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No justice for the bass player

La mort tragique de Cliff Burton, le 27 septembre 1986, a bien failli stopper net Metallica dans son élan. Pourtant, le groupe a décidé de continuer… au mépris de l’instrument que tenait leur ami.

Mars 1986. Master of Puppets, le troisième effort studio de Metallica, atterrit dans les bacs. Le 4 novembre, il est déjà certifié disque d’or. Et sachez qu’à l’époque, ça voulait vraiment dire quelque chose ! Sur le toit du monde, les Four Horsemen avancent pied au plancher, contemplant à la fois le chemin parcouru depuis les débuts en 1981 mais aussi l’avenir, qui s’annonce radieux.

Le 27 septembre 1986, James Hetfield, Cliff Burton, Lars Ulrich et Kirk Hammett sont en Suède dans le cadre de la tournée Damage Inc. Au moment de se mettre au lit, les musiciens décident de tirer au sort leurs couchettes. Cliff Burton l’emporte et choisit de prendre le lit de Kirk Hammett. Pendant qu’ils dorment, le chauffeur de leur tour bus perd le contrôle. Le véhicule effectue une sortie de route et fait plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser. Ulrich, Hetfield et Hammett ne souffrent que de quelques blessures superficielles. Cliff Burton en revanche, a été éjecté de l’habitacle avant d’être écrasé par l’autocar.

Tombe-de-Cliff-Burton

Fade to Black

Si dans les premiers temps, les trois survivants se posent des questions, ils décident d’aller de l’avant, pensant que c’est précisément ce que Burton aurait voulu. Ils auditionnent alors plus de 40 bassistes et choisissent Jason Newsted de Flotsam and Jetsam. Le 28 octobre 1986, Newsted apparaît pour la première fois sur scène aux côtés de ses idoles et désormais camarades.

En janvier 1988, Metallica revient en studio, à Los Angeles, pour enregistrer le successeur de Master of Puppets. Jason Newsted est aux anges. Pourtant, quand il écoule le disque, il déchante vite. C’est bien simple, la basse est inaudible. Alors que Cliff Burton tenait une place véritablement primordiale dans le combo, Jason Newsted se retrouve réduit au silence. Il déclarera des années plus tard : « Sérieusement, j’étais prêt à couper des gorges ! J’étais furieux car je pensais vraiment avoir bien joué et fait ce que je devais faire. ». Mais les patrons en avaient décidé autrement…

The Sound of Silence

Les fans aussi sont circonspects. Certains d’entre-eux en tout cas. Pourquoi avoir recruté un autre bassiste, l’avoir mis en avant et intégré au groupe, si c’est pour lui poser un bâillon ? En 2019, James Hetfield revenait sur la basse inaudible de …And justice for all : “Nous étions épuisés. Entre le studio, les concerts, les répétitions, on n’en pouvait plus. Notre audition était foutue. Et si vos oreilles n’entendent pas bien, vous montez le son. Donc on montait le son de plus en plus et ça amplifiait les aigus. Puis, à un moment donné, les basses ont disparu. C’était le principal problème. Nous n’avions rien contre Jason. On était juste épuisés.”

L’excuse de la fatigue, on la connaît. C’est un peu comme le mec qui dit que s’il s’est comporté comme le dernier des débiles l’autre soir au bar, c’est parce qu’il était bourré. Le truc, c’est qu’on parle tout de même ici d’un groupe à l’époque déjà énorme, qui devait relever le défi qui lui était posé après avoir envoyé une monumentale torgnole à la face du monde avec trois albums irréprochables. James Hetfield et Lars Ulrich (les deux ont accordé leurs violons) veulent-il vraiment nous faire avaler que la fatigue les a poussés, sans même qu’ils s’en aperçoivent, à effacer un des instruments du mix final ? Personne dans le studio, le producteur Flemming Rasmussen ou le gars qui vidait les cendriers, n’a remarqué que sur les quatre instruments, un avait été zappé ? Ce genre d’excuse pourrait passer dans le cadre d’un orchestre philharmonique avec 50 gus. « On n’entend pas le triangle, c’est scandaleux ! ». Mais avec la basse ? Non non… Surtout qu’après …And Justice for All, les choses ne sont pas vraiment arrangées pour Newsted.

