BAUHAUS : l’album The Sky’s Gone Out

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Le crépuscule des cieux…

Le quatuor Bauhaus en 1982
Bauhaus en 1982 : David J, Peter Murphy, Kevin Haskins, Daniel Ash

En Octobre 1982, s’il y a bien un groupe émergé de la dite Nouvelle Vague qui l’a déjà transcendée, c’est Bauhaus.
Les 4 gars venus de Northampton / Grande Bretagne, ont apporté dès 1979 avec leur premier single, le mythique Bela Lugosi’s Dead, puis leurs deux albums – In The Flat Field (1980) et Mask (1981) – une nouvelle dimension, à la fois inquiétante, violente et théâtrale tout en se situant dans une glorieuse lignée de David Bowie au Velvet Underground en passant par T.Rex ou Roxy Music. De toute façon, avec un nom pareil – le Bauhaus est d’abord pendant les années 1920 une école d’Art allemande révolutionnaire et innovante -, on pouvait s’attendre à un projet arty…

Bauhaus – Bela Lugosi’s Dead (1979)

Il faut préciser que la bande dispose de plusieurs atouts. D’abord une excellente section rythmique, les deux frangins Haskins : David J à la basse parfois fretless ou fuzz et Kevin à la batterie conventionnelle ou électronique. Capable de tout jouer, sans œillères, la paire lorgne aussi vers le Dub, le Reggae et le Funk.

Ensuite, Daniel Ash. Quel guitariste ! Le zigue refuse de devenir un guitar hero malgré une approche différente de l’instrument, détachée du blues, choisissant un jeu libre main gauche, parfois avec le pouce, ou cordes à vide. Distorsion, écho, réverbération, flanger, Ebow, baguette sur les cordes, frottements, larsen… Pas d’interdits pour ce son qu’il veut acéré – Sharp – raconte-t-il. Son modèle ? Mick Ronson des Spiders Of Mars d’un certain Ziggy

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Le logo de Bauhaus
Le logo de Bauhaus d’après l’œuvre de Dörte Helm, artiste de l’École du Bauhaus

Enfin, le comte, le seigneur, l’immense et charismatique chanteur Peter Murphy (Son ego apprécierait sans doute cet éloge). Sa texture vocale très large, du grave emphatique à l’aigu ironique, évoque aussi bien Iggy Pop que le Thin White Duke. Ce bel organe se double d’une attitude scénique originale, apparemment sans limites proche du Théâtre de la Cruauté imaginé par Antonin Artaud.

 

THE SKY’S GONE OUT

Le troisième recueil de Bauhaus est lancé dans l’espace le 22 Octobre 1982. La pochette de nouveau peinte par Daniel Ash, impressionne par son aspect cosmique.

1re edition de The Sky's Gone Out
The Sky’s Gone Out, 1r pressage : pochette, insert du 1r LP et 2e LP Press The Eject And Give MeThe Tape

Ouverture de la première face, Third Uncle, une reprise d’un titre rare du Sieur Brian Eno, période “Je quitte Roxy Music, na ! Et je fais ce que je veux !”. Daniel Ash alterne effet flanger et accords clairs sur sa Black Telecaster fétiche : simple mais génial, il fallait y penser. La rythmique véloce des deux frérots Haskins pousse le morceau. Murphy fait son show. Une excellente version enregistrée pour la BBC que le quatuor a décidé de garder, tant mieux pour nous !

Bauhaus – Third Uncle (Brian Eno) – The Sky’s Gone Out (1982)

Et l’original d’Eno pour comparer, gâtées / és que vous êtes…

Brian Eno – Third Uncle – Taking Tiger Mountain (By Strategy) – (1974)

Silent Hedges suit. Une fausse introduction calme et acoustique avec la Taylor 12 cordes de Ash puis tout s’emballe quant surgit le riff en fuzzbass de David J. Le toréador Murphy, superbe, dévoile son envie de folie et d’aller faire un tour en enfer pour changer : Going to hell again…

Silent Hedges

Le troisième thème In The Night serait paraît-il un fond d’armoire que les gars traînent depuis leur début. Mais là, des vieilleries comme ça, on adopte. Quel morceau de choix ! Après une première séquence où Daniel cisaille dans tous les azimuts sur une assise basse / batterie tribale, la cadence s’affole lorsque Peter lance l’hallali avec des You never know know know de killer. Et on assiste en direct à une mutation Heavy Metal ! Motörhead sort de ce corps ! Il s’en passe des trucs chez Bauhaus la nuit…

In The Night

Une nappe lugubre  de synthé (Un Korg MS 20 ?), joué peut-être par David J, et la pulsation électronique de Kevin Haskins, amorcent Swing The Heartache. Penché sur sa Fender, Ash énonce une série de notes stridentes. Puis Murphy déclame un texte abscons, peut-être sur une rupture. Une atmosphère dérangée, froide et industrielle.

