La rue sans joie (1925 et 1938) – Histoire d’une censure

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Un chef-d’œuvre de PABST

Greta Garbo et Marlene Dietrich dans le même film ?

La rue sans joie, l’histoire :

A Vienne en 1921, dans la rue « Sans Joie » (rue Melchior) d’un quartier misérable, sévissent une mère maquerelle manipulatrice et un boucher impitoyable alors que famine et misère écrasent les foyers des pauvres gens et la classe moyenne. La prostitution dans les endroits fréquentés par des riches reste la seule solution pour survivre. Une jeune femme dans le besoin se laisse tenter par une entremetteuse. Finalement, l’amour d’un soldat américain la sauvera de la déchéance.

Un cas de censure spectaculaire !

«L’histoire a été vue par les institutions comme une véritable provocation. Riches spéculateurs qui se complaisent dans un luxe babylonien, population sans emploi vivant dans des gourbis infâmes, jeunes femmes livrées à la prostitution et contraintes de vendre leur corps à un boucher pour un morceau de viande, police impuissante voire complice, anciens bureaucrates arrogants mais ruinés ignorant leur propre dégringolade sociale, jeunes arrivistes gigolos, orgies dans des bordels clandestins pour vieux fortunés, meurtre par jalousie, couple poussé au suicide par la misère et, finalement, révolte de la population», écrit wikipedia.

La rue sans joie
le chef d’œuvre de PABST

Les institutions publiques de contrôle pensaient s’assurer que jamais personne ne verrait cette œuvre dans sa forme originale… !

La version initiale de La Rue sans joie.

En 1982 – et saluons cette dame avec immensément de respect et de gratitude – sous le nom de Catherine Gaborit, la restauratrice de films anciens C. G. Feuilleuse permit de voir la version initiale de La Rue sans joie.

Il avait au départ une longueur de 3 738 mètres. Seuls 4 mètres avaient été supprimés par la censure de 1925. Elle fut ramenée à 3 477 mètres lorsque le film revint devant la cour de justice en 1926, après la publication par la police d’un décret demandant l’interdiction totale du film, en raison du caractère lubrique et des tendances séditieuses qui s’y manifestaient.
Par la suite, le film ne fut pas seulement coupé pour des raisons politiques et morales dans chaque pays où il fut projeté : il fut également à nouveau « révisé » pour rattraper les énormes trous créés par les coupes de la censure ! Ainsi, dans presque chaque pays émergea une version locale du film de Pabst. Il avait subi une première mésaventure lorsqu’on l’introduisit pour la première fois aux Etats-Unis, en 1926-27.

Greta Garbo, qui avait tenu le second rôle féminin du film original, était devenue entre temps une grande vedette. Aussi recoupa-t-on le film pour faire de Garbo la vedette, en éliminant presque le rôle principal qui avait été tenu par Asta Nielsen. Encore le film fut-il présenté comme une « étude de la prostitution » dans des cinémas borgnes aux représentations réservées « aux dames seulement » et « aux hommes seulement », en alternant les jours. Le film était accompagné d’une conférence sur la prostitution.

Une version doublée de La Rue sans joie

Douze ans plus tard apparut sur le marché une version doublée de La Rue sans joie. Voici que qu’en dit la presse de l’époque :
– Dans ce «nouveau» film, tronqué, Garbo reste la vedette, plus que jamais. Mais le film, à l’origine tourné en muet, est désormais dialogué. Les acteurs, Garbo comprise, ont des voix ridicules, parlent avec des accents étrangers imaginés pour faire rire le public, et le dialogue qu’on leur fait dire est au-dessous de tout. Comme si cela n’était pas assez, leur dialogue est entrecoupé de commentaires moqueurs.

Le public, lui, ne se souvient pas de la Rue sans joie et rit de voir ce film vieilli, cette technique désuète. Mais tous les cinéphiles (à l’exception peut-être de nos lecteurs les plus jeunes, qui ne l’auraient pas vu) frémiront à la pensée de ce film, auquel ils doivent une des plus belles expériences du cinéma, tourné aujourd’hui en ridicule, devenu la risée du public ».
Garbo, comme toujours, se refusa à toute déclaration au sujet de cet incident.

L’opinion de G. W. PABST

— Que vous dire ? Ce qui est désolant, c’est qu’il n’y ait aucun moyen légal pour se défendre contre de telles atteintes à nos œuvres. La propriété artistique n’existe pas au cinéma… Et ce qui rend cette affaire encore plus scandaleuse, c’est que l’on utilise, pour faire cette ignoble besogne, « une copie volée » de la Rue sans joie. Jamais les droits d’exploitation de ce film aux Etats-Unis n’ont été négociés, mais, à la suite de divers pourparlers, une partie du négatif a pu être subtilisée à New York.

