ANIMALS, le chef d’oeuvre sombre et engagé de Pink Floyd

0
1114

Les œuvres de Pink Floyd abordent souvent les thèmes de l’introspection et de la condition humaine. Elles sont généralement associées aux voyages psychédéliques. La prise de pouvoir de son compositeur et bassiste sur l’album Animals va changer la donne…

En 1977, l’album Animals délivre un message plus politisé, instigué en grande partie par Roger Waters.

« Animals » est souvent considéré comme le jumeau de son prédécesseur, l’album “Wish You Were Here”. En effet, son aspect et son contenu conceptuel ainsi que son nombre de pistes limité les rapprochent. Certains titres épiques rappellent également les fabuleux “Shine On You Crazy Diamond” et “Welcome To The Machine”.

Pink Floyd - Animals

Mais l’album “au cochon volant” contient un message moins personnel. En revanche, il constitue une critique sociétale éloquente. Dans le texte, Roger Waters, devenu le principal compositeur du groupe, met à l’index la politique de Margaret Thatcher. Il désigne directement les coupables, en attaquant vertement la bourgeoisie anglaise, et son retour au puritanisme.

On le sait, un groupe repose souvent sur ses talents, ainsi que sur l’alchimie reliant ces derniers. Il résulte également d’une complémentarité. On ne fait pas un grand groupe avec trois James Brown, ou quatre Jimi Hendrix. La personnalité de Roger Waters a de quoi fasciner le public, mais n’est pas toujours une sinécure pour ses collaborateurs.

Le leadership de Roger Waters

Roger Waters (Animals)

Homme de caractère, et de conviction, dès le départ de Syd Barrett, il démontre des qualités de leader. David Gilmour, Rick Wright et Nick Mason possèdent des personnalités tout aussi intéressantes, mais plus effacées. La virtuosité et les talents de compositeur de David Gilmour avaient pourtant permis au groupe de trouver une forme d’équilibre. Lui et Waters constituant le cerveau de la bête.

Gilmour & Waters (Animals)
David Gilmour & Roger Waters

En 1976, quand le guitariste au physique d’archange découvre les joies de la paternité, il laisse Waters s’imposer comme seul tête pensante des Pink Floyd. Pourtant, malgré quelques conflits internes, comme tous les grands groupes, Pink Floyd va parvenir une nouvelle fois, à donner dans l’excellence. Succédant à un parcours sans fautes au cours des années 70, après Meddle, Dark Side of The Moon et Wish You Were Here, « Animals » va lui aussi s’imposer comme un album majeur.

Une oeuvre inspirée par la société anglaise, George Orwell… et l’amour

En 1975, le contrat passé avec EMI Records leur garantissant un temps de studio illimité arrive à son terme. Soucieux de conserver son autonomie, le groupe Pink Floyd fait l’acquisition d’un bâtiment de trois étages dans le nord de Londres. Les sessions de « Animals » démarrent en avril 1976.

Pigs On The Wing

Le titre « Pigs on the Wing » est scindé en deux parties. L’une ouvre l’album, l’autre le clôture. Si la mélodie de ce titre folk épuré est séduisante, on peut douter de son adéquation avec le concept. En effet, selon Waters, le morceau est dédié à son épouse Carolyne Christie

Évidemment, comme c’est souvent le cas, l’acte du compositeur n’est pas dénué de sens. Malgré la beauté des compositions, Waters craignait que l’album ne s’apparente à une sorte de “cri rageur”. “Pigs on the Wing” tranche avec le reste des compositions, mais amène une note de fraîcheur. Il rappelle que même dans une société déshumanisée, comme elle est décrite dans les titres “Dogs”, “Pigs” et “Sheep”, l’être humain parvient à trouver la force d’aimer.

Le titre (“Les cochons volants”) provient d’une expression désignant à la fois « une impossibilité », et les pilotes ennemis durant la seconde guerre mondiale. Waters nomme ainsi les puissants, dont il faut s’affranchir afin de rester libre.

Pink Floyd – Pigs On The Wing Part.1(Animals)

Le groupe possède déjà deux morceaux élaborés en tournée, et écartés de l’album “Wish You Were Here”. “You’ve Got To Be Crazy” va devenir “Dogs”, et “Raving and Drooling” sera renommé “Sheep”. Le concept de l’album s’inspire du roman Animal Farm de George Orwell. A l’origine, il s’agit d’une satire de la politique Stalinienne. Roger Waters en fait une adaptation résolument anti-capitaliste. Son œuvre décrit le fonctionnement de la société anglaise des années 70 de manière acerbe. Trois classes animalières la composent.

Le deuxième titre de l’album évoque les chiens prédateurs, petits cadres arrivistes ou hommes d’affaires écrasant leurs concurrents.

“Dogs”, la pièce maîtresse

Ce thème épique de 17 minutes démarre par une rythmique folk syncopée, complétée d’un orgue électronique. La voix de Gilmour s’élève majestueusement. Pourvue d’un léger grain, elle fustige avec ironie les requins sans scrupules. Il souligne leur allure charmante dissimulant une moralité détestable.

