MARC SEBERG 83 : Interview de Pierre Corneau, bassiste

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1893
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Devoir de mémoires…

Marc Seberg en 1983
Marc Seberg en 1983 : Philippe Pascal, Anzia, Pierre Thomas, Pierre Corneau – Photo de Pierre Terrasson

Il y a plus de quarante ans, le 28 Mars 1983, sortait le premier album de Marc Seberg, la seconde formation du regretté et charismatique chanteur Philippe Pascal, après les mythiques Marquis de Sade. Évocation de ce disque sans équivalent dans le Rock à la Française et témoignage de Pierre Corneau, le bassiste émérite de Marc Seberg…

 

Après des atermoiements, Marc Seberg se stabilise en 1981. On y retrouve alors Anzia ex Marquis aux guitares, Pierre Corneau à la basse et Pierre Thomas à la batterie. La claviériste Pascale Le Berre se joindra au projet ensuite. C’est donc leur seul disque “à guitares” ou presque, il y a quelques claviers joués par Jean-Pierre-Baudry.

Marc Seberg – Jour Après Jour / Reportage TV (1983)

Produit par Steve Hillage – guitariste membre de Gong mais aussi producteur du vrai faux double album Sons And Fascination / Sister Feelings Call de Simple Minds -, cet opus sobrement intitulé 83, propose des climats en clair-obscur voisins de la New Wave – on dira Post Punk ensuite -, et des influences européennes soulignées ici par la reprise du Surabaya Johnny de Kurt Weill.

Marc Seberg – Surabaya Johnny – Marc Seberg 83 (1983)

Les dix titres posent un univers musical sombre et intense, parfois rageur, qui lorgne du côté des groupes anglais fétiches qu’écoutent les quatre à l’époque. D’ailleurs, pour les mélomanes d’Albion, Marc Seberg, en tout cas dans ce disque, est considéré comme le « French Joy Division ». La basse tellurique de Pierre Corneau – pourtant bassiste novice au début – dans la lignée de Hook, Gallup ou Glover, participe évidemment à ce rapprochement, de même que la batterie saccadée autant que martiale de Pierre Thomas.

Strikes

On s’attarde ici sur le cas Anzia. Le gars, en toute discrétion, a un jeu de guitare et un son des plus originaux dans le Rock français des années 80. Ses accords et ses arpèges rappellent à la fois l’abécédaire du Velvet et le solfège d’un Tom Verlaine / Television.

Personalities

A l’exception de l’étrange Sylvie, auto-citation amoureuse de Philippe Pascal, du très beau Sans Mémoires ou de Jour Après Jour, les textes s’écrivent pour la plupart en Anglais, tous magnifiés par la voix du chanteur, l’un de nos Grands.
Ceux et celles qui ont eu la chance de vivre un concert de Marc Seberg à l’époque et ensuite peuvent encore en témoigner, tel votre auteur à Béthune le 12 Juin 1983.

Tournée Marc Seberg 83
Affiche de la tournée Marc Seberg 83

Interview de Pierre Corneau, bassiste de Marc Seberg (Décembre 2023)

Pierre, nous évoquerons l’album Marc Seberg 83. Pourquoi Steve Hillage à la production ?

Pierre Corneau : À l’époque nous écoutions ce LP de Simple minds “Sons And Fascination / Sister Feelings Call”. L’ambiance, le lyrisme, et notamment les rythmes apparemment proches de ceux de groupes comme “NEU”, plaisaient à Philippe. Nous cherchions avec Virgin France un producteur réalisateur pour ce 1er LP. Le nom de Steve Hillage fut prononcé. Je pense que Virgin voyait en nous un possible Simple Minds français. Ce qui n’était pas une aberration. Cependant je trouve que l’influence de SM sur nous à l’époque n’est pas du tout flagrante sur ce 83. Elle le sera davantage – en tout cas pour ma part – sur l’album suivant. Steve fut donc contacté. Il demanda à voir le groupe sur scène, ce qui fut fait. Apparemment il fut tout à fait séduit et s’engagea dans l’aventure avec une grande motivation.

Comment se sont déroulées les séances d’enregistrements et de mixage ?

