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L’homme qui marchait droit

5 juillet 2003. Johnny Cash apparaît sur la scène du Carter Ranch à Hiltons en Virginie. Il s’installe sous l’impressionnante structure en bois connue sous le nom de Carter Family Fold. Ce n’est bien sûr pas la première fois que l’Homme en noir se produit dans ces lieux marqués par les performances de la Carter Family, au sein de laquelle a chanté June Carter, sa défunte épouse. De bien des façons, le Carter Ranch a joué un rôle dans l’histoire d’amour de June et Johnny. Son retour, moins de deux mois après la mort de sa bien-aimée, n’a rien d’un hasard. Cash le sait, son départ est imminent…

Trop faible pour marcher seul mais trop fier pour accepter d’apparaître sur un fauteuil roulant, Johnny Cash arrive sur les planches aidé par ses deux assistants. Il prend place sur une chaise et commence son concert de la même façon qu’il a commencé les milliers qui ont précédé ce moment : « Bonjour, je suis Johnny Cash ». Fidèle à sa guitare acoustique, il entonne Folsom Prison Blues, I Walk The Line et la reprise de Kris Kirstofferson, Sunday Mornin’ Comin’ Down.

Le chant du cygne de l’Homme en noir

Johnny Cash sur scène

Quand vient le moment d’interpréter Ring of Fire, que June Carter a composé il y a bien des années, à l’époque où le soleil faisait une percée héroïque dans le ciel de Cash, ce dernier prend le temps de rendre hommage à sa muse : “Ce soir, l’esprit de June Carter m’éclipse, avec l’amour qu’elle avait pour moi et celui que j’ai pour elle. Nous nous connectons quelque part entre ici et le paradis. Elle est venue pour une courte visite ce soir, depuis les cieux, pour me donner du courage et de l’inspiration, comme elle l’a toujours fait.”

Puis Cash a terminé son concert avec Angel Band, Big River et Understand Your Man. Morceau qu’il n’avait pas joué sur scène depuis 25 ans. Dans la salle ce soir-là, tous les spectateurs ont l’intime conviction qu’ils viennent d’assister à un événement unique. Cash lui, sait peut-être qu’il vient de donner son ultime concert.

Une vie de luttes

La vie de Johnny Cash fut marquée par les addictions et les excès. Il a chuté mais s’est toujours relevé. Quand plus personne ne semblait s’intéresser à sa musique, au fil des bouleversements ayant secoué l’industrie musicale, Cash a toujours trouvé le moyen de se réinventer pour continuer à faire ce qu’il savait faire de mieux.

Quand Rick Rubin vint le chercher en 1993 pour signer avec lui un contrat qui allait aboutir à enregistrement d’albums amenés à devenir des classiques, personne n’avait envie de miser sur lui. C’est donc presque logiquement, résilient comme jamais, que Cash ne laissa pas la maladie anéantir ses projets quand les docteurs lui diagnostiquèrent en 1997 une maladie neurodégénérative, avant de lui trouver une neuropathie associée au diabète. Quand en 1998 il fut hospitalisé à la suite d’une méchante pneumonie, Cash sut que le Seigneur, auquel il avait toujours été fidèle, n’avait pourtant pas encore pour intention de le rappeler à ses côtés.

La dernière résurrection

Johnny Cash et Rick Rubin

Loin d’essayer de défier son Créateur et de tenter de repousser l’inéluctable, Cash mobilise ses forces et adapte sa musique à son état, bien aidé par Rick Rubin. Ce dernier lui soumet des propositions de morceaux parfois issues de genres radicalement opposés au sien. C’est ainsi que la star de la country se retrouve en studio à sublimer des chansons de Soundgarden, de Depeche Mode ou encore de Nine Inch Nails, auquel il emprunte le morceau Hurt…

Quand Ricky Rubin fait écouter Hurt à Cash, ce dernier reste dubitatif. « À cause du son de la chanson, je pense qui lui était difficile de l’écouter » confiera plus tard le producteur qui décide d’adopter une approche différente, persuadé que Hurt fait écho aux souffrances de celui qui de toute façon, lui a confié les rennes de sa carrière : « Lis simplement les paroles. Si tu les aimes, nous trouverons un moyen de la faire afin qu’elle te convienne », assure Rubin à Cash. « Il l’a écouté et il m’a dit : « si ça te tient à cœur, nous pouvons essayer » ».

