La ballade au clair de lune de Val Kilmer
La carrière de Val Kilmer commence dans les vapeurs de rock and roll. Top Secret !, le troisième long métrage des ZAZ (Jerry Zucker, Jim Abrahams et David Zucker), après Hamburger Film Sandwich et Y-a-t-il un pilote dans l’avion ?, met en scène Val Kilmer dans les « blue suede shoes » (pas sûr qu’elles soient bleues mais la formule était trop efficace pour s’en priver non?) d’une gloire du rock à la Elvis Presley. Nick Rivers, c’est son nom, s’improvise ici espion au cœur d’une histoire qui convoque les codes chers à Ian Fleming, le paternel de ce bon vieux James Bond.
Dans cette comédie absolument hilarante, Kilmer chante et danse. Les numéros musicaux qu’il livre s’inspirant donc de ceux du King de Graceland, même si la musique, quant à elle, lorgne volontiers du côté d’un rock disons plus « contemporain », avec de belles références à la surf music et notamment aux plus fiers représentants du genre, j’ai nommé les Beach Boys des frères Wilson.
Dans Top Secret !, Val Kilmer, qui n’avait donc rien tourné avant, démontre qu’il sait chanter. Un showman à l’américaine ayant pleinement mis à contribution son apprentissage du métier pour à la fois maîtriser l’art complexe de l’acting mais aussi travailler ses cordes vocales et assimiler les rudiments sophistiqués de la danse.
Val Kilmer et le rock and roll
Né en 1959, Val Kilmer n’a pas pleinement vécu l’âge d’or d’Elvis. Il a en revanche été bercé aux chansons des Beatles, comme il l’expliquait un jour en interview sur la radio KCRW : « je suis né le dernier jour des années 50. Des années marquantes dans l’histoire du rock, qui pour moi, ont été cruciales ». Kilmer en ayant profité pour parler des Beatles et plus particulièrement d’Eleanor Rigby, qui a toujours eu sa préférence : cette chanson ne dure pas longtemps. Le début est explosif. Il y a ici quelque chose… Une énergie qui est propre au rock and roll et qui, enfant, m’a immédiatement captivé. » Kilmer était un enfant du rock et ses choix de carrière nous l’ont régulièrement rappelé pendant les décennies qui ont suivi ses débuts dans la peau de ce tordant ersatz d’Elvis Presley dans Top Secret !.
Parallel Lines
La filmographie de Val Kilmer est marquée par plusieurs parallèles très intéressants. Surtout d’un point de vue musical.
True Romance, le film culte écrit par Quentin Tarantino et réalisé par Tony Scott en 1993, voit Kilmer apparaître au générique sous le nom « le mentor ». En réalité, ce mentor n’est autre qu’Elvis. Oui, encore lui. Ou plutôt Elvis tel qu’il vit dans l’esprit tempétueux de Clarence, le personnage joué par Christian Slater. Si ce mentor intervient plusieurs fois dans le film, une scène reste marquante : alors qu’il tente de remettre de l’ordre dans ses idées, dans les toilettes d’un dealer-proxénète avec lequel il doit traiter pour offrir à sa bien-aimée sa liberté, Clarence discute avec Elvis. Fan du King depuis toujours, Clarence est face au miroir. Elvis, lui, fait les cent pas derrière lui, vêtu d’un spectaculaire costume doré.
On l’entend mais on ne voit pas son visage. Pas clairement en tout cas. Elvis conseille à Clarence de tuer le sale type et de se barrer, avant de lancer de manière laconique : « Clarence… j’taime bien. Depuis toujours… et pour toujours. » La messe est dite. Le King a parlé !
Val et le King
Quand il accepte d’apparaître à visage « couvert » dans True Romance, Val Kilmer est déjà une star. Il a déjà tourné Top Gun, Willow, The Doors et Cœur de tonnerre et demeure l’un des talents les plus prometteurs d’Hollywood, au même titre que Tom Cruise et quelques autres élus. Pourtant, dans True Romance, même si Kilmer a toujours eu la réputation de se trimballer un ego XXL, son visage est caché. Il est fuyant. Avec classe et dévouement, Val Kilmer fait à nouveau référence au King du rock and roll, fredonne de sa voix grave, énonce ses vérités et s’évapore après avoir esquissé l’un des mouvements signatures de l’enfant prodige de Tupelo…
Val Morrison
L’actrice Jennifer Tilly est revenue sur sa première rencontre avec Val Kilmer sur Instagram, mardi 2 avril 2025, quelques heures après l’annonce du décès de l’acteur :
« Il y a longtemps, j’ai auditionné pour le film The Doors. C’était une sorte de corvée. Les producteurs ont associés des Jim potentiels à des Pamela (Courson) potentielles. Ils avaient pris pas mal de retard et nous attendions donc sous un porche, sur la pelouse ou dans l’allée. Soudain, une voiture décapotable des années 60 est arrivée en faisant crisser ses pneus, la musique des Doors à plein volume. Un type en est sorti et est entré dans le bâtiment. Il avait les cheveux en bataille, était pieds nus, torse nu. À vrai dire, il ne portait qu’un pantalon moulant en cuir. On s’est tous regardés en se demandant qui était ce type ? Nous étions plus qu’ébranlés par l’audace de son arrivée. Bien sûr, il s’agissait de Val Kilmer et à partir de ce moment-là, plus personne n’avait la moindre chance. »
Dans la peau du lézard
Pour se préparer au rôle du Roi Lézard, Kilmer écoute inlassablement la musique des Doors. Il lit assidûment la poésie de Jim Morrison également et écrit de sa main les poèmes de ce dernier pour pleinement s’approprier sa façon de penser. Val Kilmer n’a pas étudié à l’Actors Studio, mais ses méthodes sont similaires. Quand il entre en communion avec un personnage, il ne fait pas les choses à moitié.
