The Neville Brothers, la magie de Yellow Moon perdure

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La culture se partage !

Il est des albums qui traversent les époques. Certains possèdent une histoire. D’autres pas. “Yellow Moon” fait partie de la première catégorie.

Les Neville Brothers publie le titre “Yellow Moon” en 1989. Un titre venu de la Nouvelle Orléans, endroit où la lune est très présente dans la culture vaudou. Mais il serait dommage de s’en tenir à cette unique et merveilleuse composition, tant l’album qui l’entoure relève de la même virtuosité.

Revenons un peu sur les parcours respectifs de Aaron, Art, Charles et Cyril Neville. Au grand dam de leurs parents, les membres de cette fratrie incontournable du rythm and blues de la Nouvelle-Orléans, ont longtemps choisi des chemins séparés…

Les Neville Brothers
Les frères Neville

Une fratrie de talents

Aaron Neville est souvent cité comme faisant partie des plus grandes voix de la soul-music. Ses premiers galons, il les a gagnés très tôt, au milieu des années 60, avec le tube langoureux, « Tell it like it is » qui fit par la suite le bonheur d’Otis Redding, Percy Sledge, Nina Simone, et 20 ans plus tard, d’un certain flic à Miami… Malgré ce succès d’auteur et d’interprète, Aaron connaît des problèmes sur le plan personnel qui l’amènent à effectuer quelques séjours derrière les barreaux.

Pendant ce temps, Art et Cyril forment The Meters, un des groupes funk les plus productifs et demandés des années 70. Docteur John, le prince du Bayou, fait appelle à eux pour son album, « In the right place ». Patti Labelle leur confie la direction de son standard à venir, « Lady Marmelade » ( chikichiki ayazaza!!). Et enfin, les Rolling Stones les invitent à effectuer leur première partie, durant leur tournée 75/76.

La suite coïncide avec une période difficile pour la Soul, les années 80. Unis sous le nom “Neville Brothers”, ils enchaînent les disques commerciaux et insipides. Au point qu’à la fin de la décennie, chaque membre finit par suivre sa propre voie. Ce qui aurait sans doute continué d’être le cas, si Chief Jolly, oncle par alliance et figure emblématique du Carnaval de la Nouvelle-Orléans, ne s’était mis en tête de réaliser le rêve des parents Neville. Réunir les quatre frères pour un Grand album ! L’entreprise semblait un peu poussive. En effet, on pouvait se demander ce qui empêchait le quatuor de le faire de son propre chef…

pochette Yellow Moon (album) Neville Brothers
album Yellow Moon (1989)

Daniel Lanois, le sorcier de Yellow Moon

Pourtant, le résultat fut au bien delà de nos espérances. Grâce notamment à la présence du producteur canadien, Daniel Lanois. A l’époque, ce dernier, fort d’une expérience avec U2 (The Unforgettable Fire, The Joshua Tree) et Peter Gabriel (So), vient juste d’enregistrer pour Bob Dylan un de ses meilleurs opus (Oh Mercy).

Lanois va s’efforcer d’extraire le meilleur de cette famille à la créativité foisonnante, en mettant en valeur les qualités de chacun. Pour cela, il fait installer un studio dans une maison de quatre étages sur St Charles Street, au cœur de New Orleans, afin que les Neville n’aient pas besoin de sortir. Ils disposent chacun d’une chambre et se retrouvent pour les repas dans une ambiance chaleureuse. Pour les répétitions, Lanois récrée l’ambiance vaudou et mystique de la région. Par le biais de bougies, gri-gri, et lumières tamisées…

The Neville Brothers – Voodoo

Tous les efforts déployés par l’ingénieux producteur, sont voués à satisfaire les moindres désirs des quatre musiciens. Il suggère même que chacun choisisse un morceau qu’il rêve d’interpréter.

