Concerto Pour Rock et Orchestre

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En prélude à la sortie d’un ouvrage supervisé par notre ex collaborateur sur Cultures Co, Daniel Lesueur, auteur et directeur de collection aux éditions du Camion Blanc, permettez cet extrait revu pour les besoins du « format ». Ce futur ouvrage devrait sortir courant 2020 et traiter des instruments de musique incongrus ou inhabituels utilisés dans le rock.

Concerto pour Rock & Orchestre

Concerto pour rock et orchestre
Concerto pour rock et orchestre

Rock et musique classique, non conciliables ? Il semble que ce ne soit pas ce que pensent et/ou ressentent un nombre conséquent d’artistes et groupes engagés dans la voie musicale de la pop ou du rock. Mais avant d’en disserter, une mise au point s’impose.

Ce que ça n’est pas

Cette chronique ne traite pas de la réinterprétation de titres originaux par un orchestre symphonique. Metallica, Scorpions, beaucoup ont succombé au procédé. S’il permet une approche différente des œuvres revisitées, il ne relève pas d’une « création ». Il s’agit d’avantage d’une performance… éventuellement.

METALLICA – Enter sandman with symphonic orchestra

Cette chronique n’aborde pas non plus la réinterprétation de morceaux de musique classique par une formation de rock. Ils sont énormément à l’avoir fait, rendant hommage, la plupart du temps, à un de leurs compositeurs classiques favoris.

Tony MacALPINE – Frédéric CHOPIN : Etude n°4 – Opus 10

Cette chronique écarte les incursions classicisantes de musiciens élevés à la rhétorique symphonique. On trouve un bon exemple du genre chez Muse. Ce groupe, via Matthew Bellamy, son leader, a déjà inclus Rachmaninov, Chopin et Saint-Saëns (…) à son répertoire. Si le rendu est saisissant, encore une fois, il ne s’agit que d’une réinterprétation, même électrifiée.

MUSE – United States of Eurasia … Concerto pour rock et orchestre

Enfin, cette chronique ne fait pas cas du Metal Symphonique, sous-ensemble de la musique rock versus « bodybuildée ».

Alors ?

Pop-music et orchestre classique

L’artiste tend ses cordes vocales autour d’un refrain lorsque : « Paf ! », un quatuor, un orchestre de chambre ou symphonique envoie les cordes, les cuivres et les percussions. Si, au bout du compte, l’électricité reprend ses droits, le passage orchestré reste imprimé qui un court instant, qui toute une vie dans la psyché de l’auditeur. La musique, ça n’est pas que des notes rassemblées sur une partition. Que ce soit dans le rock, la pop ou ailleurs, elle génère des sensations. Alors, lorsque les « genres » s’entrecroisent, tout est possible, de la triste avanie à l’inqualifiable génie.

The BOOMTOWN RATS – I don’t like monday

Morceaux choisis

A tout seigneur, tout honneur, commençons par un véritable concerto pop pour groupe et orchestre philharmonique. Imaginons la scène. Deep Purple vient de recruter Ian Gillan et Roger Glover, un hurleur immodéré et un bassiste futur médaillé es production : « Love is all » (1974), c’est lui ! Pour les accueillir, Jon Lord leur sert Concerto for group and orchestra (1969), rien que ça, un crossover classique/pop discutable mais qui a le mérite d’avoir été joué. Pour le coup, ce sont les musiciens rock qui s’invitent dans un ensemble de concertistes. On ne pouvait pas faire moins qu’inaugurer ce chapitre par un hommage à Mr Lord (1941/2012), co-responsable du succès de Deep Purple, talentueux claviériste ayant popularisé le son inimitable de l’orgue Hammond.

DEEP PURPLE – Concerto for Group and Orchestra

Sans chronologie, envoyons les « chevaux », laissons-les s’emballer, ferrage de plomb sous les sabots, galops boosté à l’électricité. Le thrash métalleux Megadeth a sorti deux Lps hautement recommandables : Rust in peace (1990) et Countdown to extinction (1992). Le titre qui nous intéresse : « Symphony of destruction », provient de ce dernier. Cette chanson bénéficie d’une courte introduction avec orchestre et chœurs symphoniques. Est-ce pour justifier son titre ? Toujours est-il qu’une envie d’héroïsme naît chez celles et ceux qui s’en gobergent. Le désir d’en savoir plus, un pousse au crime, enjoint à farfouiller le sillon des deux Faces ou comment populariser le côté métallique du rock. La musique classique au chevet de ses collègues ostracisés ? CQFD.