À l’époque, plusieurs acteurs ont été envisagés pour le rôle de Jim. Johnny Depp, Tom Cruise, John Travolta, Richard Gere et même Bono de U2 et Michael Hutchence, qui, il est vrai, a toujours entretenu la ressemblance. Oliver Stone, le réalisateur en charge du projet, veut quant à lui tourner avec Ian Astbury, le leader du groupe The Cult.
Sur le principe, Astbury est d’accord mais il finit par tourner le dos au film après avoir lu le scénario, peu convaincu par la façon dont Morrison y est représenté. Fait amusant : Astbury se retrouvera des années plus tard au micro, au sein du projet emmené par Robby Krieger et Ray Manzarek, The Doors of the 2st Century.
À la recherche du nouveau Jim
Devant le refus d’Astbury, Oliver Stone repense à Val Kilmer, qu’il avait aussi en tête après l’avoir vu briller de mille feux dans Willow. Avant son audition, Kilmer fait parvenir à Stone une vidéo dans laquelle il chante lui-même des chansons des Doors. On raconte que même les membres survivants du groupe, tous associés au film, ont alors eu du mal à faire la différence entre la voix de Kilmer et celle de leur regretté front man.
À l’écran, comme prévu, Val Kilmer fait des merveilles. Il chante comme Morrison, bouge comme lui et lui ressemble de manière frappante. Sa performance, puissante et pertinente, est surtout extrêmement troublante. Y compris pour celles et ceux qui ont connu Jim Morrison.
Un biopic contesté
À sa sortie, de nombreuses voix s’élèvent pour louer le jeu de Val Kilmer. Certains le voient déjà remporter l’Oscar du meilleur acteur. Une récompense à laquelle il ne sera même pas nominé. Nicolas Cage, qui a pris la parole pour rendre hommage à son ami, n’a pas hésité encore aujourd’hui à rappeler à quel point ce manque de reconnaissance fut injuste.
Le film en revanche, est critiqué. Notamment en raison des libertés prises par Oliver Stone. Néanmoins, tout le monde s’accorde à dire que Kilmer fait un parfait Jim Morrison. Totalement habité par le rôle, le comédien y fera d’ailleurs par la suite plusieurs fois référence, de manière indirecte. Car comme le King, mais avec encore plus de force, Morisson a bel et bien hanté la filmographie de Val Kilmer.
Val et le Zim
Val Kilmer croise la route de Bob Dylan sur un plateau de cinéma en 2003, sous la direction de Larry Charles, dans Masked and Anonymous. C’est le Zim lui-même qui a demandé à Kilmer de jouer dans ce film. Un film dans lequel il ressort en quelque sorte son costume du Roi Lézard au détour de quelques scènes forcement marquantes.
Si le rapport entre Morrison et son personnage, un certain Animal Wrangler, n’est jamais développé dans le film, la ressemblance est évidente. À tel point que pour ses admirateurs, Kilmer, sans aller jusqu’à voler la vedette à Dylan, ne se gène pas pour faire de l’ombre à toutes les autres stars du casting, parmi lesquelles Jeff Bridges, John Goodman, Jessica Lange, Angela Bassett ou encore Ed Harris et Bruce Dern.
Il n’est pas non plus déraisonnable de penser à son interprétation dans le film The Doors, à la vue de son long-métrage suivant, le scandaleux Wonderland, dans lequel Kilmer joue la star du porno au destin tragique John C. Holmes. Holmes ayant aussi inspiré Paul Thomas Anderson pour le personnage principal de Boogie Nights, interprété par Mark Wahlberg.
Ultime hommage
Enfin, en 2017, Val Kilmer, alors quelque peu habitué aux DTV sans trop de saveurs, est appelé sur le plateau de Song to Song du prodige Terrence Malick afin de prêter ses traits à une autre star de la musique, fictive cette fois-ci, qui évoque elle aussi Jim Morrison par son comportement extravagant et outrancier.
Le dernier clin d’œil (volontaire ou non) fait à l’acteur. Song to Song est d’ailleurs le dernier film dans lequel il apparaît en forme. Les suivants, peu nombreux, ayant été tournés après ou pendant son combat contre la maladie, qui l’a privé de sa voix si caractéristique…
Music Man
Val Kilmer a donc joué Elvis et Jim Morrison dans des films qui restent parmi les meilleurs de sa riche filmographie. La musique, plus généralement, a toujours fait partie de sa vie. À l’écran comme en dehors. Plusieurs rôles l’ont rapproché de cette passion. On peut notamment citer Salton Sea, dans lequel il campe un joueur de trompette et bien sûr ses apparitions dans deux clips du groupe Tenacious D, pour les chansons To Be The Best et Roadie.
Parfois, même quand la musique, n’était pas au second plan, Kilmer s’arrangeait pour jouer comme une rock star. Comme dans Tombstone par exemple, où son Doc Holliday, bien que diminué par la tuberculose, possède indéniablement le charisme d’une authentique star de la scène…
Terminons cet hommage en rappelant que Val Kilmer a aussi sorti un album en collaboration avec Mick Rossi, lui aussi acteur. Intitulé Sessions with Mick, le disque en question est sorti en 2007. Fort de sept chansons co-écrites par Kilmer, il exprime sans détour la passion pour celui qui, toute sa vie, s’est laissé consumer par ses amours… et ses démons. Comme Jim Morrison dont l’épitaphe, inscrite en grec sur sa tombe parisienne, résume de manière concise et puissamment pertinente son existence : « Fidèle à son propre démon ».