Il était une fois, une soul girl venue d’Angleterre…

Amy Winehouse (Back to Black)

Comme la plupart des grands albums de soul, Back to Black transpire le désespoir, la douleur, et les moments d’euphorie. En octobre 2006, Amy Winehouse ne se contente pas de publier un second opus, elle délivre un véritable chef d’œuvre universel. Un disque puisé au fond de ses tripes, fusionnant les tendances et les époques, et qui va lui permettre de laisser une empreinte dans l’histoire de la musique dépassant aisément le cadre du genre.

Le symbole d’un renouveau

Cette ascension fulgurante trouve son origine dans un quartier du borough d’Enfield (Londres). Amy Jade Winehouse naît en 1983. Elle grandit au son du jazz au sein d’une famille juive. Stimulée par sa grand-mère, chanteuse de cabaret, et son père qui fredonne souvent Sinatra à la maison, Amy chante à longueur de temps. Au point d’agacer ses amis et ses professeurs. A l’école, elle est distraite et cultive une certaine marginalité. Peu en accord avec la musique de son époque, elle rejette complètement la vague R’n’B des années 90, lui préférant les disques de jazz de Sarah Vaughan et Dinah Washington.

Amy Winehouse

En 2003, après avoir tourné comme chanteuse dans un groupe de jazz, elle écrit son propre répertoire, et signe un contrat chez Island avec un premier album prometteur à la clé (« Frank »). Celui-ci reçoit un bel accueil auprès des critiques, et connaît un succès d’estime en Angleterre.

Amy Winehouse – Stronger Than Me (live)

Amy n’est pas totalement satisfaite de la post-production. Malgré son jeune âge, elle décide que le second sera le fruit exclusif de son inspiration. Pourtant, le phénomène est déjà né. Si l’essence de sa voix provient directement des pionniers du jazz, son interprétation se nourrit de la gracieuse sensualité de l’école Motown, et de la nonchalance du punk-rock. Amy est plus qu’une bonne chanteuse de jazz. Elle est le fruit d’un métissage musical, la quintessence de chaque courant ayant traversé le vingtième siècle. Son phrasé puise autant ses racines dans le jazz, que dans le rap et l’argot jamaïcain.

“Amy jure comme un docker, et fume comme un pompier.” Mojo

Au début du troisième millénaire, la force du rythm and blues semble s’être définitivement dissoute dans la fusion des genres. Même les voix inspirées de Lauryn Hill ou Macy Gray sont en perte de vitesse. A l’heure des émissions musicales de télé réalité, la singularité de son look façon Ronnie Spector revisité, mais surtout l’originalité de ses compositions et interprétations, font figure de soleil dans la grisaille. Sa virtuosité vocale et sa forte personnalité ont déjà conquis le métier. Le public va suivre…

Back to Black

Back to Black (pochette)

Tout en privilégiant ses inspirations, la compositrice souhaite créer l’œuvre la plus personnelle et originale possible. Elle est épaulée dans son entreprise par deux producteurs de talent, Salaam Remi (Nas, Fugees, Joss Stone) et Mark Ronson (Lily Allen, Robbie Williams). Désormais, Amy ne triche plus, sa prose est débridée et intègre directement des éléments de sa vie personnelle. Chagrin d’amour, dilemme familial, pulsion suicidaire, problème de dope, tout y passe.

“Je n’écris que sur des choses qui me sont arrivées… des choses personnelles que je ne peux oublier. Heureusement, je suis assez autodestructrice…” A.W

L’entame et premier extrait de l’album, la propulse dès sa sortie dans une autre sphère. La maturité de sa voix étonne, les instrumentaux sont riches, et les harmonies soignées. Amy encanaille son chant et déroule sans effort. On croirait entendre Etta James ou Aretha Franklin dans leurs plus belles heures. En un seul titre, elle fait oublier tous les vibratos des 90’s, et redonne vie au rythm and blues.

