Le vagabond des étoiles – La plume de Jack sous le crayon de Riff

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Le vagabond des étoiles – La plume de Jack sous le crayon de Riff

Le vagabond des étoiles, tome 1                      Le vagabond des étoiles, tome 2

— Hello ma chérie, bien dormi ? Je t’ai fait du café.

— Hello trésor, oui comme un bébé, et toi ?
— Bah, sommeil un peu agité, je me suis réveillé pas mal de fois. Et puis j’ai fait un rêve bizarre…
— Ah ? Comme un cauchemar Jack ? J’espère que non…
— Non, pas vraiment. Étrange plutôt. Une ambiance… En fait le rêve se passait dans le futur…
— Oh oh… Loin dans le futur ?
— Quelque chose comme l’an 2000. Mais le décor n’était pas bien défini…
— Il y avait des gens ? Avec des antennes sur la tête ?
— Ha ha… Ben non, c’était des gens, pas des martiens ! Mais, vois-tu Chairman, c’était pareil que pour le décor. J’étais dans une rue mais la foule était indistincte, floue… Ah si, je me rappelle d’un détail, certaines personnes tenaient à leur oreille une sorte de petite boîte plate et d’autres semblaient parler dedans… C’est tout ce dont je me souviens à propos de ces habitants du futur.

— Et sinon, il se passait quoi d’autre ?

— À un moment j’arrive devant une librairie. Je regarde la vitrine et là je vois un de mes livres…
— Eh bien en l’an 2000 tu as des lecteurs ! Tu devrais être content ! Mais dis moi, quel livre ?
— Le dernier mais attends, ne me fais pas perdre le fil… Oui voilà… En fait ce n’est pas vraiment un livre… C’est… Tu sais, comme les comic strips dans les journaux…
— Bah c’est plutôt pour les mômes non ? C’est amusant mais bon…
— Oui mais là c’est comme un comic strip mais en plus gros, relié comme un livre.
— Et là, tu as fait quoi ?
— Je suis rentré dans la librairie. Il y avait d’autres exemplaire sur un présentoir. J’en ai pris un et je l’ai feuilleté. Toute l’histoire était là, dessinée, avec des cases et des bulles pour le texte. Comme les strips. Un livre entièrement dessiné ! Mon livre !Tu te rends compte ?

— Oui ç’est un peu dingue et… Comment on dessine en l’an 2000 ?

— Les dessins étaient incroyables. Très beaux mais en même temps effrayants. Les personnages avaient de ces gueules, je te raconte pas ! Bon, ceci dit, l’histoire n’est pas vraiment folichonne non plus, tu te rappelles quand je t’ai fait lire le premier jet ? Ca t’avait remuée.
— Oui, plutôt ! Et le dessinateur ? Il avait un nom ? Il était américain ?
— Je ne me rappelle plus bien. Un nom qui sonnait bien pourtant… Mais non… Américain ? Non… Français peut-être… Impossible de me souvenir. Par contre il y avait une photo de lui à côté du présentoir. Je m’en souviens bien. Une dégaine de marin avec des rouflaquettes. Alors tu penses, ça m’a plu !
— C’est vrai Jack qu’il est bizarre ton rêve ! Des livres dessinés comme un strip ! Non, franchement, c’est vraiment qu’un rêve !
— Qui sait, Chairman, qui sait…
— Bon, allez, je nous prépare des toasts, t’en veux combien ?

Jack London

Jack

Un couple qui prend son petit-déjeuner…

… Comme tant d’autres en cette année 1915. Chairman et Jack. Lui c’est London son blase. Né John Griffith Chaney en 1876. 39 berges et écrivain déjà reconnu comme majeur dans la littérature américaine depuis ses premiers grands succès, « L’appel de la forêt » et « Croc blanc ». L’homme aux mille vies : marchand de journaux, pêcheur, blanchisseur, boxeur, chercheur d’or, correspondant de guerre. Un peu voyou et bagarreur. Mille vies qui l’ont usé avant l’âge. Une usure dont il ne se doute pas qu’elle lui laisse encore une petite année à vivre. 1916, fin de l’aventure pour Jack.

Jack London

Aventurier mort en pleine gloire…

… Grande âme toujours sensible aux destins tragiques et à la misère de ses semblables qu’il ne manquera jamais de dénoncer, Jack London était fait pour fasciner à travers le monde des générations de lecteurs et de gars pour qui la générosité est une affaire de gentlemen avec laquelle on ne plaisante pas. Un siècle après sa disparition l’aura de London va venir hanter un coin de Normandie

Riff Reb's

Riff

Le Havre…

… Une ville rude. Une ville Rock qui a pondu une flopée de bons groupes pas mal connectés sur le son australien et qui délivre une musique à l’image de la cité portuaire. Âpre, tendue. Ici les guitares c’est du sérieux on ne lésine pas sur le riff. Le riff ? Tiens tiens… Justement le Rock’n Roll bien couillu, un gars du coin l’apprécie bien. Dominique Duprez, havrais de coeur.

