Tonnerre de Pop et pluie de Rock

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En prélude à la sortie de l’ouvrage : « Pop Rock – Les instruments de l’ombre », supervisé par notre ex collaborateur sur Cultures Co, Daniel Lesueur, lui-même auteur et directeur de collection aux éditions du Camion Blanc, ci-joint un extrait revu pour les besoins du « format ».

Tonnerre de Pop et pluie de Rock

Tonnerre de pop et pluie de rock

Tonnerre de Pop et pluie de Rock

Les éclairs, l’orage, comment ça marche ?

Les cumulonimbus, ces jolis nuages blancs d’altitude, sortes de « barbe à papa », sont les lieux d’élection des orages. Ils se forment à l’occasion de la rencontre d’une masse d’air anormalement froide avec une masse d’air anormalement chaude. Dans ces nuages, des molécules d’eau et de glace s’entrechoquent créant ainsi des charges électriques positives et/ou négatives. Si les charges positives montent en altitudes, les charges négatives se fixent à la base des cumulus.

Sur le principe des charges opposées qui s’attirent, lorsque la charge négative du nuage devient trop importante, elle se joint à celle de l’air ambiant puis tend à rejoindre le sol, chargé positivement, afin de retrouver un état de neutralité électrique. Les éclairs résultent de la charge électrique rejoignant le sol, phénomène qui ne génère aucun son en lui-même.

Et le tonnerre alors, le son de l’orage ? Il est dû à la dilatation de l’air autour de l’éclair. Et si l’on voit l’arc électrique avant d’entendre le tonnerre, c’est que la lumière voyage plus vite que le son.

Huit petites démonstrations orageuses, ça ,vous dit ?

The DOORS – Riders on the storm

Avec ce titre, on aborde le caviar de la pop et du rock, un incontournable serti dans le cœur des amateurs. Le statut iconique de Jim Morrison n’y est pas étranger. Sa voix modèle le morceau, apaisée, amicale, profonde. Extrait de L.A. Woman (1971), « Riders on the storm » a d’ores et déjà marqué plusieurs générations d’adeptes.

La pluie descend du ciel comme un ruisseau des montagnes. Le tonnerre gronde, offrande au piano électrique de Ray Manzarek, lui permettant de broder des dessins explicites autour de la voix du Roi Lézard. La pluie accompagne les sept minutes dix que dure la chanson, « lit » de fond où se coulent les autres instruments. En bout de partition, l’orage reprend à son compte la mélodie du groupe, s’exprimant par deux fois, longuement, exorcisme des tourments du quotidien lorsque celui qui les vit se sent à l’abri. Un monument.

NITZINGER – No sun

Ce groupe méconnu reprend le patronyme de son guitariste/chanteur, le Texan John Nitzinger. Dans les 70’s, intimement lié à une autre formation, Bloodrock, il écrit plusieurs chansons qui garniront leurs Lps. Echange de bon procédé, Jim Rutledge, chanteur de Bloodrock, produit les deux albums de Nitzinger, l’excellente seconde livraison One foot in history (1973) ainsi que le premier éponyme (1972).

Même si la voix de John manque de mordant, la musique du combo est inspirée, éloquente, sorte de hard rock un soupçon southern. Au cœur de titres « velus », une averse orageuse s’annonce, traversée d’un grondement céleste, puis s’estompe pour livrer le sillon à un duo de cordes acoustiques et vocales. La ballade s’étire gentiment sur les deux tiers qui lui sont accordés lorsqu’un piano surgit. Telle une délivrance, il ouvre la possibilité à des chœurs féminins sous un second frémissement des cieux. La bouffée nostalgique émise par la chanson étreint alors l’auditeur jusqu’au fade out final.

QUEEN – Dead on time

L’album Jazz (1978) a eu deux fois moins de succès que News of the world (1977) qui le précède et The game (1980) qui le suit. Pourtant, il contient des chansons impeccables … entre d’autres moins réussies. Outre « Bicycle race », dont nous avons déjà disserté, CF le chapitre « Pop and Rock véhiculés », il propose une chanson plus musclée, flamboyance hard rock fracassée par le tonnerre : « Dead on time ».

Forcément, « Don’t stop me now », principal single du disque, à plus de clinquant, d’aspect mélodieux et de grandes lignes mémorisables. Mais « Dead on time » nous ramène vers le troisième Lp du groupe, l’avant « Bohemian rhapsody », « We are the champion » et consort, cette période où Queen cherchait encore un sens à sa destinée sans hésiter à déchirer ses amplis. L’orage qui clôt le morceau revêt-il une signification particulière : « Faisons table rase du passé » ? Auquel cas, « Another one bites the dust » serait la clé qui ouvre sur l’avenir. « Après le pluie vient le beau temps ».

Hubert-Félix THIEFAINE – Dies olé sparadrap Joey

« … la bidoche c’est fait pour saigner … », drôle de titre, drôle de chanson. Thiefaine est un habitué. Ici, la rythmique tricote une assise au point de croix qu’une guitare saturée déchire par places, entre les mots choisis du chanteur. Sans mitaines ni langue de bois, avec cet accent qui le caractérise, diction spontanée adoptée au même moment par Jean-Patrick Capdevielle (1978), Hubert-Félix construit sa légende.