« Nous avons tout reconstruit à partir de zéro. La santé de Johnny Cash se détériorait et j’ai essayé de choisir des chansons qui avaient un sens lyrique par rapport au son de sa voix et à sa manière de chanter. Il était d’ailleurs terriblement perturbé par la façon dont sa voix sonnait. Souvent, au cours des sessions, il était déprimé. Toute sa vie il avait pu compter sur sa voix et à ce stade, il ne pouvait plus. C’était un vrai combat pour lui. Mais par la suite, nous avons réussi à tout assembler et il a adoré. »

Le succès dans la douleur

Dans la foulée, Cash tourne un clip. Son dernier. June Carter accepte de faire une apparition, soulignant l’émotion que les paroles et la voix de Cash expriment sans détour. Dans cette vidéo, réalisée par Mark Romanek, les mots de Trent Reznor font écho à toute une vie passée sur les routes. Le légendaire outlaw de la country et du rock and roll exprime ses peurs mais fait face. Toujours. On peut le voir dans sa prime jeunesse, quand, au sommet du monde, il regardait son destin droit dans les yeux avec une assurance folle. Plus que le récit d’une existence bien remplie, tumultueuse et passionnante, c’est aussi une certaine Amérique, celle des cowboys, des troubadours sans lendemain, celle d’Elvis, d’Hank Williams et de Jerry Lee qui se raconte dans cette vidéo bouleversante aux accents gothiques, parsemée de superbes évocations de la Bible.

De son côté, Trent Reznor, au départ lui aussi assez circonspect, affirme avoir pleuré en l’entendant. Plus qu’aucune autre des reprises enregistrées sous la houlette de Rick Rubin, Hurt incarne toute l’essence d’un Johnny Cash amoindri mais plus puissant que jamais.

Le public et les critiques réservent un véritable triomphe à Hurt et plus généralement aux albums de la série American Recordings, enregistrés avec Rick Rubin. Le morceau The Man Comes Around également, s’impose comme l’un des plus éloquents du répertoire de l’Homme en noir. La culture populaire s’empare de ces nouvelles chansons, les récompenses pleuvent et Cash, comme à ses débuts et comme aucun autre de ses contemporains, renoue avec la gloire. À 71 ans, il vient de faire l’un des plus spectaculaires come-backs de l’histoire de la musique.

Jusqu’au bout du chemin

Johnny Cash et June Carter Cash

Quand il a signé avec Rick Rubin, Johnny Cash a décidé de lui accorder toute sa confiance. La sortie du premier album, puis du second lui ont prouvé qu’il avait eu raison. Les deux hommes s’entendent bien. Rubin comprend Cash et Cash comprend Rubin. Le respect est mutuel. Quand la santé du musicien décline, Rubin adapte les sessions, toujours avec une grande déférence. En 2003, alors que la vidéo de Hurt devient l’un des plus regardées et des plus saluées, Cash sait néanmoins que son périple est bientôt terminé. Toute l’attention et l’admiration dont il fat l’objet sont, il en est conscient, le point culminant du dernier épisode de son existence.

Le 15 mai 2003, alors qu’il pensait partir avant elle, compte tenu de son état de santé, Johnny Cash doit faire face à la mort de sa bien-aimée. Le choc est immense. June lui a sauvé la vie, il y a bien des années. Elle l’a toujours accompagné. C’est elle qui lui a inspiré son courage et ce désir, ardent, de continuer à avancer pour rendre hommage, jour après jour, au talent que Dieu lui a confié. Si tout s’était déroulé comme prévu, lui, la rock star abîmée par les excès, aurait du partir avant. Mais non, le destin, parfois cruel, lui imposait une dernière épreuve. L’une des plus difficiles.

