futur. Son groupe jouait ce blues au rythme tendu, mécanique, à la fois ancien et nouveau: il avait des millions d’influences, et n’avait pas peur de les montrer. Pendant une minute, il ressemblait à un Otis Redding en furie, la suivante, à un chanteur de bar lounge. »
Billy Idol, sur Alan Vega / Drugs, Sex And Rock’n’roll. Mémoires / L’Archipel

LÉGENDAIRE

D’autres créations du performer suivront, parfois déconcertantes ou fascinantes, plus électro ou plus blues – le décapant Cubist Blues avec Alex Chilton et Ben Vaughn en 1996 – sans jamais rencontrer le même enthousiasme collectif.

Lors de la reformation tant espérée de Suicide en 1988, pour l’excellent LP A Way Of Life, le duo reprend le hit sous l’appellation Jukebox Baby 96, bizarrement peut-être la seule incongruité de ce disque magistral.

Suicide – Jukebox Baby 96 – A Way Of Life (1988)

A partir des années 90, Alan Vega en solo ou avec Suicide deviendra légendaire et référentiel, d’autres p’tites nanas et p’tits gars découvrant sa constante originalité.

Alan Vega – Interview par Ardisson (1989)

Alan Vega a rejoint la fille près du juke-box étoilé le 16 Juillet 2016.

 

Ps : Une compilation pertinente de Suicide est parue dernièrement : Suicide – Surrender / Mute Records.

Bruno Polaroïd.

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