Les Buggles : archéologie d’un futur rêvé
Tout commence par un 45 tours posé sur la platine, un sifflement synthétique qui perce le silence. Ce n’est pas une guitare qui envahit la pièce, mais un signal, un pouls électronique trop net, trop lisse. Une prophétie vient d’être gravée sur vinyle, au cœur d’un monde encore analogique qui ne sait pas encore qu’il va mourir… nous sommes en 1979.
Les Buggles ne sont pas des stars au sens classique.
Trevor Horn et Geoff Downes ressemblent davantage à des ingés son qu’à des héros de scène. Leur terrain de jeu : c’est le studio. Leur arme secrète : la console de mix, le magnéto multipiste, et bientôt cet objet quasi mythique : le Fairlight CMI. Une machine énorme pour l’époque, capable de capturer le réel — un souffle, un choc, un fragment de monde — pour le transformer en matière musicale. Bref, une boîte de Pandore numérique, ouverte bien avant l’heure.
HANS ZIMMER et The Buggles ?
En studio, ils côtoient d’ailleurs un autre jeune ingé son encore inconnu et âgé de 23 ans. Ce dernier participera à la réalisation du 45 tours… C’est un certain Hans Zimmer, aujourd’hui l’un des compositeurs de musique de film les plus connus au monde (Le Roi Lion, interstellar, Pirates des caraïbes…) , qu’on peut d’ailleurs apercevoir l’air nerveux, à 2 min 50 dans le clip !

Interrogé par The Guardian en 2018, Trevor Horn déroule le fil des hasards et des audaces qui l’ont fait glisser de la régie au micro… devant les projecteurs !
Trevor Horn : « Je sortais avec la chanteuse Tina Charles et j’étudiais alors la piste instrumentale de son tube « I Love to Love (But My Baby Loves to Dance) » pour m’inspirer en production. J’ai ensuite dû monter un groupe pour sa tournée et Geoff Downes fut le quatorzième claviériste que j’auditionnais. Un ami m’a également recommandé Bruce Woolley comme guitariste, et le courant est tout de suite passé entre nous. J’avais écrit les paroles et Bruce a composé la mélodie. C’est ainsi que nous avons écrit « Video Killed the Radio Star » . Quand Bruce a signé un contrat solo et nous a quitté, Geoff et moi avons formé les Buggles. »
L’album des Buggles « The Age of Plastic » qui va suivre dans la foulée n’est pas que le simple écrin pour un tube planétaire.
Dix morceaux qui auscultent avec une froide fascination l’avènement d’un monde synthétique. Living in the Plastic Age décrit des existences sous atmosphère contrôlée, I Love You (Miss Robot) explore les premiers frissons d’une romance homme-machine, tandis que Elstree regarde avec mélancolie les studios de cinéma, derniers bastions d’un enchantement artisanal en voie de disparition.
Trevor Horn : « L’idée de départ était que les Buggles – des Beatles robotisés – resteraient invisibles, mais dès notre premier tube, nous sommes devenus aussi anonymes qu’une explosion. Mes lunettes surdimensionnées dans le clip étaient inspirées de celles d’Elvis Costello . Je suis sorti de chez l’opticien avec ces grosses lunettes et j’ai dit à Geoff : « Je suis un Buggle maintenant. »

Le 1er août 1981, à 00h01, MTV commence à émettre. Le premier clip diffusé de l’histoire est précisément Video Killed the Radio Star. La prophétie s’accomplit en direct. Les Buggles deviennent malgré eux les premières icônes d’une ère qu’ils pressentaient avec inquiétude.
Ironie parfaite : MTV rejouera le clip une dernière fois lors de sa fermeture le 31 Décembre 2025.
Et nos deux Buggles intégrèrent YES
En 1980, coup de théâtre inattendu, Horn et Downes rejoignent le groupe YES, monument du rock progressif, pour remplacer Jon Anderson et Rick Wakeman. Le choc esthétique est presque absurde. Pourtant, l’album Drama qui en résulte agit comme un pont improbable entre la rigueur progressive et la modernité New Wave. L’expérience sera brève, et assez mal digérée par les fans de YES.

Geoff Downes fondera en 1981 le supergroupe Asia avec d’anciens musiciens de Yes, Emerson, Lake and Palmer, et King Crimson.
Trevor Horn, quant à lui, deviendra l’architecte sonore majeur des années 80, façonnant un son massif et dominateur pour Frankie Goes to Hollywood, ABC ou Grace Jones.

The Age of Plastic : vestige d’un futur pop égaré
Réécouter The Age of Plastic aujourd’hui, nous permet finalement de fouiller les vestiges d’un futur qui n’a jamais vraiment existé. Un futur lisse, coloré et aseptisé. Le nôtre est visiblement plus chaotique, plus organique, et paradoxalement plus chaud. Mais leur intuition, elle, a tout envahi. Intégrant comme quelques autres en cette fin des seventies, le studio comme un instrument, et la technologie comme langage émotionnel.
Alors, lorsque l’aiguille se lève enfin, demeure le silence. Sillon usé, témoin discret d’une première secousse. Sorte de sismographe d’une époque ayant enregistré le tremblement inaugural de la modernité pop.
Auguste Marshal












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