Irish Tour 74’, Rory Gallagher s’envole sur le toit du monde

“Rory n'était pas à son aise en studio. Beaucoup de gens s'y sont vraiment bien adaptés, comme The Allman Brothers ou Little Feat. Mais lui, il ne pouvait se nourrir d'énergie, s'il n'avait personne à regarder. C'est pourquoi Irish Tour est un si bon album, il a été enregistré en live. Rory a emmené la foule avec lui.” Lou Martin

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Certains artistes se révèlent dans l’intimité des studios, d’autres se nourrissent de l’énergie du public…

Rory Gallagher était né pour la scène. Pour lui, transporter le public dans son propre univers relevait plus du sacerdoce que du devoir. Le guitariste irlandais assumait cette tâche avec bravoure, et enthousiasme.

Durant la première moitié des années 70, aux Etats-Unis et en Angleterre, le rock baigne dans une effervescence jamais entrevue auparavant. Dans le sillage du psyché, il se diversifie et occupe le haut des classements. En Irlande, entre répression militaire et attentats, le climat devient insoutenable, et les grandes manifestations comme les concerts sont menacées. Tous les grands artistes locaux comme Van Morrison ou Thin Lizzy désertent le pays. En 1972, le massacre du tristement célèbre Bloody Sunday, met le feu aux poudres. Très attaché à ses racines, Rory Gallagher persiste. Malgré le danger…

Tattoo

Tattoo (Rory Gallagher)

En 1973, Rory entre en studio pour l’enregistrement de Tattoo, son quatrième album. Soutenu par ses fidèles acolytes, Gerry McAvoy, Rod de’Ath et Lou Martin, il jouit alors d’une production léchée (Carlos Olms). Peut-être trop, aux dires de certains. Pourtant, cet opus représente l’une des périodes les plus créatives et enthousiasmantes du guitar-hero. Sa sublime pochette iconique signée Robin Lawrie ne fait qu’ajouter au plaisir de l’écoute.

Rory Gallagher – Tattoo’d Lady

On y trouve aussi ce furieux standard de rock héroïque des seventies. Cradle Rock figure sur de nombreuses anthologies du genre.

Rory Gallagher – Cradle Rock

L’album Tattoo atteint son point culminant avec A Million Miles Away. Ce titre synthétise parfaitement les talents de compositeur et soliste de Rory Gallagher. Un blues-rock, épique et racé, lui offrant une carte de membre à vie au club des chevaliers de la six cordes.

Rory Gallagher – A Million Miles Away

Mais afin d’appréhender de la meilleure des manières, l’œuvre de cet artiste hors normes, il est impératif de le découvrir dans des conditions live. La scène est l’endroit où Rory cesse d’être un excellent guitariste, pour devenir un virtuose, un showman exceptionnel totalement dévoué à son public.

Irish Tour 74’

Irish Tour

L’alchimie résidant au sein d’un groupe est essentielle à la création d’une œuvre de haut rang. Il en va de même entre l’artiste et le public quant à la réussite d’une prestation scénique. La quintessence de Rory Gallagher se révèle en concert. Un phénomène résultant d’un goût peu commun pour le partage et d’une acuité sensorielle singulière. Le virtuose savait capter les énergies comme personne :

“Rory n’était pas à son aise en studio. Beaucoup de gens s’y sont vraiment bien adaptés, comme The Allman Brothers ou Little Feat. Mais lui, il ne pouvait se nourrir d’énergie, s’il n’avait personne à regarder. C’est pourquoi Irish Tour est un si bon album, il a été enregistré en live. Rory a emmené la foule avec lui.” Lou Martin

Rory Gallagher entame une tournée irlandaise en 1974, au moment même, où la situation dans le pays est la plus critique. Notamment à Belfast. La veille du concert, une dizaine de bombes explosent dans la capitale nord-irlandaise. Mais le chouchou du pays refuse d’abdiquer face à la violence, et donne l’un de ses plus beaux concerts.

