The Cure Trilogie de l’extrême : Seventeen Seconds – Faith – Pornography

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Seventeen Seconds – Faith et Pornography

The Cure Trilogie : Le Clair Obscur – Le Gris Désespéré – Le Rouge et le Noir Colériques.

Nous sommes à peine à trois mois de l’unique concert des Cure en France dans le cadre du festival Rock en Seine à Paris (Saint-Cloud pour être précis). Les places se sont vendues comme des petits pains car, désormais, chaque venue du groupe devient une messe obligatoire qui, chaque fois, peut être la dernière. Alors on veut y aller et on ira.

Il convient de revenir à ce qui a forgé l’amour inconsidéré des premiers admirateurs qu’il faut scindé en deux : ceux qui ont décroché dès que Robert Smith s’est orienté vers un aspect beaucoup plus pop, ceux qui ont continué parce qu’ils ont compris qu’il était nécessaire de franchir un cap sous peine de disparition du groupe, sans se renier.

Retraçons, ici, comment, en deux ans un quatuor devenu trio a conçu trois albums inoubliables. Trilogie marquante devenue légendaire avec une progression inexorable vers une explosion spectaculaire avant une renaissance improbable qui sera décrite ultérieurement.

Acte 1

Seventeen Seconds – sortie le 22 avril 1980

The Cure trilogie
The Cure trilogie – Seventeen Seconds

Le Clair Obscur

A peine un an après la sortie de leur premier album Three Imaginary Boys en mai 1979 et quelques singles détonants – faut-il les citer ? – Robert Smith n’est pas satisfait de cette succession de hits plus ou bien collés les uns aux autres et décide de prendre les affaires en mains avec l’assentiment mitigé au début de Chris Parry qui a fondé le label Fiction afin de promouvoir à fond le groupe.

Souvenons-nous de la phrase tirée du formidable film de John Ford, L’Homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ».

La légende et peut-être la vérité aussi veut que Mary, girlfriend de Robert depuis leur adolescence, aient eu une longue dispute aboutissant à l’inévitable. Seventeen Seconds aboutit alors comme un concept : l’histoire d’une séparation. Plusieurs titres le démontrent : « Play for Today », « At Night », « M » (pour Mary), « Seventeen Seconds ». Sans parler des deux instrumentaux (« A Reflection », « The Final Sound ») inquiétants qui amorcent la suite.

En écoutant encore et encore (l’inoubliable « A Forest »), les autres titres collent aussi. Ils forment un tout surprenant mais homogène.

The Cure – Play For Today

Mike Hedges produit le tout. (Mais sous la direction implacable de Robert Smith).  Le son est mat notamment sur la batterie et très épuré sur l’ensemble du disque. Chaque instrument est bien distinct avec l’apport des claviers de Matthieu Hartley et l’arrivée de Simon Gallup (qui rêvait d’intégrer le combo) à la basse. Il remplace Michaël Dempsey qui voit d’un mauvais œil cette sombre tournure. Robert Smith abandonne les titres pop pour l’introspection tout en étalant quelque chose d’encore flou, volontairement, à l’image de la pochette et des photos des musiciens au verso.

Mais nous sommes encore dans le clair obscur.

The Cure – M

Acte II

Faith – sortie le 14 avril 1981

The Cure trilogie
The Cure – Faith

Le Gris Désespéré

Trois semaines après la sortie de Seventeen Seconds, soit le 18 mai, Ian Curtis, le compositeur et chanteur de Joy Division met fin à ses jours. Robert Smith est effondré (les deux groupes avaient souvent joué au cours d’une même soirée). Il lui dédiera quelques titres en concert puis se questionnera sur sa musique, sur ce qu’il veut qu’elle devienne. Il est de plus en plus tourmenté, l’alcool et la drogue n’offrent rien pour l’aider contrairement à ce qu’il croit. Alors il s’enfonce davantage dans l’introspection, le questionnement. Redevenu trio, Matthieu Hartley ayant vite baissé les bras, The Cure va alors devenir autant soudé que séparé, mêlé de douceur et de violence.

Robert Smith a envie de ressembler à ce que Joy Division était sans le vouloir : sombre, mélancolique, nerveux. Faith va s’efforcer de s’en rapprocher au plus près pour que cette musique est un sens, au moins pour lui. Un troisième album inconcevable où la grisaille et la noirceur prédominent. La pochette est à l’échelle : une vieille église floutée (encore) en version grise et noire. Les titres n’y vont pas par quatre chemins : « The Holy Hour », « Primary », « All Cats Are Grey », « Funeral Party », « The Drowning Man », « Faith » pour terminer le chemin de croix que le groupe peut offrir à Joy Division.