Météo für nada (1986) d’où est tirée « Dies olé sparadrap Joey » est son septième Lp. « Sept », le chiffre magique. Alors, pour introduire l’album et cette chanson, quoi de mieux qu’un énigmatique orage, tonnerre et pluie ? Le tonnerre en référence aux Dieux, la pluie salvatrice pour laver les plaies d’un Monde perdu d’avance. Et l’homme au milieu de tout ça ? « … la bidoche c’est fait pour saigner … ». Il nous l’aura chanté.

SLAYER – Rainig blood

La pluie ? Le sang ? S’il en est un qui s’y connait dans ces domaines, c’est Slayer. En 1986, le combo thrash metal sort son chef d’œuvre : Reign in blood. ‘Tention ! Jeunes filles en fleur s’abstenir ! Le sticker « Parental advisory – explicit lyrics » n’a jamais trouvé meilleur place que sous les textes hurlés par Tom Araya et ses camarades hérissés de clous.

Au sein d’un déluge de feux, les coups de tonnerre ne sont pas qu’ornements, ils deviennent les déflagrations de véritables instruments. Quant à l’eau des cieux, non contente de tomber drue et rouge, elle gaine le morceau, prégnance au début, réminiscence à la fin. Esseulée sur les dernières poignées de secondes, elle extorque quelques vapeurs aux oreilles chauffées à blanc par les autres instruments. Qu’on aime ou qu’on déteste, Slayer règne en maître au pays d’une noirceur à la brutalité récurrente.

The CURE – The same deep water as you

Une autre qui s’immisce à votre écoute via le tonnerre et la pluie, c’est « The same deep water as you », cette Desintegration (1989) thalamique de The Cure. Oui, sauf que cette fois-ci, l’orage suit la partition dans ses moindres recoins, vous saisit à la gorge. Elle ne vous lâche que neuf minutes et trente secondes plus loin.

Desintegration, c’est également la ligne mélodieuse, bien qu’inorganique, de « Lullaby ». Si ce second titre est addictif, le premier est hypnotique, d’une monotonie touchant aux confins, une plaine désertique noircie de suie. Ses écorchures de synthétiseurs sont dépourvues du moindre espoir de recours, aucune rédemption n’est permise. Pour se noyer dans des eaux profondes et dépressives, la place est idéale. Et plus l’âme s’y trempe, plus la berge s’éloigne. Que Robert Smith y ait survécu est un miracle. Louons la musique qui a su l’en tirer, l’invitant à s’assoir sur sa portée.

GUNS ‘N ROSES – Civil war

Sur ce morceau au développement progressif : « Civil war », Guns ‘N Roses invite deux majestueux coups de tonnerre sur les scories encore fumantes sorties des amplis. La pluie retentit, cristalline et apaisante après la canonnade. On imagine un régiment confédéré cloué au sol par le feu croisé des tuniques bleues et des cieux, empêtrés dans la terre détrempée de leur Sud natal.

1991 voit sortir Use your illusion I et II où un seul des deux aurait suffi. Péché de vanité ? N’est pas le Roi Midas qui veut, l’or ne sourit pas toujours aux audacieux. Néanmoins, avec « Cival war », Guns ‘N Roses atteint la cible, assez semblable à « Paradise city », titre ambiancé de son premier Lp. Et puis, on peut y entendre Axl Rose chanter sans s’égosiller. Ça méritait d’être souligné.

ARCADE FIRE – Ocean of noise

Avec Funeral (2004), Arcade Fire sort du creuset pullulant où s’affrontent les groupes underground ; album encensé par la presse spécialisée. Originaires de Montréal, les musiciens qui composent ce new original band sont multi instrumentistes. Capables de manœuvrer une guitare comme un accordéon, une batterie ou une roue à vielle, leur approche rurale de la pop et du rock séduit les circuits urbains.

Sur Neon Bible (2007), le groupe poursuit son effort, loin du bruit, de la fureur de ceux, plus frontal, qui veulent conquérir par la seule force de leur propos. La preuve ? Chez Arcade Fire, l’utilisation des éclairs et de leurs étuis de bruyance n’a rien de cataclysmique, bien au contraire. Sur « Ocean of noise » , Le tonnerre introduit un air quasi cowboy à l’issue mariachi. Zeus, Dieu des foudres, laisse parfois entrevoir un quartier d’orange entre deux masses charbonneuses. Tout un programme. Parcouru d’électricité, bien entendu.

Tonnerre de Brest !

Tonnerre de pop et pluie de rock

Archibald Haddock aurait-il apprécié toutes ces chansons météorologiques provenant de formations musicales qui, à défaut d’inspirations, choisissent d’introduire leurs chansons par des « effets de manches » : le tonnerre et la pluie ? Nul doute que ce bon vieux Capitaine, excédé par les saillies laryngées de Bianca Castafiore, aurait préféré la peste : cette cacophonie orchestrée par une brouettée de chevelus, au choléra.

S’il avait vécu de nos jours …

Thierry Dauge

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