Survolté, au mieux de sa forme, il démarre pied au plancher, et offre (comme souvent) le meilleur de lui-même. Ayant récemment joué aux côtés de son idole Muddy Waters, Rory ne se refuse rien, et adresse un hommage au bluesman lors d’une reprise monumentale…

Rory Gallagher – I Wonder Who (Irish Tour)

On comprend vite que Rory Gallagher constitue la meilleure consolation possible à la mort de Jimi Hendrix. A l’image du Divin Gaucher, le virtuose irlandais semble élever le blues jusqu’à son paroxysme. Comme si les fantômes de Robert Johnson, JB Lenoir et Howlin’ Wolf s’exprimaient à travers lui.  Illustration avec ce titre signé Tony Joe White

Rory Gallagher – As The Crow Flies (Irish Tour)

On peut se demander comment un homme aussi sensible et généreux, comment un tel concentré d’humanité a pu faire abstraction du climat de violence entourant l’événement. La réponse se trouve peut-être dans son univers. Cette imagerie blues, présente dans ses textes et dans la moindre de ses notes. L’extase que ce prince de la six cordes semblait atteindre à chacune de ses apparitions.

De toute évidence, Rory possédait un monde intérieur inaccessible pour le commun des mortels. Un paradis régi par sa passion pour la musique, et dans lequel il parvenait à faire entrer le public. Le temps d’un concert…

Rory Gallagher – Walk On Hot Coals Part 1 et 2 (Irish Tour)

Durant le mois de janvier 1974, il donne au public des frissons inattendus, variant ses interprétations et transportant son auditoire au-delà de ses propres rêves, pour verser dans l’anthologie.

A Million Miles Away ou la Magie Gallagher

Son interprétation de A Million Miles Away relève de l’art pictural sonore. Chaque note jette sur la toile un pan de paysage merveilleux. Encore une fois, jusque là, seul Jimi Hendrix avait su éclater la structure du blues pour extirper de telles sonorités de son instrument. Le mode de transport est confortable, et le voyage prodigieux. La palette technique disparaît comme par enchantement sous l’effet de l’émotion visuelle. On se pâme dans l’onde, contemplant des paysages cosmiques aux couleurs chatoyantes. La guitare de Rory dessine des arabesques, tandis que le clavier de Lou Martin les souligne.

On peut y voir du Jimi Hendrix sur le feed back blues, ou du Jimmy Page sur le son gras maîtrisé. Et même du David Gilmour, sur les impros hallucinées. Mais c’est bien du Rory Gallagher, irlandais et bluesman jusqu’au bout des ongles.

Rory Gallagher – A million Miles Away (Irish Tour)

Mémoires d’un journaliste local…

“Je n’ai jamais rien vu d’aussi merveilleux, d’aussi émouvant, d’aussi exaltant, d’aussi joyeux que lorsque Gallagher et le groupe sont montés sur scène. L’endroit entier a éclaté, ils se sont tous levés, et ils ont applaudi. Puis ils ont crié, crié, et ils ont levé les bras et se sont embrassés. Sans être niais ni trop émotif, ce fut l’un des moments les plus mémorables de ma vie. Tout cela signifiait quelque chose. Cela signifiait plus que du rock n ‘roll. C’était quelque chose de plus grand.”

Le blues et les voyages dans le sang

Durant les années 60-70, beaucoup d’artistes liés par des contrats léonins sont sollicités de manière excessive par leurs managers. Enchaînant les prestations scéniques jusqu’à cumuler 300 dates par an, perdant au passage l’envie de jouer, et le goût des voyages. Certains allant même jusqu’à s’overdoser à l’aide de calmants, ou de stimulants.

Si la tradition irlandaise l’incite à taquiner le goulot, Rory Gallagher joue toujours avec le même plaisir. Le même besoin de communier, d’être en phase avec un art et une histoire qu’il transpire par tous les pores. A l’image de cette guitare rongée de sueur symbolisant son attachement à l’instrument, ainsi qu’à l’histoire du blues et du rock’n’roll. Rory vit et respire le blues, comme peu de blancs en sont capables, et n’aspire à rien d’autre que sa vie de musicien itinérant.

En 1975, Rory Gallagher devient avec Alvin Lee et Eric Clapton, le soliste le plus convoité de la planète rock. Ses talents suscitent l’intérêt des Rolling Stones (en remplacement de Mick Taylor) et celui de Deep Purple (après le départ de Ritchie Blackmore). Mais le génie gaélique préfère explorer son propre chemin. L’avenir lui donnera raison.

Serge Debono

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