TANGERINE DREAM : dans l’œil du Cyclone

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La culture se partage !

Splendeurs et turbulences d’un groupe cosmique

Tangerine Dream en 1978
Tangerine Dream, 1978 : Krüger, Froese, Franke, Jolliffe (Pochette intérieure de Cyclone en vinyle)

Un concert sous chapiteau, sur un parking au lieu de la salle de la Foire Commerciale ? En plein hiver ? Et tout ça à cause du Congrès du Parti Communiste ? Ben tant pis, on l’attend depuis des mois cette date de Tangerine Dream ! Les maîtres de la Kosmische Musik viennent à Lille ce Samedi 4 Mars 1978. On ne va pas rater ça !
Il fait froid. Le chapiteau est comble, environ 2000 spectateurs. Sur scène, une impressionnante démonstration de matériel, des claviers partout, synthétiseurs, séquenceurs, leurs modules…

Et une imposante batterie. Selon le dernier Best et Hervé Picart, le spécialiste de la Musique Progressive, Tangerine Dream opère une mutation pour le nouvel album Cyclone et sa longue tournée européenne. Le talentueux Peter Baumann a quitté le groupe allemand quelques mois auparavant en privilégiant ses projets solo. Edgar Froese, le mentor du groupe et Christopher Franke le rythmicien, ont donc engagé deux vieilles connaissances, l’Anglais Steve Jolliffe et Klaus Krüger. Le plus intrigant n’est pas que Krüger soit aux percus, le Dream a déjà eu des batteurs, notamment un certain Klaus Schulze, ou même Franke. Non, c’est que Jolliffe, multi instrumentiste et maître des instruments à vent, va chanter ! C’est une révolution pour Tangerine Dream dont l’œuvre s’affiche instrumentale depuis sa naissance…

Tangerine Dream – Live Lille – Reportage de FR3 (1978)

ATELIER DE RENCONTRES (1967 – 1972)

Tangerine Dream, quel beau patronyme ! Créée dès 1967 à Berlin par Edgar Froese, la bande fait partie de cette vague de groupes de l’Allemagne de l’Ouest, marqués par le refus du conformisme (On les comprend !), et influencé dans le cas du Dream par les premiers Pink Floyd, Terry Riley, Thomas Kessler ou le surréalisme… (Voir l’article sur Kraftwerk).

Un sacré personnage que ce Froese, artiste complet, claviériste et guitariste tout en ayant une formation de peintre / sculpteur. Le gars a même rencontré Dali en Espagne.
Pendant des années, Tangerine Dream va évoluer comme un atelier de rencontres artistiques où joue le meilleur de l’avant-garde allemande, tels Conrad Schnitzler – futur membre de Cluster –, Florian Fricke de Popul Vuh ou Klaus Schulze. Leurs disques deviennent des témoignages de ces confrontations musicales : Electronic Meditation en 1970, Alpha Centauri, 1971, Zeit en 1972.

Cold Smoke – Electronic Meditation (1970)

Froese y applique déjà une vision expérimentale et sans limites, notamment de temps. Par exemple, pour l’impressionnant double album Zeit, chaque titre occupe une face de vinyle. On est loin du format radio de 3 minutes…
Le groupe utilise aussi bien des instruments conventionnels, orgue, guitare, piano, flûte, violoncelle… – avec une approche souvent innovante – que des bizarreries comme des boucles de magnétophones à bandes, les synthés VCS3 ou Moog 3P des copains et plus tard le mellotron.

Déjà, la dimension souvent non narrative de la musique de Tangerine Dream permet à chaque auditeur d’y coller ses rêves, ses angoisses, sa sensibilité.

Fly And Collision Of Comas Sola – Alpha Centauri (1971)

A partir de 1971 / 1972, le groupe se stabilise en triumvirat avec l’arrivée d’abord de Christopher Franke – claviers, flûte, percussions – puis Peter Baumann, claviers également.

