L’histoire d’un prince maudit du rockabilly
En 1980, dans le titre Gaby Oh Gaby, Alain Bashung chantait : “J’sens comme un vide, remets moi Johnny Kidd !”. Il m’aura fallu des années avant de comprendre qui était ce fameux “Johnny Kidd”. Et encore quelques unes, pour découvrir les merveilleux enregistrements de ce pionnier du rock anglais, avec ses amis Pirates.

En effet, malgré un talent lui permettant de rivaliser avec les premiers rockers, seul le titre Shakin” All Over semble avoir marqué les esprits, et l’Histoire. La faute à une banale histoire de timing. Ou plutôt de momentum, comme on dit aujourd’hui…
Johnny Kidd & The Pirates – Restless
Quel courant a mieux chanté l’amour, le coup de foudre, ou l’envie de s’envoyer en l’air, que le rock des années 50-60 ? Bien sûr, pour que cette exaltation de sentiments puisse voir le jour, il a fallu attendre l’éclosion d’Elvis Presley, Gene Vincent et Little Richard. Un premier courant rock né en 1954, et légitimement associé aux Etats-Unis.
En Angleterre, la tornade rock déferle quatre ans plus tard avec Cliff Richard & The Shadows. Ainsi qu’un gars un peu plus âgé venu du nord-ouest de Londres et possédant la palette complète : rocker, crooner et canaille. Le genre dont les filles raffolent, et auquel les garçons veulent ressembler. Comme Gene Vincent & The Blue Caps de l’autre côté de l’atlantique avec Be Bop A Lula, Johnny Kidd & The Pirates ont connu leur heure de gloire avec le brûlant Shakin’ All Over. Et comme pour le sulfureux rockeur en cuir noir, ce titre n’est que l’arbre qui cache une forêt luxuriante.
Johnny Kidd & The Pirates – Weep No More My Baby
Frederick Albert Heath dit Johnny Kidd, est un jeune homme de 21 ans lorsqu’il rejoint un groupe de skiffle en 1956. A cette époque, à Londres, ils sont encore peu nombreux à porter cuir et banane en écoutant cette musique démoniaque.

Seulement, pendant qu’il navigue entre plusieurs formations, de Frantic Four à Freddie & The Nutters, les Shadows, Tommy Steele, Lonnie Donegan ou encore Marty Wilde, trustent le sommet des charts anglais. Malgré un talent évident, ce n’est qu’en 1959 que Johnny Kidd décroche son premier contrat d’enregistrement.
Johnny Kidd & The Pirates – More of the Same
Freddie Heath & The Nutters sont rebaptisés Johnny Kidd & The Pirates. Avec leurs marinières et leurs bandeaux sur l’œil, ils sont sans doute le premier groupe costumé de l’histoire du rock.

Leur premier single ne fait pas un carton mais rencontre un succès honorable auprès du grand public.
Johnny Kidd – Please Don’t Touch
En plus d’une voix époustouflante, et d’un goût prononcé pour le rhythm and blues, Johnny Kidd possède déjà un réel talent de compositeur. Durant les trois mois précédant l’entrée du groupe en studio, il a pondu 30 titres de grande qualité qui n’attendent que de voir le jour.
I Want That
Le trente et unième, qui est aussi le second single du groupe, va devenir le titre le plus excitant de l’année 1960.
“When you move in right up close to me
That’s when I get the shakes all over me”
Un morceau puisé dans la culture jeune, les sorties, et les bandes de potes…
“Quand je sortais avec des amis et que l’on rencontrait par hasard une fille qui était vraiment canon, on disait qu’elle nous donnait des frissons dans les membranes. C’était un dicton courant chez nous pour désigner toute fille attirante. Cela m’a inspiré l’écriture de Shakin’ All Over.”
Johnny Kidd
Au-delà des paroles explicites et du chant fiévreux de Johnny Kidd, le titre contient des ingrédients singuliers. Une basse jazzy entêtante tapissant le fond du décor, et jouée par Brian Gregg. Une guitare rythmique discrète, mais indispensable avec ses arpèges photoniques exécutés par Alan Caddy.