Aaron s’attelle à une reprise de « A change is gonna come ». Une célèbre chanson de Sam Cooke, devenue après sa mort en 1964, un hymne de la lutte pour les droits civiques. Cyril opte pour un titre country-folk de Link Wray (Fire and Brimstone), qu’il transforme en une pièce étonnante de funk fiévreux, digne des 70’s…

The Neville Brothers – Fire and Brimstone

Art donne sa préférence à un chant chrétien (Will the circle be unbroken). Deux superbes reprises de Bob Dylan figurent également sur « Yellow Moon ». Ce qui renforce l’idée de melting-pot musical, sur un opus à l’influence résolument soul. “With the God on our side” que Aaron Neville transforme en gospel, et « The Ballad of Hollis Brown » dont il met en exergue l’essence blue-grass. Une des grandes réussites de l’album.

The Neville Brothers – The Ballad of Hollis Brown

Retour aux racines

Les frères Neville signent également deux titres engagés. « My Blood », titre d’entame de l’album qui adresse un message fraternelle à leurs cousins haïtiens et sud-africains. Mais annonce également aux rythmes des percussions le retour aux racines.

Un titre rouge comme le sang des rites vaudous, une histoire de crossroads, cette culture qui coule dans les veines des Neville Brothers…

The Neville Brothers – My Blood

« Sister Rosa » est un hommage hip-hop à Rosa Parks. Il sera remixé plus tard par Public Ennemy.

The Neville Brothers – Sister Rosa

Les Neville Brothers semblant retrouver la verve de leurs débuts, en profitent pour revisiter le registre funky-soul qu’ils maitrisent à la perfection. Comme ce titre à mi-chemin entre James Brown et les frères Jacksons...

The Neville Brothers – Wild Injuns

Cyril Neville délivre un petit bijou de R’n’B, qui marquera de son empreinte les années 90, donnant lieu notamment à de nombreux samples chez les rappeurs…

Wake up

J’en arrive au titre éponyme. « Yellow Moon », ce petit chef d’oeuvre suave. La ligne de basse en soubresauts de Tony Hall et les percussions vaudou, nous plongent en plein Bayou, tandis qu’un saxo tenor maraudant sur le fil, annonce le chant sombre et désespéré qui va suivre. Le blues est là, et les synthés carillonnant ne suffisent pas à dissiper l’épaisse brume soul qui enveloppe le morceau.

Les caraïbes ne sont pas loin, et on croit même déceler quelques sonorités brésiliennes sous-jacentes. Les influences se mélangent, et la voix de Aaron Neville, qui n’a jamais été si inspirée, réclame des réponses à cette Lune Jaune, objet de vénération du culte vaudou…

The Neville Brothers – Yellow Moon

Mais la lune reste muette, laissant le chanteur exprimer seul son désarroi, et déployer cette voix au falsetto reconnaissable entre mille. Le texte sous forme de questionnement fait à la lune sur les amours perdus, n’est pas sans rappeler celui de « Blue Moon of Kentucky », la culture créole en plus…

Enfin, le panel musical de la famille Neville serait incomplet s’il ne figurait pas un titre de jazz. De retour sur leurs terres, ils délivrent en fin de disque, un morceau puisé dans la transe vaudou de Dr John et les envolées de John Coltrane. Un titre lunaire et guérisseur, car le vaudou apaise aussi les tourments de l’âme…

The Neville Brothers – Healing Chant

«Les esprits nous cernaient, Lanois avait créé un studio pour notre musique, plutôt que de nous forcer à nous adapter. Une expérience spirituelle incroyable dont on voudrait qu’elle se reproduise toujours.»

Charles Neville

Dans toutes ses interviews de l’époque, Lou Reed ne jurait que par lui. Il clamait à qui voulait bien l’entendre, que « Yellow Moon » était le disque de la décennie. Et si Bob Dylan s’est attaché les services de Daniel Lanois, c’est pour les mêmes raisons. Un album sublime mais malheureusement unique. En effet, jamais plus, les frères Neville ne retrouveraient la magie de « Yellow Moon ».

Serge Debono

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