MEGADETH – Symphony of destruction

Dans Electric Light Orchestra, ELO pour les initiés, il y a « orchestre ». On pourrait donc envisager que le groupe soit constitué d’un nombre conséquent de musiciens, bien que « light », pour « léger », puisse être vecteur de modération en la matière. En 1977, l’engouement punk battant son plein, ELO livre Out of blue à la vindicte populaire. Pourquoi vindicte ? Mais parce que la 3ème Face de ce double album regroupe quatre chansons sous l’intitulées : « Concerto for a rainy day » ; appellation « concerto » honteusement détournée. En effet, malgré un violoniste et un violoncelliste à demeure, cette remarquable pièce de musique n’a rien de « classique ».

Par contre, l’album précédent, A new world record (1976), contient une perle que l’on pourrait qualifier d’opératique, la bien titrée « Rockaria ! ». Une chanteuse apparentée au sérail y livre quelques « époumonades » du plus bel effet sur un lit d’instruments à cordes. Jeff Lynne, maître du jeu, semble imprégné d’une culture symphonique qui le ramène inéluctablement vers ces « pompeuses » orchestrations. Pompeuses pour celles et ceux qui l’exècrent, formidables pour les autres.

ELECTRIC LIGHT ORCHESTRA – Rockaria !

A l’issue de l’aventure Ziggy Stardust, avant de conceptualiser Diamond dogs (1974), David Bowie s’installe en France, dans les studios de Château d’Hérouville, pour enregistrer une douzaine de reprises qui, à l’usage, s’avèrent être d’excellentes réinterprétations. Sont ainsi revisitées, entre autres, des morceaux de Them, The Who, The Yardbirds, The Pretty Things ou The Kinks, des étalons du Swinging London.

A l’instar, Pin ups (1973) parait sous les meilleurs auspices. Sur sa quatrième plage, on trouve un titre de Pink Floyd, un échafaudage de pop psychotique signé Syd Barrett : « See Emily play ». Bien que la ligne musicale respecte l’originale, le ravalement imposé par Bowie rafraîchie la chanson, il est vrai originellement enregistrée en 1967. Ce qui la différencie vraiment, c’est le final. Un orchestre de chambre y est convié, virevoltant tel un papillon autour du thème principal. N’en déplaise aux fans du Floyd, il se pourrait bien que cette version supplante celle qui l’a précédée.

David BOWIE – See Emily play

Le heavy metal, dans son ensemble, aime à pratiquer un climat détonnant, créer une exaltation. Quoi de mieux que « O Fortuna », extrait de Carmina Burana (1936), Cantate scénique de Carl Orff, pour créer une explosion propice au headbanging ? Pretty Maids, groupe danois, l’a bien compris qui introduit le premier titre de son second ouvrage discographique : Red, hot and heavy (1984), par ce chœur cataclysmique. « Back to back », qui lui fait suite, cogne aux tympans comme une véritable tempête, l’association des deux générant, sans coup férir, l’exacte effet recherché : une élévation de la température ambiante. Le heavy metal, co responsable du réchauffement de la planète ? Hypothèse de recherche à vérifier …

PRETTY MAIDS – (Fortuna) Back to back … Concerto pour rock et orchestre

Extreme, connu pour sa balade aux voix harmonisées : « More than words », ou sa fusion développée sur Pornograffitti (1990), option funk métallisant, est un groupe sous-évalué. Il n’est qu’à voir-écouter son passage sur la scène du stade de Wembley à l’occasion du Freddie Mercury Tribute (1992) pour s’en convaincre. Les musiciens y interprètent un medley des chansons de Queen. A part Queen lui-même, personne n’a jamais sonné aussi juste sur ce répertoire. Pour les fans de la Reine, l’hommage trône au côté du fruit de leur passion tel un véritable soleil.

A partir de ses propres compositions, le groupe expose tout son talent sur son 3ème album : III sides to every story (1992). Outre l’éclectisme ambiant, le disque se termine par une plage conceptuelle en trois parties : « Everything under the sun ». Chaque mouvement occupe un tiers de l’ensemble sur une durée totale dépassant les vingt minutes. Modifiant sa teneur au fil du récit, le troisième sous-ensemble démarre par un piano nostalgique ouvrant droit à tout un orchestre. Bien que les cordes semblent être jouées au synthétiseur, l’interprétation offre l’équivalent d’un corps symphonique à l’ouvrage. Les amateurs de heavy rock n’y trouvant pas leur compte, ce chef-d’œuvre d’Extreme signe également sa disgrâce. Par chance, d’autres, dont nous sommes, veillent à entretenir la flamme.