C’est ce « morceau » de la Rue sans joie que l’on passe actuellement en Amérique, doté d’un texte ridicule. Il est évident que l’on cherche à spéculer sur le nom de Greta Garbo et sur la qualité de «classique» de ce film ! C’est inadmissible ! En principe, d’ailleurs, je suis tout à fait contre les reprises — même les reprises faites honnêtement, ne parlons pas de ces ignobles trafiquants de pellicule — des vieux films.

Anecdote :

Laissez-moi, à ce sujet, vous conter une histoire assez piquante… Je ne vais jamais revoir mes films .(J’ai trop de regrets en découvrant ce que j’aurais pu faire et en voyant ce que j’ai fait !). En 1928, pourtant, un de mes amis, qui possédait un cinéma à Berlin, fit une reprise de la Rue sans joie et me demanda de venir revoir mon film. Je refusai. Mais il insista avec tant d’obstination que je consentis enfin à me mêler au public et à aller revoir ce drame. Je n’ai jamais autant ri de ma vie !…

Et, lorsque je vis apparaître sur l’écran Asta Nielsen et sa perruque rousse, je n’y tins plus : autant de ridicule dépassait la mesure… Mon rire fit scandale. Dans la salle obscure, j’entendis des «chut» courroucés jaillir de toutes parts. Enfin, on décida de me jeter dehors. J’entendis dans l’obscurité des gens s’indigner que quelqu’un ait osé rire «à l’un des plus purs classiques de l’écran…». Qui donc s’était permis de se moquer du film de Pabst ?

Il y a quelques semaines, j’ai revu également la Tragédie de la mine. J‘ai pu encore une fois constater que les vieux films gardent surtout leurs défauts. On a inventé beaucoup de choses depuis l’époque où j’ai tourné la Tragédie de la mine ! Le mélange des sons, par exemple, qui manque à tous les films antérieurs à cette découverte… Si je l’avais eu à ma disposition !
Pour en revenir au doublage ridicule de la Rue sans joie, je ne puis hélas pas grand’ chose contre ces peu scrupuleux commerçants. Les auteurs de films sont complètement désarmés dans de tels cas ! Nous n’avons rien en main pour nous défendre, pas la plus petite loi !… Voilà où est le scandale.

Une deuxième censure pour La rue sans joie

Savez-vous, par exemple, la Rue sans joie a été naguère censurée une deuxième fois en Allemagne. On a notamment coupé toutes les scènes du boucher, parce que… le syndicat des bouchers allemands avait protesté! Nous ne pouvons nous contenter que d’une chose, quand des falsificateurs déforment et ridiculisent nos œuvres : c’est du mépris dont peuvent les couvrir tous les vrais amis du cinéma. C’est une agréable satisfaction morale. Mais tous les spectateurs ne sont pas forcément de « vrais amis du cinéma » !…

Greta Garbo et Marlene Dietrich dans le même film ?

capture ecran film
capture d’écran

La plus mystérieuse anecdote relative à ce film se rapporte à Marlene Dietrich

Thierry de Navacelle écrit que «pour des raisons financières, Marlene n’hésita pas à accepter une figuration». Mais par orgueil jamais Marlene ne l’aurait avoué : Greta sera sa grande rivale. La capture d’écran où elle figurerait ne révèle rien de probant. D’ailleurs, les nombreuses coupures qu’imposa la censure rendent impossible l’identification de la star. Le mystère ne sera jamais élucidé… J’ai néanmoins tenté d’éditer la scène en question, j’ai fait un petit montage visible sur Youtube . A vous de jouer, essayez de retrouver Marlene, simple figurante. On dit qu’elle est dans la file des pauvres qui attendent pour acheter de la nourriture, et que ce serait elle précisément que l’on voir derrière Greta…

La rue sans joie
la rue sans joie (1925)

Le célèbre roman de Hugo Bettauer a donné naissance à deux films. Curieusement, alors que tout le monde connaît celui réalisé par le réalisateur autrichien Georg Wilhelm Pabst, rares sont ceux qui ont vu l’adaptation française.

Un remake français en 1938 !

Il transpose l’action du film dans la France des années trente, de la crise et du front populaire. Dita Parlo reprend le rôle créé par Greta Garbo, Alcover, Pauley, Préjean sont excellents… sans oublier Fréhel.

L’histoire : Jeanne de Romer ( Dita Parlo), fille ruinée, fait vivre quatre personnes. Sa mère, un grand-père paralysé, un frère et une sœur, avec son modeste salaire. Son patron (Paul Pauley) étant arrêté pour escroquerie, elle est acculée à la misère. Dans la « rue sans joie » où elle demeure, Madame Geffier (Marguerite Deval), qui tient une louche maison de couture, l’attire chez elle et la fait s’endetter pour quelques robes. Puis elle veut la livrer à un riche marchand de bestiaux (Pierre Alcover). Un crime est commis dans un meublé de la « Geffier » au moment même où Jeanne fuit les brutalités du marchand de bestiaux…..

La rue sans joie
la version française