Puis la basse, l’orgue Hammond et la batterie font leur entrée. Mais c’est au solo déchirant de telecaster que l’auditeur s’agrippe. En particulier, une fois les cinq premières minutes passées.

Gilmour (Animals)

David Gilmour fait pleurer sa Fender comme jamais, et délivre un véritable thème dans le thème. S’appuyant sur un rythme devenu obsédant, son solo est d’une telle musicalité qu’il provoque une émotion instantanée. Le chant prenant le relais est tout aussi bouleversant…

« And when you’ll lose control
Et quand tu perdras les pédales
You’ll reap the harvest you have sown
Tu récolteras ce que tu as semé
And as the fear grows
Et tandis que la peur grandit
The bad blood slows and turn to stone »
Le mauvais sang coule et se change en pierre

Dogs est considéré comme l’un des plus grands chefs d’œuvre du groupe. Écrit par Roger Waters, l’instrumental résulte d’une collaboration avec David Gilmour. C’est le seul titre chanté et coécrit par le guitariste sur l’album. Il prouve encore que malgré leurs divergences, ensemble ils parviennent à atteindre des sommets de créativité.

Pink Floyd – Dogs (Animals)

Sur le titre “Pigs”, c’est l’establishment anglais que vise l’auteur. Les porcs despotiques, ou hommes de pouvoirs, surnagent malgré leurs exactions, et survolent le marasme, comme sur la pochette.

Pigs, le réquisitoire

Pigs est le titre le plus rythmé et le plus agressif de l’album. Comme”Dogs” il jouit d’une production optimum, et régale le tympan par l’entrée distincte et successive des instruments. Sur un riff de synthétiseur hypnotique exécuté par l’excellent Rick Wright, Gilmour fait à nouveau étalage de son talent. Chaque note est d’une pureté enivrante. Avant qu’il ne lacère la structure d’une rythmique syncopée dont l’écho résonne encore longtemps après son écoute. Le tout prend des allures de blues symphonique. Mais Nick Mason vient donner sur ses fûts le vrai départ de ce titre. Une ruade monumentale libère le chant à vif de Waters.

A ce stade, si l’amour du rock ne vous a pas saisi les tripes, je rends mon tablier. Ce titre aurait pu (dans une version écourtée) faire office de single tant son impact sur le public est important. Mais Waters est formel, il ne souhaite aucune opération commerciale pour cet album. Un exemplaire promotionnel (de 4:30) sera néanmoins distribué au Brésil.

Au fil des couplets, l’auteur dresse trois portraits différents de gens de pouvoir. A l’époque, ce titre a alimenté les spéculations quant à leurs identités. Seul le troisième couplet évoque de manière explicite la militante conservatrice et puritaine Mary Whitehouse. En 2017, lors de sa tournée Us + Them, Roger Waters a fréquemment repris ce titre aux Etats-Unis, en y ajoutant des messages anti-Trump.

Si Waters en est l’auteur, l’apport de Gilmour ne peut être éludé. Au milieu du morceau par exemple. Le guitariste virtuose a l’idée d’utiliser une boîte de dialogue (appareil permettant d’appliquer un son de parole à un instrument), afin de mimer des grognements de porcs sur sa six-cordes. Il joue également deux courts solos de basse fretless, à la place de Waters.

Pink Floyd – Pigs (Animals)

Les moutons résignés symbolisent le prolétariat, mais représentent de manière plus globale “le troupeau”, le reste de la population exploitée, et subissant les méfaits des deux premiers.

Sheep, le conte sociétal

Bien que défendant leur cause, Roger Waters ne se montre pas très complaisant avec le petit peuple. A l’image du roman d’Orwell, il présente ces exploités du système comme des moutons broutant paisiblement. Ils ne sont pas conscients de leur asservissement et ignorent qu’ils vont être conduits à l’abattoir… avant d’entendre les chiens aboyer ! Ces derniers sont les gardiens du système.

What do you get for pretending the danger’s not real
Que gagnes tu à croire que le danger n’est pas réel
Meek and obedient, you follow the leader
Résigné et obéissant, tu suis le chef

Les moutons sont alors conduits dans la vallée d’acier (“into the valley of steel”) et découvrent avec stupeur leur funeste destin. S’ensuit une parodie du psaume 23 de la Bible. Waters ironise sur la dévotion des moutons à leurs maîtres. Alors que sa vision est d’une noirceur totale, soudain, l’espoir renaît dans une bataille vengeresse. Seul moment fantaisiste de l’album, l’auteur imagine les moutons maîtrisant le karaté,et terrassant les chiens.

Les qualités du claviériste Rick Wright sont souvent éclipsées par l’aura des deux compositeurs Waters et Gilmour. Pourtant son talent déjà criant sur les albums précédents ne fait aucun doute. En témoigne encore l’intro de “Sheep” jouée au piano électrique, et pour laquelle il ne sera d’ailleurs pas crédité.