EXTREME – Everything under the sun

Quoi de mieux qu’un hymne mémorisable pour populariser un film ? S’il s’agit d’un des nombreux épisodes de la saga James Bond, alors, l’hymne en question devient un tube planétaire. Dans ce cas, hors de question de se rater. A qui faire appel pour composer une chanson digne du rôle ? Un ex Beatles à présent Wings peut-être ? Ainsi nait « Live and let die » (1973), composé par Paul et Linda McCartney. Ce single ravageur mixant pop/rock et orchestre ne figure dans aucun Lp du groupe, un peu à l’image du 45 tours « Penny lane » / « Strawberry field forever » absent de Sgt. Pepper’s lonely hearts club band (1967).

La partie orchestrée de « Live and let die » porte la signature de George Martin, producteur attitré des Fab Four. Elle est intimement mixée aux autres instruments, des habitués du rock : guitares, claviers et batterie. S’il fallait prouver l’intérêt d’assembler l’un a l’autre, ce morceau scellerait le pacte.

WINGS – Live and let die

L’idée d’emmêler des genres musicaux originellement opposés : groupe de rock et orchestre classique, plutôt que d’aligner à la suite leurs partitions respectives, fait son chemin. De là à penser qu’un groupe de hard rock cradingue s’en saisirait … Pourtant, les bostoniens d’Aerosmith adoptent cette solution pour clore Toys in the Attic (1975), leur troisième production. A nouveau, orchestre symphonique, hautbois et violons, et groupe de rock jouent de concert, élevant l’association au rang d’entité unique. Le résultat expose une power balade à la mélodie imparable : « You see me crying ». Signée par Steven Tyler, tout autant soul-man, bluesman que hard rock singer, la chanson étreint la voix du chat enroué pour la magnifier. Une réussite.

AEROSMITH – You see me crying … Concerto pour rock et orchestre

Via McCartney, The Beatles apparait dans un paragraphe précédent. Mais quid de The Rolling Stones, l’éternel rival, autour de la thématique choisie ? Pour le savoir, il faut faire tourner cette plaque de vinyle noir surmontée d’un gâteau crème au beure/fruits confis : Let it bleed (1969).

Longuement introduit par un chœur de chorale quasi liturgique, « You can’t always get what you want » fait figure d’anachronisme dans la discographie des Stones. De fait, l’espoir teinté d’angélisme que promeut son écoute s’oppose à la fameuse formule de l’ex manager des Cailloux, Andrew Loog Oldham : « Laisseriez-vous votre fille sortir avec un Rolling Stones ? ». Quoi que Serge Gainsbourg puisse chanter à propos de 1969, aucune ménagère de plus de cinquante ans n’aurait osé répondre « oui ! » cette année-là. En effet, la réputation de bad boys des cinq musiciens s’accordait mal à la douceur de la chanson en question. Pourtant, personne n’aurait certainement pu proposer autre chose que ce qu’ils en ont fait : une pure merveille.

The ROLLING STONES – You can’t always get what you want

Avant de refermer ce chapitre, interrogeons-nous sur l’opportunité d’y faire figurer une faramineuse chanson ainsi qu’un album tout entier, qualifiable « d’hors répertoire » au regard du profil musical de son interprète.

La chanson ? « Bohemian rhapsody » (1975). Peut-on qualifier « d’opératique » le pont central de cet incontournable de Queen et, ainsi, l’inclure au sujet ? Pour la construction, les chœurs, le texte, le sens de la mélodie et l’interprétation : oui. Non : où sont les instruments de musiques caractérisant un orchestre symphonique ? S’agissant de musique, affaire d’appréciation et de jugement basés sur le goût, il est difficile de prendre parti. L’expression : « Tous les goûts sont dans la nature », ouvrant à tous les possibles …

QUEEN – Bohemian Rhapsody : Concerto pour rock et orchestre ?

Pour l’album … Hamlet Hallyday (1976) … Oh, que voilà une affaire délicate ! La partition, telle celle d’un opéra, propose des cordes et des cuivres additionnés de chœurs. Certes, mais son compositeur n’est autre que Pierre Groscolas, interprète du célèbre « Lady lay », pure variété s’il en est ! Le rapporteur de Shakespeare, quant à lui, n’est autre que le faramineux Johnny Hallyday, une institution ! Nouvelles interrogations : était-il un chanteur de rock ou de variété ? La délicatesse du propos doit-elle nous conduire à jeter l’éponge ?

Johnny HALLYDAY – La mort d’Ophélie

A défaut, rien ne nous empêche d’écrire que ce disque présente bien des attraits. A une époque où les comédies musicales sont légions, il ne manquerait pas d’intérêt qu’un producteur cesse de l’ignorer.

Thierry Dauge