Un film d’Anton Corbijn, avec Sam Riley et Samantha Morton.

Control (affiche)

Control est un film défiant les lois du genre. On a longtemps pensé que le biopic était un exercice difficile, qu’il était préférable de confier à un cinéaste d’expérience. Et puis, les déceptions s’accumulant telle une pile de linge sale, certains producteurs comprirent que la partie n’était pas aisée, et qu’un “clipper” serait sans doute plus à même de combler le désir du spectateur.

Si en 2010, on confie à Floria Sigismondi, photographe et clippeuse, les rênes du film The Runaways, c’est entre autres raisons, parce que trois ans auparavant, un certain Anton Corbijn a oeuvré de fort belle manière sur ce biopic consacré à Ian Curtis. Le hollandais, fort d’une renommée internationale de photographe, mais aussi de clipper virtuose avec Depeche Mode, U2 et Echo and the Bunnymen, avait également eu le privilège de photographier Ian Curtis à l’époque de son éclosion avec Joy Division.

Véritable aficionado, son œuvre s’inspire du récit Touching From a Distance publié par Deborah Curtis. L’épouse du chanteur est d’ailleurs créditée en tant que co-scénariste du film. Corbijn décide de mettre tout son art du noir et blanc au service de l’histoire. D’emblée, il nous plonge dans la grisaille de la banlieue de Macclesfield, au nord de Manchester, à la fin des années 70. Il nous montre une Angleterre devenue austère sous le joug du Thatchérisme, et donnant naissance à une génération souhaitant rompre avec le conformisme. Tandis que les conflits s’intensifient en Irlande, cette jeunesse va tenter d’embraser le pays avec l’émergence du punk-rock.

Control – Scène d’ouverture

Au milieu du public d’un concert des Sex Pistols, un jeune homme longiligne et taiseux fomente sa propre révolution. Elle s’appellera Cold Wave. Aussi fulgurante qu’éphémère, elle influencera bien des artistes durant les décennies à venir. Il faut dire que Ian Curtis est poète, et bien que ses écrits suintent l’angoisse et la mort, son style est imparable. Si le punk-rock avait un peu délaissé la langue de Shakespeare, ce sinistre trublion à la voix sépulcrale allait se charger de la remettre au goût du jour.

Control – She’s Lost Control

A ce stade, si vous pensiez plonger en pleine success-story, vous faites fausse route. Bien que les autres membres du groupe, Sumner, Hook et Morris semblent goûter le plaisir d’un succès d’estime, Ian Curtis sombre irrémédiablement dans une dépression dont il ne sortira jamais. Son corps souhaitant exprimer sa douleur, se manifeste par des crises violentes d’épilepsie. A plusieurs reprises, il est contraint d’interrompre les concerts du groupe.

La caméra de Corbijn le suit comme une ombre, saisissant de subtils changements d’humeur dans le regard de Sam Riley. De son côté, ce dernier semble né pour le rôle. Il lui vaudra d’hériter quelques années plus tard, de celui de Jack Kerouac (sous le pseudonyme de Sal Paradise), dans l’adaptation de son livre Sur la Route.

Sam Riley (sous les traits de Ian Curtis) par José Correa

Plus le film avance, plus on pénètre l’esprit torturé de ce jeune homme fascinant. Chacun de ses gestes, la moindre de ses mimiques, attire l’œil du spectateur. On espère vainement entrevoir une lueur jaillir de son regard, lorsqu’il tombe amoureux, ou devient père. Mais tandis que l’entreprise “Joy Division” prend son envol, l’étau ne cesse de se resserrer autour son chanteur. Il semble s’épuiser dans une lutte interne perdue d’avance.

Et c’est tout l’art du réalisateur de nous emmener au bout de ce calvaire, dans un noir et blanc à l’esthétique glaçante, pendant que la bande son nous berce de sa pop baroque, enragée et lancinante.

Control Bande Annonce

Production indépendante, Control n’obtient un succès populaire qu’au fil du temps. En revanche, il glane la Mention Spéciale de La Caméra d’or au Festival de Cannes 2007. Ainsi que le prix du meilleur film à la cérémonie des BIFA (British Independent Film Awards).

Contrairement à la majorité des biopics, si on ne ressort pas indemne du visionnage de Control, on ne peut bouder son plaisir d’avoir assisté (pour une fois ?) à une éblouissante réussite.

Serge Debono

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