Cependant, malgré tout, conformément aux dernières volontés de sa femme, Johnny Cash continue. Il se relève, une nouvelle fois, et retourne en studio.

Derniers instants d’une légende

Retour le 5 juilllet 2003… Johnny Cash vient de donner son dernier concert. La vie le quitte peu à peu. La souffrance est réelle, comme une vieille amie ayant décidé de se rappeler à lui. Il peut compter sur ses proches et sur ses enfants mais néanmoins, il se sent seul. June n’est plus là, à le considérer avec bienveillance, avec ce regard que le clip de Hurt a magnifiquement su mettre en valeur.

À Nashville, Johnny Cash sait que sa dernière heure est proche. Peut-être se revoit-il, quand il n’était encore qu’un petit garçon, l’oreille collée au poste de radio pour écouter la Carter Family. Il se souvient certainement de ses rudes après-midi dans les champs de coton à Dyess en Arkansas. Dans son esprit flotte la voix de sa chère mère, dont il a par ailleurs chanté les cantiques, toujours sous la supervision de Rick Rubin. Il pense aussi à son frère Jack, mort à 14 ans suite à un terrible accident.

Des images de son séjour à l’armée, en Allemagne, lui reviennent en tête. Tour à tour, il évoque ses amis Elvis, Sam Phillips et Jerry Lee Lewis. Il se rappelle comment un jour, des taulards lui ont offert une seconde chance, quand une série de concerts dans les prisons lui ont permis de revenir à la tête de charts. Spectateur de son propre passé, Cash revoit des scènes des films et séries dans lesquels il a joué, parfois aux côtés de June. Il prie et remercie Dieu pour ses louanges. Il rend grâce pour la force qui lui a permis de se défaire des démons de la drogue, quand la vie semblait trop désespérée pour valoir la peine d’être vécue.

« The Man comes around »

Toute sa vie Johnny Cash a chanté pour les oubliés. C’est, selon ses propres mots, pour cela qu’il portait le noir. Il a chanté devant des présidents et aux côtés d’autres pointures, au sein des Highwaymen notamment, avec Willie Nelson, Kris Kristofferson, Waylon Jennings et Roy Orbisson.

Johnny Cash a incarné cette Amérique sujette à tous les fantasmes qui avait encore le regard tourné vers l’Ouest. Était-il conscient de son importance dans l’histoire de ce pays. Une nation à laquelle il a offert certains de ses hymnes les plus emblématiques ? Peut-être. Cash ne semblait pas se nourrir d’une quelconque forme d’auto-congratulation. Il marchait droit, simplement. Au fond, c’est ce qu’il a toujours fait, jusqu’à la fin, quand son âme riche a quitté son enveloppe charnelle et qu’il est allé rejoindre June Carter, seulement 4 mois après que celle-ci ne lui ait été enlevée. Avec elle où il repose maintenant dans leur propriété d’Hendersonville dans l’état du Tennessee.

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Féru de rock and roll, avec une préférence pour les années 60, 70 et 80, journaliste culturel, passionné de littérature et de cinéma, Gilles Rolland a publié quatre livres aux éditions Camion Blanc : Paroles de Fans Guns N' Roses, Paroles de Fans Rammstein, Le Heavy Metal au Cinéma et Welcome to My Jungle : 100 albums rock et autres anecdotes dépareillées. Ses 7 albums d'île déserte ? The Doors – The Doors, Appetite For Destruction – Guns N' Roses – Pump – Aerosmith, Overkill – Motörhead, Abbey Road – The Beatles, Ramones – Ramones et Kristofferson – Kris Kristofferson.