Marc Seberg 83 à été enregistré en décembre 82. Après une trêve de Noël bien méritée, le mix a eu lieu début janvier 83. C’était au studio de Flexanville. Ouest de Paris dans les Yvelines il me semble. Une ancienne grosse ferme transformée en un studio plutôt haut de gamme (24 pistes analogiques, évidemment à l’époque). Des dépendances pour loger, un cuisinier à demeure, un grand salon une grosse télé et magnétoscope. Anecdote: 2 cassettes principalement tournaient jour et nuit en boucle: Le film “La nuit du chasseur” et The Cure qui jouait “Live In The Studio”, leur LP “Pornography”. Philippe regardait ça tout le temps. Pourtant il n’était pas spécialement fan de The Cure…
Détail intéressant : les proprios avaient astucieusement utilisé une ancienne cave qui servait de silo à grain ou je n’sais quoi. Une structure avec voûte tout en pierre, avec en gros la forme d’un tunnel de 30 m de long. Comme dans le métro. La pièce avait été vidée. À une extrémité une sono, à l’autre, des micros. On envoyait dans la sono à fort volume, des sons de caisse claire. Qui étaient repiqués à l’autre bout par les micros. Ça faisait une chouette reverb naturelle…
Nous étions parfaitement autonomes et plutôt choyés. Le lit et le couvert étaient bons. Totalement coupés du monde. Steve nous écouta d’abord répéter quelques jours dans une grange attenante. Puis l’enregistrement commença. Les prises basse / batterie ont été jouées live avec une guitare témoin. À l’époque il fallait s’efforcer de jouer les titres du début à la fin sans se tromper évidemment, et avec l’énergie et l’intention. Aujourd’hui, les possibilités d’Editing ont complètement changé la donne. Un temps considérable fût passé à régler / accorder la batterie. Au grand dam de Pierre Thomas qui était pressé d’en découdre et de taper “fort et dru” comme il sait si bien faire… Je jouais pour ma part les basses en dépouillant au maximum les parties. Je crois que la pédale Chorus violette – que j’utilise de nouveau avec KaS Product – était branchée tout du long. Ensuite ce fut le tour des guitares. Là encore un temps considérable fut passé à placer parfois jusqu’à une douzaine de micros autour des amplis et dans la pièce. Anzia, en guitariste appliqué et très investi ne bronchait pas. L’excellent et très patient ingé, Vincent Chambraud, était aux ordres du real. Tout cela nous fit prendre du retard. Et très vite, nous avons été obligés de travailler le jour mais aussi la nuit. Ce qui arrangeait Philippe qui préférait faire ses voix au tout dernier moment et après le coucher du Soleil. Après Noël, il ne devait rester que quelques voix et un peu de piano – joué par Jean-pierre Baudry malheureusement décédé -. Rapidement début 83, Steve Hillage quittait donc Flexanville avec les bandes et se retrouva à mixer au Studio +30 (dans Paris) avec l’ingé / assistant Thierry Rogen.

Sans Mémoires

Les morceaux et les textes étaient-ils achevés avant les sessions ou y a-t-il eu création / improvisation en studio ?

Pour la musique, tout avait été fait en amont. Nous n’étions pas de grand techniciens aguerris au studio, et on avait fait un gros travail préparatoire. Comme dit précédemment, Steve Hillage avait passé 2, 3 jours à nous écouter répéter. Suggérant ici ou là quelques ajustements et détails. Comme par exemple comment terminer les chansons. Fins écrites ou “fade out”… Pour ce qui me concerne, je ne m’étais mis à la basse que quelques mois auparavant.

Le choix de l’Anglais ou du Français selon les titres : une décision collective ou uniquement de Philippe Pascal ?

Pour les textes, c’est plus compliqué. Certains titres comme Tricks of mind ou Jour après jour avaient déjà été maquettés un an auparavant et les textes étaient connus de nous. La majorité de l’album est chantée en anglais, et Philippe était bien plus à l’aise avec ça. Nous n’eûmes donc pas de grandes surprises lors des prises de voix def. Lorsque sur les albums suivants il passa au français – avec le brio que l’on sait – c’était beaucoup plus compliqué. En général on ne découvrait les textes définitifs qu’après qu’il les ait enregistré. Souvent seul avec le real et l’ingé en studio. Pendant les longues répétitions précédant les enregistrements, il chantait en anglais “yaourt” avec cependant déjà les mélodies… L’écriture c’était Philippe et uniquement lui.

Tes lignes de basse sont particulièrement fortes sur ce disque. Quels étaient tes bassistes modèles à l’époque ?