Le tout est évidemment sublimé par la guitare solo de l’écossais Joe Moretti. Il était déjà l’enchanteur du Brand New Cadillac de Vince Taylor en 1959, il est cette fois l’auteur de ce fameux riff chargé de reverb dévalant le manche, et accrochant l’oreille dès l’entame du titre. Pour l’anecdote, ne disposant pas de bottleneck au moment de l’enregistrement, afin de donner son effet glissando, Joe Moretti emprunte un briquet à l’un de ses acolytes… Toute une époque.
Et que dire de l’écho de ses saillies de guitare ! Sur le refrain, le dialogue avec le chant de Johnny Kidd est carrément jubilatoire. Une fièvre brûlante dévoilée de manière sauvage et sensuelle. On peut presque sentir le corps du chanteur s’embraser sur la guitare électrifiée…
“Quivers down the backbone
I got the shakes down the knee bones
Yeah, the tremors in my thigh bone
Shakin’ all over”
Publié en juin 1960, Shakin’ All Over est diffusé tout l’été en Angleterre, et fait monter la température d’une jeunesse bien décidée à se libérer de l’ancien monde par le biais du rock’n’roll. Il atteint le sommet des charts au mois d’août, et va engendrer de nombreuses reprises.
Shakin’ All Over (1960)
En raison d’une mauvaise diffusion, la popularité de cette version ne dépasse pas les frontières de l’Europe. Il faudra attendre 1965, pour voir le groupe canadien The Guess Who, populariser le titre sur le continent américain.
En attendant, malgré ce succès intramuros et quelques premières parties prestigieuses, la carrière des Pirates est vite écourtée. Laissant tomber dans l’oubli de fabuleux enregistrements…
Casting My Spell
Celle de Johnny Kidd en solo, est définitivement éclipsée par l’avènement des Beatles, et le déferlement de la British Invasion. Avec ses franges et ses voix doublées. Le gominé se sentant alors en décalage avec son époque, il tente de s’adonner à sa passion pour le rhythm and blues Si le résultat frôle le sublime, au moment où Otis Redding emmène la soul dans une transe débridée, les productions de Johnny Kidd sonnent encore une fois trop rétros pour le jeune public.
Johnny Kidd – Hurry on Back to Love
Johnny Kidd aurait pu être une star des années 50. Avec sa gueule, son timbre grave et sensuel, et cette douceur dans la voix. Comme Presley, Cochran et Vincent, aussi bon crooner que rocker, il possédait la panoplie complète pour déclencher l’exaltation et l’hystérie dans les salles de concert.

Malheureusement, Johnny Kidd est arrivé trop tard. Quand Shakin’ All Over explose en radio (1960), la première vague rock est en train de retomber. Il est balayé par la seconde, venue pourtant de son propre pays. Par la suite, il aurait pu devenir un artiste vintage, sillonnant l’Europe et le sud des Etats-Unis pour un public de fidèles, avec son cuir et son bandeau sur l’oeil.
Mais le destin s’est chargé de l’introniser au panthéon du rock d’une autre manière. Une manière un peu trop à la mode à la fin des 50’s, lorsque le rockabilly était roi. Métaphore d’une vie menée à cent à l’heure, le rock de cette époque avait déjà perdu quelques-uns de ses plus beaux fleurons dans des engins motorisés (Buddy Holly, Ritchie Valens, Eddie Cochran, Johnny Burnette). Johnny Kidd trouve la mort dans un accident de voiture le 8 octobre 1966.
Johnny Kidd – Please Don’t Bring Me Down
A l’instar de Screaming Lord Sutch, les shows costumés de Johnny Kidd & The Pirates ont exercé une influence certaine sur des formations comme Paul Revere & The Raiders. Ou encore Alice Cooper. Quant à leurs compositions, elles ont suscité des vocations chez The Who, Motorhead, Dr Feelgood, ainsi qu’un certain Alain Bashung. Si bien, qu’un jour ou l’autre, lorsqu’on décide de remonter à la source, on finit toujours par tomber sur les œuvres injustement méconnues de Johnny Kidd & The Pirates.
Serge Debono












