KRAFTWERK, Radioactivity : sur toutes les ondes

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La culture se partage !

Le tube électronique de 1976 !

Le groupe Kraftwerk
Kraftwerk en 1976

C’est le début de l’été. La télé est allumée sur l’une des trois chaînes pour Midi Première, l’émission présentée par Danièle Gilbert. En ce milieu des années 70, l’ado apprenti Rocker cherche désespérément des images de sa passion à la télévision. A part Freddy Hausser qui balance de superbes documents dans son émission Juke Box mais programmée à des horaires d’insomniaques, on attend les rares passage des Rubettes, de Status Quo ou de Wings dans les émissions de variétés. Internet, YouTube ? Néant. Bref, la Gilbert flanquée de Michel Sardou annonce un groupe avec un nom imprononçable, des Allemands : Kraftwerk !”

Kraftwerk – Radioactivity (1975)

C’est le choc ! Visuel d’abord. Quatre gars, cheveux courts – on est loin des bouclettes de Peter Frampton -, en costumes de bureaucrates. Pas de guitares mais des petits synthés. Pas de batterie non plus, un duo au centre manipulent de fines tiges métalliques sur des plaques scintillantes. Et le son ! Une série de toquements comme un compteur Geiger, une nappe de chœurs grégoriens, une basse répétitive, puis une suite de notes accrocheuses au clavier, accompagnée de chuintements métalliques et comme des coups sur de la tôle, en rythme saccadé. Alors, la voix désincarnée mais aussi fragile annonce en Anglais :

Radioactivity

Is in the air for you and me

Radioactivity

Discovered by Madame Curie…

Suit un solo… En code morse ! Et reprise du chant, germanique cette fois !
Vraiment différent et sans équivalent. D’une absolue modernité.

ULTRA RÉALISME

Comme des milliers de Français, on achète le 45 tours. La pochette ultra réaliste d’Emil Schult, quasi identique à l’album pour le recto, imite en noir et blanc un poste de radio rudimentaire. On saura ensuite que c’est une allusion à un modèle très répandue en Allemagne, lors des sombres années du nazisme. La radio pour contrôler les masses…

Pochette du single Radioactivity
Radioactivity, single

Au verso, photo du quatuor autour d’une table de bistrot, la même radio posée sur celle-ci. Il y a quelque chose de désuet dans ce portrait rétrofuturiste.

Single cover
Radioactivity : verso du single

On met la seconde face : Antenna. Rythmique métallique à nouveau, des basses, en fait un des premiers séquenceurs, la même voix avec de l’écho court et de la réverbération. Après chaque couplet, au lieu d’un chorus de guitare, un son de synthé, entre grondement grave et bip spatial. Paroles énigmatiques sur l’émission et la réception, on dirait le schéma de Jacokson sur la communication. Et en plus, c’est dansant ! Ce morceau a des années d’avance. Les gars de Düsseldorf inventent les courants électroniques de l’avenir.

Antenna (1975)

ROCK ALLEMAND

A la fin des années 60 et au début des années 70, des formations apparaissent un peu partout en Allemagne de l’Ouest : Amon Düül II, Can, Neu!, Faust, Ash Ra Tempel, Popol Vuh, Cluster… Influencés entre autres par Pink Floyd, le Velvet Underground, le Free Jazz, Stockhausen, Terry Riley ou les musiques ethniques, la plupart de ces projets cherchent à se démarquer du Rock Anglo-saxon. Très vite, certains utilisent des synthétiseurs, instruments à l’époque difficilement contrôlables et souvent de la taille d’une armoire bavaroise. La presse évoque la Kosmische Musik ou le Krautrock (Rock choucroute !) tandis que les disques se vendent comme des bretzels notamment en France. Parmi tous ces artistes se distinguant par un primat de l’électronique se trouvent le wagnérien Klaus Schulze, les cosmiques Tangerine Dream et enfin Kraftwerk, la “centrale électrique” de Düsseldorf.

BEACH BOYS DE LA RUHR

Au départ en 1970 un duo avec Ralf Hütter, chant / instruments (A gauche sur la vidéo), et Florian Schneider, chant / instruments (A droite), Kraftwerk s’élargit à un quatuor avec l’arrivée de deux percussionnistes Wolfgang Flür puis Karl Bartos vers 1975.