GRAND ŒUVRE COSMIQUE (1973 – 1977)

Tangerine Dream en 1976
Tangerine Dream, 1972-1977 : Franke, Baumann, Froese

En 1973, après le LP Atem, le trio signe chez le nouveau label anglais Virgin, qui gagne alors beaucoup d’argent avec le fameux Tuberlar Bells de Mike Oldfield. Ils peuvent ainsi investir progressivement dans des synthétiseurs et des séquenceurs. On peut parler de révélation car ces instruments complexes, à l’époque instables et sans possibilité de mémorisation, permettent aussi une recherche tout azimut et infinie, ce qu’espéraient les trois musiciens. Franke surtout développe une pratique sérielle du séquenceur, ses suites de notes basses, répétitives et hypnotiques assez sommaires des débuts deviennent de complexes structures polyrythmiques et polyphoniques.

Avec Phaedra (1974), Tangerine  Dream ouvre une période dorée caractérisée par des albums de plus en plus aboutis, mêlant expériences électroniques et obsession du Grand Œuvre Cosmique.

Rubycon – Part One (1975)

L’incroyable Rubycon, peut-être le plus aventureux (1975), le live Ricochet (1975), le plus classique Stratosfear (1976), la musique du film Sorcerer (1977), le double live Encore (1977), ultime opus avec Baumann, représentent des réussites artistiques majeures et de réels succès commerciaux, particulièrement en France où l’on peut dire que ça plane pour eux ! Les Français s’entichent en effet pour tous ces Teutons de l’électron – comme Kraftwerk ou Klaus Schulze -, le thème principal de Rubycon devenant même le générique de l’excellente émission de Cinéma / Débat, l’Avenir du Futur sur TF1.

Stratosfear – Idem (1976)

Notons que Froese et sa compagne Monique réalisent les superbes pochettes des disques, créant ainsi des objet artistiques complets.
Leurs concerts participent à la mythologie du groupe, sorte de grandes messes initiatiques, parfois d’ailleurs dans des Cathédrales (Coventry, Reims avec Nico du Velvet Underground). Le trio déballe tout son attirail et improvise de longs voyages spatiaux, faisant preuve d’une rare maîtrise de ses machines devant un public fasciné, l’égrégore prêt à décoller. L’usage de certaines cigarettes non contrôlées par la Régie des Tabacs participe sans doute aussi à ces ascensions méditatives…

Tangerine Dream – Improvisations (1976)

DÉCOLLAGE

Lille, sous le chapiteau de Tangerine Dream. Une ovation puis le silence, des sons mouvants apparaissent. Introduction avec nappes de claviers, ébauches de mélodies. Puis émerge une première boucle du séquenceur de Franke, le son est superbe et puissant. Krüger commence à s’agiter derrière ses fûts, avec un jeu dynamique et imaginatif, accompagnant les implacables séries de notes. Ces enchevêtrements de boucles et de percussions prouvent que le quartet peut proposer autre chose que des fresques éthérées.
Les rayons laser, novateurs à l’époque, dessinent des lignes fantasques sur la toile du chapiteau, transperçant l’obscurité.

Jolliffe déclame des mots incompréhensibles, des borborygmes inquiétants, la voix traitée par un vocodeur, pas vraiment de chant donc. Lui et Froese échangent des solos, instruments à vents et lyricon pour l’Anglais, claviers et guitare Gibson blanche pour le mentor. Froese, debout, dégage des sons inédits de sa Lespaul raccordée à l’un des premiers synthés pour guitare. Montée, apogée dans l’œil du Cyclone puis decrescendo. Le quatuor improvise deux longs paysages sonores selon le même canevas, suivi d’un rappel. Environ deux heures de concert. Tout le cirque lillois décolle avec les musiciens. Un gars torse-nu, tenant une bouteille qui ne doit pas être que de l’eau, essaie d’escalader un poteau du chapiteau en gueulant : « It’s Only Rock’n’roll !!! »

Tournée Cyclone – Live in Paris – Part One (6 Mars 1978)

(A ce jour, il n’y a pas encore de traces audio publiques du concert de Lille le 4 Mars 1978…)