Jason Newsted

Ego Trip

C’est le problème quand on intègre un groupe porté par des ego aussi puissants que ceux de James Hetfield et Lars Ulrich. Bien sûr, difficile de savoir ce qu’il se passe en coulisses, sauf bien sûr quand le groupe décide de mettre en scène ses séances de psychothérapie comme il l’a fait avec le film Some Kind of Monster. Reste que dès le début, alors que Cliff Burton était considéré par Hetfield et Ulrich comme leur égal, Newsted a toujours donné l’impression de suivre. Le gentil bassiste qui parle tout bas et qui joue aussi tout bas. Pas trop le genre de mec à l’ouvrir sans demander la permission. Pas le genre à monter le volume non plus. Résultat des courses, si les albums ayant suivi …and Justice for All ont, de temps en temps, laissé entrevoir de quoi était capable Newsted, aucun ne lui a vraiment permis de s’exprimer. Aucun ne lui a laissé la marge nécessaire pour vraiment prouver en quoi il pouvait apporter sa patte à Metallica comme Burton l’avait fait avant lui.

Où est le bassiste ?

Alors parfois, James et Lars ont essayé de nous enfumer. Prenez Garage Inc., l’album de reprises. Un des meilleurs boulots de Metallica d’ailleurs. La pochette met même Newsted au premier plan. À un moment, le groupe paye son tribut à Motörhead et livre sa version de Damage Case. On le sait, chez Motörhead, la basse, on l’entendait carrément. Lemmy en jouait d’ailleurs plus comme une guitare rythmique, en poussant les potards à 11. La cover de Metallica, si elle est sympa, ne peut bien sûr pas éviter de faire sonner la basse mais quand même. On est loin de la déflagration de la version originale il faut bien l’avouer. En fait, Jason Newsted puis Robert Trujillo se sont efforcés de remplir un vide sans jamais y parvenir. Non pas car ils en étaient incapables, mais parce qu’on ne leur a jamais vraiment donné l’occasion.

Car au fond, quels sont les plus beaux riffs de basse de Metallica ? Am I Evil ??, Fade To Black ?, Damage Inc. ? For Whom The Bells Tolls ? Que des morceaux de l’époque Burton. Depuis… Nada. Newsted a joué sur les albums, en sourdine donc, et a tenté de se montrer digne (en y parvenant) de l’héritage de Burton sur scène. Puis il est parti, remplacé par Robert Trujillo.

Same old song

On peut voir le recrutement de Trujillo dans Some Kinf of Monster. Le mec arrive, déchire tout et est embauché. On lui file 25% des recettes. Forcément il est content. À l’époque, tout le monde s’est demandé avec une excitation non feinte ce que pourrait bien donner Metallica avec le bassiste de Suicidal Tendencies et Infectious Groove. L’un des meilleurs du monde il faut quand même le rappeler.

Trujillo est arrivé après la bataille St. Anger. Pour le coup, Metallica a demandé au producteur Bob Rock de tenir la quatre cordes. On ne l’entend pas vraiment non plus mais ce n’est pas grave. La caisse claire de Lars par contre, on l’entend. Mais bref… Par la suite, Trujillo a soit disant participé au processus créatif, profitant de 25 % des royalties et voyant son train de vie monter en gamme tandis que le volume de son ampli de cessait de baisser. L’excellent album Death Magnetic, puis Hardwire… to Self-Destruct ont confirmé les craintes. La malédiction de la basse fantôme. Hetfield et Ulrich ont décidé d’intégrer dans leur line-up un véritable tueur et l’on ensuite réduit au silence… ou presque. Car oui, on l’entend bien un peu, sur All Nightmare Long par exemple, mais force est de reconnaître que Robert ne livre pas des performances aussi intenses que jadis, quand il tenait la place centrale dans d’autres groupes. Difficile a avaler. Sans compter que Trujillo n’a jamais vraiment collé dans Metallica. Son jeu aurait pu apporter quelque chose d’hyper intéressant mais au lieu de tenter de vraiment exploiter cette chance, Hetfield et Ulrich ont préféré continuer à leur façon.