Rick Wright

Gilmour encore influant

La version de départ, “Raving and Drooling”, était essentiellement un titre d’improvisation. Si le texte de “Dogs” cumulait trop de mots pour l’instrumental, “Sheep” n’en contenait pas assez. C’est pourquoi il reste le titre le plus abstrait de l’album. Articulé autour d’un thème court et hypnotique, et d’une ligne de basse en boucle percutante, il n’est pas sans rappeler le titre One of These Days (Meddle).

Encore une fois, si Roger Waters en est le concepteur, c’est David Gilmour qui en est le principal artisan. Waters assure le chant, mais souhaitant jouer une des parties de guitare, laisse la basse à son acolyte. Mais les saillies de Fender déchirant le rythme frénétique sont bien l’œuvre de Gilmour.

Reste que le timbre de prédicateur de Roger Waters fait merveille. Le titre, au départ inquiétant et pessimiste, surprend par sa conclusion glorieuse.

Pink Floyd – Sheep (Animals)

Une fin optimiste

Comme expliqué plus haut, le titre “Pigs on The Wing” offre une bouffée d’oxygène sur l’entame et la conclusion de l’album. La gravité des thèmes abordés et l’atmosphère sombre et envoûtante des titres majeurs réclamaient un peu de bons sentiments et d’espoir. Le mariage heureux de Roger Waters lui permet d’insuffler cette dose de compassion nécessaire à l’auditeur pour revenir vers “Animals” sans craintes pour une seconde écoute. En substance, on peut comprendre ce titre comme une incitation à puiser dans l’amour et la solidarité, l’énergie nécessaire pour se battre contre les puissants.

Pink Floyd – Pigs On The Wing Part.2

Pochette

La couverture de l’album est aussi légendaire que son contenu. Conçu comme les précédentes par Storm Thorgerson, elle se base sur une idée de Roger Waters. Ce dernier souhaite symboliser de manière assez concrète l’idée directrice de l’œuvre. Un cochon (pouvoir et richesse) survole une usine, l’un des lieux de travail les plus asservissants du monde ouvrier. Une pochette dont la réalisation s’est avèrée plus compliquée que prévu.

pochette Animals

En effet, au départ il s’agissait simplement de prendre une photo de l’usine Battersea Power Station, proche du logement de Waters. L’idée d’ajouter un cochon gonflable de 12 mètres demandait l’intervention supplémentaire de spécialistes. Le 2 décembre 1976, le cochon est gonflé à l’hélium et tenu par des amarres. Un tireur d’élite est présent au cas où le ballon porcin se libèrerait. Mais les intempéries incitent Waters à reporter l’opération au lendemain. Le problème étant que le manager Steve O’Rourke a omis de réserver le tireur pour une deuxième journée…

Balloté, le cochon se libère de ses attaches, et commence à dériver dans le ciel. Il survole l’aéroport d’Heathrow et bloque totalement le trafic aérien. C’est finalement un fermier du Kent qui le voit s’écraser sur sa pelouse et effrayer ses vaches. Pour conclure, Thorgerson et Waters portent leur choix sur un des premiers clichés de l’usine, sur lequel est superposé celle de l’animal gonflable.

Réception

Animals est publié le 21 janvier 1977, jour du 27ème anniversaire de la mort de George Orwell. Il se classe 2ème au Royaume-Uni, et 3ème aux Etats-Unis. Les critiques sont plus mitigées dans la presse spécialisée. Certains y voient une œuvre grandiose et iconoclaste. D’autres un pamphlet politique ennuyeux.

Avant la sortie de l’album, Pink Floyd, fleuron du rock-progressif, était souvent dénigré par le monde du punk-rock, ces derniers les désignant comme “dinosaure du rock” et symbole de l’ancienne génération. Par exemple, Johnny Rotten (Sex Pistols) avait pour habitude d’arborer un t-shirt sur lequel était inscrit “I hate Pink Floyd” (je déteste Pink Floyd). A ces fréquentes attaques, Waters avait répondu sans ménagement, pointant le nihilisme destructeur de cette génération.

pink floyd

Le batteur Nick Mason définit l’album comme une “humeur d’ouvrier en studio”. Dans tous les cas, “Animals” sera gratifié d’une vertue, celle d’avoir redonner du sens et de l’humanité au courant progressif, devenu quelque peu soporifique. Pour le groupe Pink Floyd, il amorcera aussi un tournant.

L’harmonie étant rompue au sein du groupe, l’hégémonie de Roger Waters ne fera que grandir. L’album suivant, “The Wall”, malgré ses qualités évidentes, marquera déjà le début de son oeuvre en solo.

Serge Debono

Did you enjoy this article?
Inscrivez-vous afin de recevoir par email nos nouveaux articles ainsi qu'un contenu Premium.