Jacques Prévert : Paroles d’un défenseur de la pensée libre

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Si quelqu’un vous dit : « Je me tue à vous le répéter », laissez-le mourir.

Jacques Prévert est dans l’inconscient collectif une figure archétypale du poète populaire. Qui en effet n’a pas étudié sur les bancs de l’école un poème de Prévert? En tête viendra Le Cancre, pour les plus petits Bonhomme de neige et pour les plus courts, mais non moins passionnés : Paris at Night.

Jacques Prévert - Paris at night
Jacques Prévert – Paris at night

Pourquoi nous est-il aussi simple de citer les œuvres du poète ?

Barbara, Pater Noster, le jardin… La popularité poétique de Prévert doit certainement beaucoup à son style corrosif et espiègle, maniant avec verve, caricature et humour, critique sociale et dénonciation de la manipulation du peuple. Haut défenseur de la pensée libre, Prévert savait également nous entraîner dans le flot d’une émotion débordante, parfois en quelques lignes mais avec des mots simples et justes.

poème l'automne
Jacques Prévert – L’automne

Mais Prévert n’avait pas qu’une corde à son arc. Tour à tour poète, scénariste au cinéma, auteur de théâtre, parolier ou colleur de mots et d’images, il avait une idée précise de ce que pouvait insuffler la poétique dans chacun des arts qui le touchaient.

«On dit une image en termes poétiques, on peut le faire avec des ciseaux, avec des couteaux, n’importe quoi », disait Jacques Prévert.

Collages
Collages – Jacques Prévert

Les mémoires de Jacques Prévert : archives INA

Jacques Prévert a 71 ans lors de cet entretien avec Pierre DUMAYET et vient alors de publier un livre de collages. Durant l’entretien, il parle du principe des collages empruntés au surréalisme et explique sa conception de l’acte créatif. Il s’attarde anecdotiquement sur son enfance, évoque caricaturalement les « grands de ce monde » et le poids des religions qu’il rejette en masse. Puis les yeux dans les yeux, il interpelle le spectateur sur le pouvoir et la liberté de la télévision. Malgré une respiration haletante, il nous offre la lecture d’un poème : « Elle disait »… un document d’une étrange beauté.

Son histoire et  la palette de ses inspirations

Comprendre l’étendu de sa palette artistique passe aussi par la compréhension des détails de son histoire personnelle. Jacques Prévert est né le 4 février 1900 à Neuilly-sur-Seine. Il y passe une bonne partie de son enfance, baigné dans la culture cinématographique et théâtrale, grâce aux passions de son père, critique d’art à ses heures. Ce dernier l’emmène régulièrement au cinéma, élargissant judicieusement l’horizon de sa culture. Sa mère, quant à elle, l’initie à la lecture. Comme Prévert le dira lui même dans ses mémoires radiophoniques :

« Ce fut ma mère qui m’apprit à lire car il fallait bien y passer ».

Mais l’esprit de Jacques Prévert est inadapté à la rigueur orchestrale de l’école, où il s’ennuie profondément. Des quinze ans, passé le certificat, il quitte les bancs de l’apprentissage public et multiplie les petits emplois. Mobilisé en 1918, son service militaire se poursuit à Saint-Nicolas-de-Port. Il y rencontre le peintre et dessinateur surréaliste Yves Tanguy avant d’être envoyé à Istanbul où il fera la connaissance du futur éditeur Marcel Duhamel.

A son retour, il vit dans des conditions précaires et retrouve son ami Duhamel qui lui propose de l’accueillir au 54 de la rue du Château près de Montparnasse. Cet appartement devient le point de rencontre du mouvement surréaliste. Un lieu d’où émane une atmosphère «familiale, alcoolique et irrévérencieuse» comme le décrit André Thirion dans son ouvrage Révolutionnaires sans révolution.

De nombreux artistes s’y retrouvent pour refaire le monde. (Louis Aragon, Elsa Triolet, Raymond Queneau, Robert Desnos, Benjamin Péret ou André Breton). Mais au fil du temps, Prévert supporte de moins en moins cette notion d’appartenance et les exigences d’André Breton. Il quitte le cercle et l’appartement début 1928. C’est alors qu’il emménage à Montmartre avec sa femme et décide de se lancer dans l’écriture. Son premier poème “Les animaux ont des ennuis” est écrit en février de cette année.