Kraftwerk en 1975Contrairement à Schulze ou Edgar Froese de Tangerine Dream qui ont une vision spatiale et donc planante, avec des titres longs et introspectifs, Hütter et Schneider privilégient une approche plus terre à terre, à la fois mélodique et bruitiste, réaliste et minimaliste, même si elle reste imprégnée d’un certain romantisme européen, tout en ne manquant pas d’un sens de l’humour à froid.
Leur 4e album, Autobahn (1974), conceptualisé autour de l’univers de la route cartonne chez les critiques et le public, notamment en Grande-Bretagne et aux USA. Le thème principal chanté par Hütter,  avec son leitmotiv “Wir fahren, fahren, fahren auf der Autobahn,” évoque pour certains esthètes le groupe de Brian Wilson, d’où leur surnom de “Beach Boys de la Ruhr”. Une appellation qui ne peut que leur plaire…

Autobahn Live (Extraits) (1975)

Sur scène, Kraftwerk marque encore sa différence en choisissant une scénographie dépouillée – néons, machines miniaturisées (Un exploit à l’époque)… -, alors que leurs camarades optent pour une opulente démonstration de claviers digne d’un laboratoire de savants fous.

ACTE FONDATEUR

Paru fin 1975, l’opus Radio-Activity ou Radio-Aktivitäk pour la version allemande joue avec le concept d’ondes, radioactives, radiophoniques, sonores ou stellaires. Il n’y a aucun instrument conventionnel. Séquenceurs, synthétiseurs, vocodeur (Pour le traitement des voix), batterie électronique… sont les nouveaux souverains de l’instrumentarium. Surtout, en mélangeant chanson Rock / Pop et avant-garde électronique, le groupe rédige un véritable acte fondateur de l’Électro Pop.
Impressionnant, depuis la version longue de Radioactivity ou le majestueux Radioland, en passant par des thèmes parfois plus angoissants – Radio Stars – ou dansants – Airwaves -, ce LP reste un chef d’œuvre toujours fascinant.

Pochette de Radio-Activity
L’album Radio-Activity, verso du vinyle

Il rencontre un énorme succès principalement en Allemagne et en France, soutenu par le single devenu en 1976 le générique d’une émission radio populaire, Maximum de Musique, sur Europe 1, animée par Jean-Loup Lafont. Une évocation des ondes devenant l’emblème d’une émission de radio, les 4 ont dû apprécier…

Radio-Activity Full Album (2009 Remaster)

INFLUENCES

La démarche de Kraftwerk frappe aussi un certain David Bowie, toujours à la recherche d’innovations. A tel point que celui-ci diffuse l’album Radio-Activity avant les concerts du Isolar Tour, le lancement de son disque Station To Station en 1976. De même, il reprend l’idée d’un éclairage scénique par néons, dispositif déjà présenté par le quartet. L’année suivante, Bowie citera carrément Florian Schneider, et rendra ainsi hommage aux Allemands dans le titre V-2 Schneider sur le LP Heroes, second volet de son périple berlinois, bien sûr sous influences.

David Bowie – V-2 Schneider – Heroes (1977)

D’autres volumes de Kraftwerk suivront, tous aussi essentiels : Trans-Europe Express, The Man-Machine, Computer World… Ces créations auront un impact considérable sur la musique – New Wave, Electro Pop, Indus, Hip-hop, Ambient… – et la culture contemporaine.

STOP RADIOACTIVITY

En 1991, lors de l’album The Mix, puis pendant les tournées ultérieures, Kraftwerk revient sur son classique en y ajoutant un message ouvertement antinucléaire, énumérant les catastrophes atomiques de notre époque depuis Hiroshima et en glissant un STOP RADIOACTIVITY sans ambiguïté.

Radioactivity Live – The 3D-Catalogue (2017)

Enfin, le français Rodolphe Burger et sa dernière bande Kat Onoma  oseront reprendre ce titre avec une lecture tout en guitares et saturée de tension électrique.

Kat Onoma – Radioactivity Live (1996)

Kraftwerk, dans une version remaniée dirigée par Ralf Hütter, tourne toujours avec des spectacles innovants en 3D. Florian Schneider nous a quittés au printemps 2020.

Bruno Polaroïd

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