“They tried to make me go to rehab but I said no, no, no
Ils ont essayé de m’envoyer en cure de désintox, mais j’ai dit non..
Yes I’ve been black but when I come back you’ll know, know, know
Oui, j’étais défoncée, mais à mon retour, vous verrez…
I ain’t got the time and if my daddy thinks I’m fine… »
Je n’ai pas le temps, et si mon papa dit que je vais bien…

Amy Winehouse – Rehab

Ayant déménagée dans le quartier de Camden Town avec les royalties de son premier opus, Amy nourrit également sa muse d’un environnement coloré et créatif. Elle opte pour une production vintage, et un son énergisant, qui n’est pas sans rappeler les grandes heures de Stax et de la Motown. Sa culture des sixties est indéniable, par instant, on sent même poindre l’ombre des Shangri-Las. Ajoutez à ça des influences hip-hop et reggae, et vous obtenez ce titre délicieusement chaloupé….

Amy Winehouse – He Can Only Hold Her

Les plus grandes créations naissent généralement des émotions les plus intenses. Durant sa courte existence, Amy Winehouse ne connut le grand amour qu’une seule fois.

Amy Winehouse & Blake Fielder

Blake Fielder- Civil, le seul homme qu’elle admirait autant que son père. Le seul à pouvoir la comprendre. Et enfin le seul qu’elle accepta d’épouser. Une relation fusionnelle et dévastatrice, car cet amour était indissociable de leur addiction commune à l’alcool et au crack.

“Mon excuse est que la plupart des gens de mon âge passent beaucoup de temps à réfléchir à ce qu’ils vont faire au cours des cinq ou dix prochaines années. Le temps qu’ils passent à penser à leur vie, je le passe à boire.” A.W

Un amour toxique, et une rupture temporaire en 2006, donnent pourtant naissance à l’un des plus somptueux albums que la soul ait connu.

Amy Winehouse – Wake up Alone

Chaque note, chaque ligne de Back to Black ne parle que de sa rupture avec Blake. Amy estimait que c’était la seule manière de créer. Vivre pour la musique, s’en servir pour apaiser sa souffrance, et du même coup, communiquer une somme d’émotions véritables à son public. Le credo d’une authentique soul girl, en somme. Ce n’est pas le groove infernal du titre suivant qui me fera mentir.

“I cheated myself, like I knew I would
Je me suis trompée moi-même, comme je savais que je le ferais
I told you I was trouble, you know that I’m no good”
Je t’ai dit que j’attirais les ennuis, tu sais que je ne suis pas quelqu’un de bien

Amy Winehouse – You Know That I’m No Good

Sa faculté à imposer sa griffe sur n’importe quel genre, ne peut laisser indifférent. Sa palette vocale semblait lui offrir des possibilités infinies. Comme le prouve encore cette reprise reggae du grand Sam Cooke, et figurant sur l’édition Deluxe de l’album.

Cupid

Trop lucide pour ne pas être effrayée par son nouveau statut de star, Amy tente de s’isoler. En vain. Le succès de l’album lui impose une tournée mondiale harassante.

Soutenue par les Dap Kings et deux membres des Specials, elle offre quelques moments d’anthologie. Malheureusement, sa notoriété fait entrer Amy dans un cercle infernal bien connu. Chaque soir, le public réclame des tubes. Chaque soir, elle se sent un peu plus las de les interpréter. Elle ne rêve que d’une chose, retrouver la pénombre des studios… et la création.

Back to Black

La tragique beauté de cet album ne laisse personne indifférent. Le son de la Diva Destroy investit les radios, alors que son culte démarre sur les écrans. La démocratisation d’internet ne fait qu’amplifier le phénomène.

Lentement, l’énergie de la jeune anglaise va se consumer sous les flashs incessant des paparazzis, et les attaques cruelles des médias pointant sa vie dissolue. Des troubles alimentaires et comportementaux ajoutés à une forte consommation d’alcool vont avoir raison de ce bout de femme. Déjà vampirisé par un mari qui lui ressemble trop, et un père trop intéressé, Amy n’était pas armée pour vivre une telle notoriété.

“J’aimerais qu’on se souvienne d’une personne qui n’était pas satisfaite d’un seul niveau de musicalité… un peu comme une pionnière.” A.W

Son immense talent s’éteint dans la solitude et l’obscurité de son appartement de Camden Town, le 23 juillet 2011.

Amy Winehouse par José Correa

Elle rejoint le triste et prestigieux Club des 27. Si Amy Winehouse est retournée dans le noir, on peut se consoler en constatant que dix ans après sa disparition, son oeuvre, elle, ne cesse d’être remise en lumière.

Serge Debono

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