The Cure Trilogie – All Cats Are Grey

Il ne s’agit pas du tout d’une dédicace, ni d’un hommage, mais juste la conviction que le trio peut s’enfoncer sans retour, même si la fin de l’album se termine par « There’s nothing left but faith » (Il ne reste rien sauf la foi). Il faut prendre le mot « Faith » (la foi, l’espoir) non pas dans un sens religieux, mais dans une conviction personnelle : plus le groupe ira dans les ténèbres, plus il se sortira de cette vie sans âme. Mike Hedges est toujours aux commandes. Cependant, on sent que Robert Smith a pris largement l’ascendant. Il y a cette voix plus triste et ces sons où la basse s’investit entièrement à l’image du dernier titre joué avec deux basses et une batterie seulement.

L’épure disparaît sans devenir pompeux. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il va indiquer dans sa noirceur la plus totale, un chemin pour s’en sortir. Mais il va falloir en passer par l’enfer pavé de « bonnes » intentions comme on dit.

The Cure Trilogie- Faith

Acte III

Pornography – sortie le 3 mai 1982

The Cure trilogie
The Cure – Pornography

Le Rouge et le Noir Colériques

Il suffit de regarder la pochette. (Floue, une fois de plus). On constate au combien le trio n’est plus là pour rigoler, ni pour pleurer. Elle affiche le rouge et le noir, renvoyant Stendhal dans sa nostalgie. Quitte à être dévasté autant le faire dans le boucan le plus absolu. L’album dont personne ne peut se remettre après l’avoir écouté. (Et compris).*

Pornography, plus de trente-cinq ans après sa sortie reste un monstre indestructible. Cette fois Robert Smith va pousser le bouchon très loin. Le désespoir est peut-être encore là selon les avis, mais il est au-delà. La colère, la nausée, le sans-retour, la destruction s’affichent au présent : huit titres, produit par lui-même. Cette fois, il est épaulé heureusement, par Phil Thornalley, dans une ambiance de cathédrale où la voix hurle, se détruit, où les delays et les échos sont mis en valeur sous la tutelle du maître d’œuvre de ce bijou épouvantable que le trio mortel a concocté dans la douleur : ils ne se parlent plus, ne peuvent plus se voir.

Simon Gallup est jaloux de l’amitié que Smith voue à Steve Severin, le bassiste de Siouxsie and the Banshees. (Avec qui il a joué en dépannage et rejouera plus tard). Lol Tolhurst quant à lui, continue d’être le souffre douleur, volontaire, sans rien dire, essayant de réparer les pots cassés, mais en se réfugiant dans l’alcool à outrance.

The Cure Trilogie – One Hundred Years

« One Hundred Years » engage la bataille sans issue : « It doesn’t matter if we all die, ambition is in the back of the black car » (Peu importe si nous mourrons tous, l’ambition est à l’arrière d’un corbillard). Et tout va jusqu’à l’étouffement final où à la dernière minute, avant l’étranglement définitif, le garrot se desserre.  Pornography s’achève sur « I must fight this sickness, find a cure » (Je dois combattre cette maladie, trouver un remède).

Quarante minutes que personne n’a réussi à vaincre. Tout cela autour d’une musique dépassant tout ce qui est endurable sans pouvoir arrêter de l’écouter. Un tour de force emmené par des morceaux hors normes : « One Hundred Years », déjà cité, « Siamese Twins », « The Figurehead », « Cold », « Pornography » et ses bandes à l’envers. Tout est épouvantablement féroce mais devient culte et indépassable (il l’est toujours d’ailleurs).

La tournée, en deux temps, devient irrespirable. Tous, musiciens, roadies, s’enfoncent dans la défonce. Pour aller où ? Nul ne le sait (Smith et Mary se sont remis ensemble). Il s’agit donc bien plus d’un problème existentiel typique du début de ces eighties devenue froides, glacées, rincées par le punk d’un côté et Margaret Thatcher de l’autre, plus encore qu’une nouvelle vague ou post-punk selon les appellations.

The Cure – Pornography (Olympia, Paris 1982)

Au bout d’une tournée éprouvante physiquement et encore plus moralement, le groupe se sépare le 11 juin 1982, après un concert cataclysmique à Bruxelles au bout duquel, un roadie, Gary Biddles, criera d’un rire démentiel : « The Cure is dead ». On en reparlera.

*Pour mémoire (re)lire Dans la tête de Robert Smith paru en 2010 chez Edilivres. Un livre qui retrace les conditions extravagantes et à peine exagérées de l’enregistrement de l’album. Mais également le formidable livre de Philippe GoninPornography, paru chez Discogonie en 2014. L’auteur analyse et aborde dans sa plénitude l’enregistrement effectif de l’album.

Article dédié à une amie chère, belle et grande fan des Cure. Elle se reconnaîtra.

Patrick Bénard