Comme très souvent les jeunes musiciens de rock notamment, n’ont pas un grand bagage théorique. Ils jouent à l’oreille en utilisant leur instinct, leur culture musicale et donc leurs influences. C’était évidemment mon cas à l’époque. Je découvrais l’instrument. J’étais sous l’influence de Hook, Gallup, ou Martin “Youth” Glover entre autres. Parce que j’étais fan de leurs groupes respectifs et aussi parce que techniquement c’était simple, pour le débutant que j’étais, c’était gratifiant de se dire que j’arrivais à jouer comme ces bassistes-là. Il faut aussi préciser que certains des titres du 83 avaient été maquettés avant mon arrivée. Sur certains titres comme l’adaptation de Surabaya Johnny, ou peut-être Jour après Jour, j’avais repiqué et à peine adapté les lignes de Sergeï Papail qui jouait sur ces maquettes. D’ailleurs, je le remercie grandement. Un truc amusant sur les basses du 83 c’est aussi l’influence de la guitare dans mon jeu. Comme par exemple des arpèges, phrases comportant des cordes à vide, des allers-retours sur 2 cordes, que j’avais adapté des guitares de F Darcel (Ex Marquis de Sade) sur Rue De Siam.

The Shriek

 

Pour nos lecteurs et lectrices musicos, quelle basse et quel matériel utilisais-tu ?

Une basse Vox 4 cordes noire avec manche et touche érable – bois clair -. Cette basse était ma 1ère rien qu’à moi. Fabriquée en Asie et donc bon marché. Elle avait cependant de bons micros. En gros, une config Precision bass avec un manche plutôt massif. Disons d’un bon rapport qualité/prix, avec peu de choix dans le son. Une “One ride pony” comme disent les Américains ! La fameuse pédale Chorus violette que je ne voulais pas éteindre. S Hillage se moquait gentiment: “Si je t’enlève cette pédale, ce serait comme si tu te retrouvais soudainement à poil dans la rue.” Et de se marrer… Le tout rentrait dans un combo “Roland” qui avait un son clair et précis et qui pouvait se transporter relativement facilement. Un hp de 15 pouces et 100w de puissance. Ce qui était peu. J’avais choisi ce modèle parce que j’avais vu Gallup utiliser le même à l’Espace – salle de concert mythique rennaise – sur la tournée “17 Seconds.” Probable qu’il y ait eut 2 pistes de basse sur l’album. Une en prise directe en son pur, l’autre en prise micro devant l’ampli. Le tout est joué au médiator – je ne savais pas jouer aux doigts à l’époque – sur des cordes revêtement nickel que j’ai toujours préférées aux cordes acier. Je m’efforçais de dépouiller, de jouer simple. Très limité, il faut l’avouer, par le peu de technique que j’avais.

Pierre Corneau au début des 80's
Pierre Corneau avec Marc Seberg, début des années 80

En 1983, le groupe était-il satisfait de ce premier album ?

Comment dire ? Comme pratiquement à chaque enregistrement, la phase préparation en amont, puis la phase studio, sont très exaltantes. Puis, en tout cas pour ma part, vient après une phase de presque dépression. Un peu le même phénomène qu’on trouve chez les femmes enceintes. Après avoir planifié le projet d’une vie, puis passé 9 mois dans une grande exaltation et attente du “produit fini”, il y a parfois un sentiment de vide et de trouble qui s’installe une fois ce “produit” arrivé à maturité. Un peu aussi comme ces acteurs qui ne vont pas voir les rush de tournage et ne regardent jamais leurs propres films, j’avais je l’avoue un peu de mal à écouter ce 83. N’entendant que les “défauts” et imperfections qui me sautaient aux oreilles à chaque écoute. Notamment le titre “Sylvie” que je détestais… Le produit en fait ne nous appartenait plus. Jouer ces titres en live était par contre toujours un plaisir. Une page était tournée, et déjà je pensais à l’album qui viendrait après. Je n’ai pu écouter sereinement le 83 qu’à partir de je crois 2017, date à laquelle l’album a été remasterisé. Au passage, merci à Pascale Le Berre qui a pris l’initiative de le faire. Je n’ai réalisé que tardivement l’impact qu’avait pu avoir ce disque sur un certain nombre de personnes. Certains considèrent même qu’il est un Jalon dans leurs vies. Ça me dépasse un peu, mais j’en tire – nous en tirons – aujourd’hui une certaine fierté…

Pour conclure Pierre, quels sont tes projets actuels ?

Pierre Corneau en 2023
Pierre Corneau avec KaS Product Reload en 2023 – Photo de Annick Fidji

Quelques 40 ans après l’enregistrement du 83, j’ai eu la chance d’être choisi par Mona Soyoc, chanteuse de KaS Product pour une reformation du groupe en trio après le décès de son alter ego Spastz. Je tiens évidemment le rôle de bassiste. Après avoir tourné avec le répertoire historique remanié par nous, nous sommes en train de finaliser un nouvel album de compos originales de ce KaS nouveau. Sortie prévue en 2024.

Un ÉNORME MERCI à Pierre Corneau !

Bruno Polaroïd

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