Metallica-live

Deuil impossible

Il doit exister une meilleure métaphore mais disons que l’embauche et le traitement réservé à Trujjillo dans Metallica reviendrait un peu à acheter une Ferrari ou une bagnole de poseur du genre et juste la sortir pour la montrer sans jamais vraiment rouler avec. Trujillo est là, avec son attitude et son sourire (le mec donne toujours l’impression, après toutes ses années, de monter sur scène pour la première fois à chaque concert pour jouer avec ses idoles. Un peu comme si James Hetfield l’avait appelé pendant un show pour venir taper le bœuf…). Bestial, il reproduit le même jeu de scène qu’avec Suicidal sauf que ce coup-ci, on ne l’entend pas. On se demande bien ce qu’il fout avec sa basse cinq cordes…

Quand les Rolling Stones ont dû faire face au départ de leur bassiste historique Bill Wyman, eux au moins, d’une certaine façon, ont assumé. Ils ont pris un porte-flingue et ne l’ont jamais vraiment intégré au groupe. Un mercenaire parfait pour jouer sur scène, un peu dans l’ombre. Sur les photos promo, seuls Keith Richards, Mick Jagger, Charlie Watts et Ronnie Wood apparaissaient. Ils ont d’ailleurs opéré de la même façon après le décès de Charlie Watts. Quelqu’un a pris le job mais le noyau dur du combo n’a jamais prétendu lui offrir une place similaire.

Vrai/Faux Power trio

Il est évident, et compréhensible, que James Hetfield, Lars Ulrich et Kirk Hammett ne sont jamais remis du décès de Cliff Burton et que plus ou moins inconsciemment, ils ont fait en sorte de le faire payer à leurs bassistes. Non mais sérieusement ! Même dans le clip de I Disappear, le morceau pour Mission : Impossible 2, Newsted a le rôle le plus pourri : Lars Ulrich saute d’un immeuble, James Hetflied roule à tombeau ouvert dans les rues de San Francisco, Kirk Hammett refait La Mort aux trousses et Jason Newsted se fait… bousculer par des types. Si ça c’est pas du foutage de gueule.

Metallica-live-London

Le cas de Metallica est relativement inédit. Même quand Ozzy a perdu Randy Rhoades, il n’a jamais cherché à faire payer ses successeurs. En même temps me direz-vous, il est plus dur de faire taire le guitariste soliste. Avec …And Justice For All, Metallica s’est transformé en faux power trio, méprisant un instrument qui pourtant, a largement contribué aux fondations de son identité. Sur scène, c’est presque le pire. On voit Trujillo s’agiter mais on peine à l’entendre. À tel point qu’on attend avec impatience qu’il intervienne sur l’intro de For Whom The Bells Tolls pour prouver qu’il est bel et bien branché. Alors oui merci, Lars lui, on entend bien tous ses pains en revanche hein ! Une autre histoire de fatigue probablement…

 

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Féru de rock and roll, avec une préférence pour les années 60, 70 et 80, journaliste culturel, passionné de littérature et de cinéma, Gilles Rolland a publié quatre livres aux éditions Camion Blanc : Paroles de Fans Guns N' Roses, Paroles de Fans Rammstein, Le Heavy Metal au Cinéma et Welcome to My Jungle : 100 albums rock et autres anecdotes dépareillées. Ses 7 albums d'île déserte ? The Doors – The Doors, Appetite For Destruction – Guns N' Roses – Pump – Aerosmith, Overkill – Motörhead, Abbey Road – The Beatles, Ramones – Ramones et Kristofferson – Kris Kristofferson.