Asphalt Tuaregs
Asphalt Tuaregs, légende du Rock havrais pur et dur

Mais lui son instrument…

… c’est pas la six cordes bien affûtée. C’est le crayon. Bien affûté itou. Et son nom de guerre ? Je te le donne en mille : Riff Reb’s. Riff pour le décibel binaire cité plus haut et Reb’s en hommage aux rebelles sudistes qui refusent de se rendre à la fin de la guerre de sécession dans Blueberry, la BD culte de Giraud alias Moebius.

Blueberry
Blueberry

Car c’en est un…

… Un rebelle le Riff Reb’s. Né en 1960 à Burdeau en Algérie, il a un an et demi lorsque il arrive à Marseille avec ses parents qui ont fui la guerre. Papa et maman sont originaires de Seine- Maritime, alors c’est retour au Havre. Madame Duprez prend un emploi de sténodactylo à l’aide sociale de la ville. Plutôt forte en gueule, elle est très active dans le syndicalisme jusqu’à devenir secrétaire de l’union locale de Force Ouvrière et petit Riff baignera très tôt dans cette atmosphère revendicatrice.

François Premiers 45 tours
Le Havre vu par Riff Reb’s sur la pochette d’un 45 tours des François Premiers, groupe Rock du cru

Il dessine aussi…

… Dans les marges de ses cahiers à l’école, ce qui lui vaut moultes punitions. Un jour, il a huit ans, il croque une caricature. Ses parents le félicitent. Chose rare pour son père, plutôt avare en compliments. Pour lui le cancre, c’est le déclic. Il adore Gotlib dont il dévore les récits dans les Pilote que son père lui donne quand il a fini de les lire. Et puis ce sont les premiers boulot sur le port, vers 15-16 ans. À la même époque il suit les cours du mercredi aux Beaux-Arts où il s’emmerde ferme. Valérian, Blueberry, c’est ça qui lui cause, pas les impressionnistes.

Valérian
Valérian

Sans parler de la musique…

… Gamin, ce sont les chansons de Marc Orlan que son père écoute. Toutes ces histoires de marins, de femmes, de ports, ça fleure l’aventure, ça l’impressionne. À 16 balais il fugue pour aller écouter Little Bob Story, légende havraise, en concert gratos place de l’Hôtel de Ville. C’est le choc. Des mecs de sa ville, sur scène ! Et qui balance une énergie et une hargne où il se reconnaît. En cette fin des seventies, Le Havre est branché sur l’Angleterre. Beaucoup de groupes anglais traversent la Manche uniquement pour y jouer, sans nécessairement de tournée derrière à la clé. Le Punk ne va pas tarder à montrer le bout de son épingle à nourrice avec son credo « Do it yourself ».
Et, fuck, ça lui plaît ça, le Riff !

Little Bob Story
Little Bob Story

Alors oui, tout est possible…

… Ces mecs avec leurs guitares le prouvent. Et le dessin ? En vivre ? Pourquoi pas ? Mais au Havre, même pas la peine d’y penser. Paname, c’est là que ça se passe. Riff se présente à l’Atelier Leconte, école privée préparatoire aux grandes écoles d’art. Bingo, il est pris. Mais école privée dit argent. « Avec mes jobs d’été, j’ai mis de côté la moitié » dit-il à sa mère. « Je mets l’autre moitié » renchérit celle-ci. C’est parti.

Riff Reb's

Il bosse le Riff…

… Comme un acharné. Il tente le concours des Arts Décoratifs. Rebingo. 75ème sur 2000, excusez du peu ! Les Arts Déco, période charnière. Il y rencontre Édith, la femme de sa vie, future dessinatrice de BD elle aussi. Arthur Qwak, auteur, qui deviendra un grand ami. Et puis aussi Cromwell, qui est aux Gobelins, qui deviendra son complice crayonneur. Le quatuor décide de créer leur atelier de bédéistes. Ca s’appellera Asylum. Pour bouffer les compères trouvent du boulot dans le dessin animé comme intervallistes. À peine rentrés du taf ils crobardent dur une bonne partie de la nuit sur leurs projets perso. Ainsi va la vie…

Riff Reb's
Riff Reb’s, période banane années 80

… Jusqu’à ce jour de 1985…

… Où Riff Reb’s sort son premier album, « Le bal de la sueur », en duo avec Cromwell pour le dessin et Édith pour les dialogues. Carton critique et commercial. C’est le moment. La grande aventure. Riff lâche son taf cartoono-alimentaire et se lance à 200 %. Avec Édith ils décident le come back to Le Havre. S’ensuit une flopée de projets, dont Myrtil Fauvette, détective trash, et de publications qui consolident toujours un peu plus le talent du bonhomme. Sans parler des affiches, des pochettes de disques, des livres pour la jeunesse et j’en passe…

Le bal de la sueur

Marc Orlan…

… Vieux souvenir auditif des disques de son paternel. Riff recroise sa route avec la lecture de « À bord de l’étoile Matutine ». Nouveau choc. Totalement scotché par le bouquin, le dessinateur en attaque l’adaptation. Sa première et le début d’un cycle maritime qui va l’amener à rencontrer l’oeuvre d’un autre baroudeur, Jack London. Fasciné et imprégné par le personnage, Rebel Rebel, il couche sur le papier « Le loup des mers » dont le principal protagoniste, Loup Larsen, lui rappelle son père, mélange d’érudition et de rudesse. Peu à peu Riff Reb’s s’impose comme un cador dans le domaine de l’adaptation.

