VIOLATOR, quand Depeche Mode enterre les années 80

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L’album Violator, entre coup de maître et apogée précoce

Violator

En 1990, après une ascension progressive, l’album Violator apporte un crédit universel à Depeche Mode. Un succès unanime, plutôt inattendu, compte tenu de la teinte globalement sombre de leurs productions.

Trois ans plus tôt, l’album Music for the Masses avait légitimé un genre qui peinait à être reconnu comme tel. Car si on s’attarde uniquement sur la new wave et la frange grand public de la cold wave, le gros défaut des années 80 est sans doute d’avoir fait la part belle, de manière trop généreuse, aux one hits wonder. La période compte indéniablement moins de grands albums que les autres décennies. L’évolution constante et construite de Depeche Mode à travers leurs opus, vient pourtant mettre à mal cette théorie.

Sweetest Perfection

Après le succès de l’album précédent, on pourrait penser que Violator n’est qu’une stratégie commerciale pour rallier à sa cause, un public rock avec lequel Depeche Mode flirte déjà depuis un moment. Compte tenu de l’inspiration qui en émane, il semble plus probable que le groupe ait tout simplement cédé à l’envie de fusionner, au moins dans les sonorités, leurs deux influences majeures. En témoigne ce titre inspiré par le One of These Days de Pink Floyd

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Depeche Mode – Clean (Violator)

Cette nouvelle perspective s’accompagne d’un changement de méthode. D’ordinaire, chaque album fait l’objet de réunions, afin d’en établir la ligne directrice. Martin Gore amène au studio, l’essentiel des instrumentaux dans une forme déjà très élaborée. Pour ce septième album, une deuxième maquette est enregistrée avec l’équipe au complet.

Violator

Martin Gore, Dave Gahan, Alan Wilder et Andrew Fletcher sont soutenus par Flood à la production, et le franco-arménien François Kevorkian au mixage. Tout le monde est impliqué dans la finalisation des morceaux. Mais ne vous méprenez pas, comme ceux qui l’ont précédé, Violator porte bien la griffe du compositeur peroxydé. Le titre Enjoy the Silence, en guise de clin d’œil, vient d’ailleurs rappeler la teinte des opus précédents…

Depeche Mode – Enjoy The Silence (Violator)

Quand World in My Eyes démarre, on est de suite happé par le beat hypnotique. La voix de Dave Gahan nous entraîne dans un voyage intérieur, afin de redécouvrir le monde via le prisme de Depeche Mode. Entre amour glacial et douceur désespérée. Un titre positif, selon Martin Gore. Dans tous les cas, trente ans plus tard, le charme opère toujours…

Depeche Mode – World in My Eyes

Si l’entame est magistrale, que dire du titre hanté qui lui succède ?! Martin Gore délivre un texte saisissant sur la magie et l’illusion générée par “la brune”. L’injection d’héroïne devient source de perfection, douce infection sublimée par un train fantôme, où le son d’une guitare dérape dans les virages. Perle souvent oubliée des compilations du groupe, un titre délicieusement pervers, et dangereusement envoûtant.

Depeche Mode – Sweetest Perfection

Evidemment, six mois avant la publication de l’album Violator, le premier extrait, Personal Jesus, avait déjà bien lancé l’affaire. Son sujet osé, son rythme martial et martelé, son riff de guitare obsédant, tout avait conquis l’ensemble du public et de la profession. Inspiré par la biographie de Priscilla Presley, il traite du danger de la fascination amoureuse quand elle se mêle à l’idolâtrie. Un titre repris par Johnny Cash sur ses vieux jours, et encensé par Robert Smith et le monde du rock. Même Johnny le “pourri” y est allé de son compliment…

“ C’est un sérieux problème pour moi, toute cette technologie. Les personnes qui l’ont le mieux utilisée, ce sont Depeche Mode. ‘Ton Jésus personnel !’ Bon sang mon pote, ils ont tout compris ! Ils ont utilisé l’effet Casiotone et ont enroulé une chanson autour de lui, mais ils ne l’ont pas laissé dicter la chanson. C’est un morceau que j’adore. J’ai été très impressionné par leur courage, oser aborder un tel sujet ! “
John Lydon

Le single trust le haut des charts dans une douzaine de pays. Le clip en noir et blanc tourné à Almeria (Espagne) par Anton Corbijn finit de le rendre culte. Pour changer d’une version que vous connaissez par coeur, je vous propose ce live à Barcelone (1993), électrique à tous les niveau…

Depeche Mode – Personal Jesus (Live Barcelone 1993)

L’emprise des modèles Kraftwerk, Talking Heads, David Bowie, The Damned, n’existe plus. Depeche Mode a imposé un son, un style. Leur dessein est désormais de parvenir à se réinventer, en trouvant une nouvelle orientation à l’aube des 90’s. Conserver le cynisme, les chants apaisants et les mille feuilles sonores, mais augmenter la puissance évocatrice de leurs instrumentaux en épurant les thèmes, et en dopant le beat. L’opération est une réussite totale.

Depeche Mode – Policy of Truth

Si Black Celebration (1986) et Music For the Masses (1987) faisaient déjà figure de nuages dans le ciel bleu turquoise des 80’s, Violator est une véritable procession de nuit. A l’image de certaines œuvres de Nick Cave ou The Cure, il déclenche une fascination macabre et gothique. Des images en noir et blanc de cités en ruine se succèdent. Et on se laisse bercer par un malaise urbain, ballet nocturne, étrangement séduisant et hypnotique. Dans le clair de lune, une ultime prière s’élève vers le ciel.

Depeche Mode – Waiting For The Night

Le titre de l’album n’est pas un excès d’obscurantisme, mais un simple trait d’humour. Pour comprendre, il faut se resituer dans le contexte de la fin des années 80, lorsque les groupes de hard-rock baptisaient leurs opus de noms aussi effrayants que dérisoires.

Neuf titres puissants et qui marquent les esprits. On est pas loin d’une “sweetest perfection”. Pour ceux souhaitant reprendre une ration d’imprévu, je vous incite à découvrir Dangerous, Happiest Girl, Sea of Sin, ou encore les étonnants instrumentaux Sibeling, Kaleid, et le terrifiant Mephisto. Tous des titres bonus, publiés sur la réédition 2006 de l’album.

Dangerous (Violator)

Sans le vouloir vraiment, Depeche Mode entre dans une nouvelle dimension. Désormais, à chaque sortie, conférence de presse, ou dédicace, c’est l’émeute. Les plus grandes salles leurs sont réservées, et les stades ne vont pas tarder à ouvrir leurs portes pour les accueillir.

Le complexe de l’album parfait

Alors bien sûr, il est parfois difficile pour l’auditeur lambda d’imaginer qu’un tel succès et un tel accomplissement puissent devenir un frein à la création. Pourtant, comme l’affirme Andy Fletcher…

“Lorsque l’on a publié Violator, on est devenus inexplicablement “énormes”. C’était juste incroyable, et en quelque sorte, on ne s’en est jamais vraiment remis. Après ça, on se sentait comme si on allait tout gâcher.”

La suite de leur carrière n’est pourtant pas dénuée d’intérêt. Au final, la prouesse de réussir un excellent album qui plaise au plus grand nombre, aurait du les dispenser de toute exigence. La notion de performance étant, comme dans tout art, très subjective, que peut faire un artiste une fois que, de l’avis général, il a atteint son point d’acmé ? Il ne peut que décevoir, et doit pourtant s’évertuer à chercher encore une manière de toucher le ciel. Aussi sombre soit-il…

Serge Debono

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