CYCLONE, L’ALBUM MAL-AIMÉ (1978)

Après cette cérémonie mémorable, l’écoute de l’album Cyclone déçoit pas mal de fans. En tout cas la première face. Effectivement, l’ouverture Bent Cold Sidewalk adopte les codes d’écriture de la musique dite Progressive pour une chanson en trois mouvements : intro au vocodeur, larges accords de synthé, batterie plus conventionnelle sur un tempo moyen, et Jolliffe chantant d’une voix assez maniérée une mélodie qui rappelle les Alan Parsons Project et autres Genesis de l’époque. Heureusement, en seconde partie, une boucle de Franke apparaît, l’occasion pour Froese et Jolliffe de dialoguer sur la séquence rythmique appuyés par Krüger, avant que ne reprenne le premier thème pour une fin qu’on peut trouver grandiloquente avec onomatopées du Steve en cadeaux.

Ce titre divise encore les esthètes…

Bent Cold Sidewalk – Cyclone (1978)

La deuxième plage, plus courte, Rising Runner Missed By Endless Sender, convoque le style de Kraftwerk et annonce la New Wave mais les vocalises peuvent laisser perplexe plus d’un auditeur.

Rising Runner Missed By Endless Sender

Par contre, la seconde face affiche une seule pièce, Madrigal Meridian. Et là, quel morceau ! On retrouve en condensé l’atmosphère du concert. Intro angoissante puis arrivée des boucles rythmiques du séquenceur de Franke accompagnées des exploits percussifs de Krüger sur un tempo rapide. Jolliffe et Froese échangent des solos de claviers, guitare électrique et même violon. Pas de chant cette fois.

Le morceau court ainsi pendant une vingtaine de minutes et se conclue par une variation néoclassique majestueuse aux sons de clavecin, flûte et cordes dans l’esprit du final de Saucerful Of Secrets / Pink Floyd. Un GRAND titre et une orientation musicale qui évoque déjà d’autres sphères, notamment les transes électroniques des années 90 / 2000.

Madrigal Meridian

TURBULENCES ET NOUVELLE PHASE (1979…)

Mais pour beaucoup en 1978, Tangerine Dream vient de commettre plus qu’un faux pas, un sacrilège, en introduisant du chant dans son univers. Froese lui-même rejettera ensuite cet opus qu’il considérera comme une impasse artistique, voire une régression. D’ailleurs, Cyclone ne figurera pas sur certaines compilations postérieures. Steve Jolliffe quitte la bande après la tournée, quelque peu dépité. L’excellent batteur Klaus Krüger reste encore pour le LP suivant Force Majeure, un disque cette fois instrumental mais parfois plus rock et couronné de succès. Il décide ensuite de rejoindre le gang de… Iggy Pop, ça ne s’invente pas, les Allemands côtoyant Bowie et l’Iggy pendant leur séjour berlinois.

Thru Metamorphic Rocks – Force Majeure (1979)

Tangerine Dream entre à partir des années 80 dans une autre phase, peut-être plus conventionnelle, délaissant l’improvisation pour la construction tout en intégrant la révolution technologique des synthés numériques et de la création par ordinateur. Cette nouvelle démarche trouvera aussi son public, même si les vieux fans regrettent les nébuleuses d’antan. Christopher Franke partira de la formation en 1988 tandis que Froese renouvellera plus d’une fois son collectif dans une production prolifique, plus d’une centaine d’albums !

A l’instar de Kraftwerk, Tangerine Dream a profondément influencé les différents courants musicaux utilisant l’électronique, par exemple l’Ambient ou les musiques de films. Leur audace et leur volonté de recherche demeurent exemplaires pour beaucoup de musiciens actuels.
Edgar Froese a définitivement rejoint les étoiles en 2015, laissant son rêve exister sans lui…

Tangerine Dream – Raum (Single) (2022)

Ps : On ne peut que conseiller aussi les œuvres solo de Froese.

Bruno Polaroïd

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