Le loup des mers

Un jour en Seine-Maritime – Riff Reb’s, dessinateur havrais

Le vagabond des étoiles

Darell Standing

Darell Standing…

… Enfermé pour meurtre au pénitencier de San Quentin en Californie (Où Johnny Cash joua pour les taulards en 1969, la musique n’est jamais loin…), voit sa peine capitale commuer en perpétuité. Condamné à l’isolement total et soumis aux sévices sadiques de ses geôliers avec, entre autres réjouissances, le terrible supplice de la camisole, Standing va trouver un moyen d’évasion. À force de concentration il arrive peu à peu à se dissocier de son corps, son esprit trouvant refuge dans des rêves hyperréalistes dans lesquels il visitent d’autres époques. Dans cet état second il devient tour à tour comte sous Louis XIII, gamin durant la conquête de l’ouest ou bien encore migrante irlandaise. Échappant ainsi aux pires souffrances, Darell Standing tente de tenir dans cet enfer sans se faire toutefois d’illusions sur son sort final qui prendra peut-être la forme d’une corde bien serrée autour de son cou.

Le vagabond des étoiles

Certainement…

… Un des romans les plus sombres de Jack London. Qui frise même le fantastique, tant les voyages virtuels de Darell Standing plongent le lecteur dans l’onirisme. London lui même fut incarcéré en 1894 et gardait un souvenir glaçant de la prison. Écrire ce livre fut pour lui l’occasion de dénoncer la réalité de l’univers carcéral et de montrer l’imaginaire comme une arme contre la barbarie, dans le genre « Vous aurez ma caboche mais pas ce qu’il y a dedans ». London l’éternel rebelle. Et qui ne pouvait que faire vibrer une fois de plus le côté Reb’s de Riff.

Le vagabond des étoiles

Côté adaptation…

… et passage à la BD, Riff Reb’s taille dans le texte, fait des choix, mettant en lumière certains passages plutôt que d’autres, privilégiant l’action et une narration nerveuse. « Adapter c’est trahir » comme il aime à le dire.

Le vagabond des étoiles

Côté dessin…

… son trait virtuose fait merveille. Les sales gueules des matons ont vraiment de sales gueules, et celle de Darell Standing, de gueule, passe par tout un éventail d’émotions : révolte, résignation, désespoir. Les éclairages crus dignes de film noirs et les cadrages serrés renforcent l’impression de claustrophobie. Quand l’esprit de Standing s’évade, c’est un vrai cadeau pour un grand dessinateur comme Riff, qui peut crayonner d’époques en époques, variant costumes, attitudes, décor.

Le vagabond des étoiles

Côté couleur…

Riff Reb’s prouve encore quel coloriste il est. Et le boulot opéré sur « Le vagabond des étoiles » est impressionnant. Chaque époque visitée par Darell Standing est traitée dans une dominante de couleur, apportant à chaque épisode une ambiance différente et aidant le lecteur à passer d’un rêve à l’autre. Ocre sépia pour le western, gris-bleu pour la Renaissance, teintes de vert pour les temps préhistoriques ou bien encore des bleus profonds et froids pour les péripéties irlandaises. Quant aux scènes de prison elles ont droit à des gammes de marrons sombres, sans oublier les violets flashy qui ornent les voyages astraux du prisonnier.

Le vagabond des étoiles

Le roman de Jack London…

… Fut publié en 1916 et fut son ultime manifeste. Qui d’ailleurs porta ses fruits. Le récit fit en effet grand bruit auprès de l’opinion publique. À tel point que l’administration pénitentiaire finit par supprimer la punition de la camisole pour les détenus de droit commun. Certes les gardiens ne se sont pas mis à leur apporter le petit-déjeuner au lit mais ça représentait un espoir de survie, si mince soit-il.

Un beau point final…

… En écho à ces mots de Riff Reb’s : « Le salut est passé par le crayon et le papier. Pour moi c’est clair, je ne sais pas si je serais vivant si j’avais fait autre chose » *

* Entretien avec Riff Reb’s par José-Louis Bocquet, revue 2017 & Plus, Le Havre

Le vagabond des étoiles

Le Vagabond des étoiles
Riff Reb’s
2 tomes
Éditeur : Soleil, collection Noctambule

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