Swing The Heartache

Spirit conclut cette première face. Le quartet propose une variation majestueuse, presque emphatique, du single sorti quelques mois plus tôt. La batterie se fait martiale tandis que le guitariste ressort sa 12 cordes acoustique. Le final tout en chœurs célèbre le public du gang avec ce We love our audience ad libitum.

Spirit.

On peut aussi préférer le premier jet, plus dynamique et sa vidéo de dandy rêveur…

Spirit – Single

ÉNIGMATIQUE

On retourne la chose. La pochette intérieure incluant les paroles, indique une pièce en trois parties The Three Shadows, une présentation inattendue proche de la musique dite Progressive. Premier mouvement donc, une vignette atmosphérique où se répondent plusieurs guitares, de Ash mais aussi Murphy, la basse fretless de David J, et quelques chœurs. On pense aux instrumentaux du Seventeen Seconds de Cure et évidemment aux créations ambiantes d’Eno et ses potes germaniques de Cluster.

The Three Shadows Part 1

Deuxième élément. Murphy impérial harangue les Gentlemen et nous balade à l’instar du Bowie période Hunky Dory. Le gang joue unplugged avant l’heure. Le texte énigmatique interpelle encore les aficionados.

The Three Shadows Part 2

Troisième partie. Piano martelé, violon, percus, chant incantatoire : il se dégage une impression de fin de siècle décadent, à l’instar des futures œuvres de Nick Cave And The Bad Seeds. L’ensemble, bien loin des tensions surénergisées de Bauhaus, déconcerte et peut décevoir ou séduire. On opte pour le second verbe.

The Three Shadows Part 3

Là où les 4 enfoncent le clou, c’est qu’ils enchaînent immédiatement avec une autre pièce dans la même dominante, le nostalgique All We Ever Wanted Was Everything. Murphy joue d’ailleurs la trame sur sa guitare folk tandis que David J brode avec sa nouvelle basse acoustique et que Ash rayonne en distorsions discrètes. Intense !

All We Ever Wanted Was Everything

Le final du LP : Exquisite Corpse, le cadavre exquis. Les gars s’en prennent au jeu surréaliste sous la forme d’un titre à tiroir Reggae / Dub / Baroque où interviennent au chant David J, Murphy, Ash et aux ronflements (!!!) leur ingé son Derek Tompkinks, une bizarrerie traversée par le  leitmotiv apocalyptique The Sky’s Gone Out. Cette conclusion rappelant les faces B de leurs EP manque peut-être d’ambition même si elle intrigue.

Exquisite Corpse

Ainsi, cette deuxième face présente un Bauhaus iconoclaste, plus acoustique qu’électrique, et carrément expérimental. Le contraste entre les deux aspects de la galette évoque aussi la démarche de Bowie – encore – pour Low et Heroes.

 

LE CRÉPUSCULE DES CIEUX

Moins torturé que In The Flat Field, plus dérangeant que Mask dans son déroulé, sombre et divinatoire comme un crépuscule des cieux, ce troisième opus divisera les fans et se fera souvent étrillé par la critique, surtout pour les vocalises de Murphy, grandiloquentes selon certains esthètes. On remarque aussi l’absence de morceaux phares, emblématiques. Curieusement ceux-ci – la version plus Pop de Spirit et une certaine cover – ne figurent pas sur le LP (Elles rejoindront ensuite la réédition CD). Un éparpillement étonnant. Malgré toutes ces réserves, pour d’autres auditeurs, c’est le chef d’œuvre de Bauhaus de par son obstination sans concessions et son originalité.
En tout cas, le disque se vendra bien, le fait que la 1re édition comporte un deuxième album Live inédit en bonus, le décapant témoignage Press The Eject And Give Me The Tape (Il sortira ensuite en LP simple.) y est sans doute pour quelque chose, de même que le magnétisme de Peter Murphy de plus en plus mis en avant par les médias. Enfin, c’est aussi leur dernière création collective, avant la fragmentation du disque suivant, Burning From The Inside en 1983.

Dark Entries Live – Press The Eject And Give Me The Tape (1982)

Et puis surtout, ce recueil sera porté par le succès du single devenu mythique, Ziggy Stardust, sorti quelques semaines auparavant. Là, le quatuor assume jusqu’à l’ivresse le mimétisme pour qui vous savez…

Ziggy Stardust (David Bowie) – Single (1982)

 

Bruno Polaroïd

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