Jacques Prévert : Les animaux ont des ennuis

« Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple ».

En 1932, le théâtre ouvrier révolutionnaire, concept importé d’Allemagne, se développe en France. Prévert rejoint alors la troupe théâtrale du “Groupe Octobre”. Son éloquence et sa facilité d’écriture en font rapidement le principal auteur. Prévert écrit durant cette période de nombreuses pièces engagées. Parmi celles-ci, et afin de situer la teneur polémique, citons L’Avènement d’Hitler, écrite et jouée le lendemain de la prise du pouvoir par Hitler.
En juin 1936, la troupe révolutionnaire connaît son apogée pendant les grèves du Front Populaire. Mais le succès et la professionnalisation de certains comédiens marquera également la scission du groupe et le départ de Prévert.

Prévert et le cinéma

Nouvel époque pour l’artiste qui se consacre maintenant à l‘écriture cinématographique. ll devient alors scénariste et dialoguiste pour de grands films français des années 1935 à 45.
Citons « Le Quai des brumes », mais également des films de Marcel Carné : Drôle de drame, Le jour se lève, Les Portes de la nuit . Il travaille entre autres avec Jean Grémillon et écrit le scénario du film de Jean Renoir : Le Crime de monsieur Lange.

Les débuts du succès :

En 1946, l’éditeur René Bertelé lui propose de regrouper l’ensemble de ses textes parus ça et là dans diverses revues littéraires. C’est le premier livre signé Prévert, et il s’appelle Paroles.

paroles Jacques prévert
Paroles de Jacques Prévert – 1946 – Couverture originale

La couverture originale, éloquente de vérité, représentait un graffiti urbain photographié par Brassaï. Le titre peint en rouge maculé sur le graff, suinte telle une “giclure” en lettres capitales. La couverture annonce un signal fort. Le contenu s’apprête à révolutionner la poésie, lui redonnant la force de son caractère populaire.

Mouloudji : Barbara (Prévert et Kosma)

«Et moi qui avais refusé à des tas d’éditeurs, je ne sais pourquoi j’ai appelé René Bertelé. C’est un homme qui sait ce que c’est que de faire un livre. Cela est rare. Il a d’ailleurs voulu m’éditer. Mais je n’y pensais pas. Je ne sais pas encore pourquoi j’ai accepté.»

Paroles fut un véritable coup de maître, ce qu’on appel un succès d’édition. 5000 exemplaires partirent dès la première semaine, 25 000 la première année. Deux ans plus tard en 1948, 60 mille exemplaires sont dans les mains des lecteurs…

Jacques Prévert est aussi l’écrivain de la musicalité.

Ces mots se prêtent naturellement à la mise en chanson. Simplicité de la syntaxe qui ne cherche pas à briller par une esthétique redondante, mais par résonance. Sa poétique vibre à l’oreille grâce à des jeux de sons aux vers libres, imagés de métaphores pertinentes et familières. Tour à tour se répondent, révolte de l’inacceptable et langage onirique du merveilleux. Un cadre dépouillé où les chimères se mêlent à l’humour.

Nombre de ses poèmes deviendront d’ailleurs des chansons. Vladimir Kosma en adaptera un certain nombre en musique. Les interprètes les plus connus sont Juliette Gréco, Les frères Jacques ou Yves Montand. L’une des plus renommée servira par ailleurs la bande son du film Les portes de la nuit. (Avec Yves Montand, Jean Vilar, Pierre Brasseur et Serge Reggiani).

Les Feuilles Mortes – Yves Montand

“Oh! Je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis.
En ce temps-là, la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Tu vois, je n’ai pas oublié…”

Une vie dévouée à ses idées, sa sensibilité et son art de l’écriture.

Prévert laisse derrière lui une dizaine d’ouvrages poétiques, des pièces de théâtre et un peu plus d’une quarantaine de participations à des scénarios de films. Sans oublier les mises en chansons de ses textes et à partir des années 50, sa passion pour l’art du collage dont sortiront plusieurs ouvrages.

La cigarette qu’il avait sans cesse à la bouche aura finalement raison de lui. Il meurt le 11 avril 1977 des suites d’un cancer du poumon, nous laissant une œuvre magistrale, où la jouissance du verbe est celle d’un véritable orfèvre.

«Quand les éboueurs font grève, les orduriers sont indignés»

Auguste Marshal

 

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