Tom Driberg (1905-1976)

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Un type brillant…

mais aux fort mauvaises fréquentations

L’autobiographie de Tom DRIBERG

Thomas Edward Neil Driberg, dit ”Tom”, baron de Bradwell fut journaliste et écrivain, animateur de radio sur la B.B.C., pacifiste et correspondant de guerre (en tant que reporter, il accompagna les troupes britanniques sur le front pendant la Seconde Guerre mondiale), homme politique et espion (mais on ne sait avec certitude au profit de quel pays), homme d’église passionné de magie noire, membre du Parti communiste et homosexuel notoire.
Fils d’un officier colonial à la retraite qui a 65 ans à sa naissance, l’Anglais Tom Driberg naît en 1905 à Crowborough, cité dortoir à 65 kilomètres de Londres. Un environnement, surtout parental, qui faisait qu’il était presque toujours seul. Il gardera à jamais le souvenir épouvantable de ses premières années passées avec ses deux frères aînés mais surtout avec, pour parents, des vieillards, et cela dans un patelin triste à mourir. A huit ans, c’est l’école où, comme il l’écrira dans son autobiographie, les autres garçons lui apprennent tout de la vie, avec beaucoup d’application.
A 13 ans, il change d’école, se réfugie dans la religion pour oublier qu’il subit humiliations, brutalités, harcèlement et agressions… jusqu’à ce qu’il trouve un protecteur en la personne d’Evelyn Waugh, un homosexuel de deux ans son aîné qui deviendra célèbre en littérature et journalisme. Sous sa houlette, il rejoint la société des Dilettanti dont le principal but était de discuter art, littérature et société.
Il s’enflamme alors qu’il n’a que quinze ans pour les idées de gauche et entre en rébellion contre celles, conservatrices, de ses parents. Et comme il trouve les idées du parti travailliste trop modérées, il adhère au parti communiste tout en passant toujours autant de temps à l’église. A 18 ans, il occupe de nombreuses responsabilités dans son lycée, sa paroisse et la bibliothèque municipale mais il fout tout en l’air à cause de son comportement : à l’automne, deux jeunes gars à qui il avait fait des avances un peu trop appuyées s’en ouvrirent au proviseur. Celui-ci, eu égard à la respectabilité de sa famille et pour préserver la quiétude de sa vieille maman, veuve depuis trois ans, consent à garder Driberg à condition qu’il renonce à toutes ses activités et qu’il n’ait plus de contact avec personne.

Il terminera l’année scolaire mais ensuite il devra filer

Et pour que personne ne se demande pourquoi brusquement il vit comme un reclus, il raconte à qui veut bien le croire qu’il «bachote», qu’il prépare intensément un examen d’entrée à Oxford ; il l’avait raté l’année précédente, cette fois est la bonne. Oxford, en 1924, représente un tel bouillonnement d’idées d’avant-garde en matière d’art et de politique que Tom est tout excité. Sans compter que la poésie le tenaille et que la plume le démange. Avec un culot incomparable, il se permettra deux ans plus tard d’inviter la grande Edith Sitwell à Oxford pour venir l’écouter (il lui aura auparavant fait parvenir un poème qu’il a écrit « dans son style à elle »). Non seulement elle vient, mais elle déclare qu’il représente l’espoir de la poésie britannique.

Éclatent alors les grandes grèves de mai 1926

Dans l’ensemble, la population y est plutôt hostile mais une minorité est prête à faire le coup de poing sur les jaunes et les briseurs de grève. Parmi eux, Driberg, prêt à partir à la rencontre de ces hommes en colère, certes pour la plupart hétérosexuels, mais il à bon espoir de rencontrer des homos. De toute manière, il n’a pas vraiment le choix : échaudé et rendu méfiant par sa mésaventure collégienne, il évite autant que possible de se mêler intimement avec ses camarades d’Oxford, il sait qu’il doit se contenter de fricoter avec des prolétaires, pas des étudiants ; le seul avec qui il a une relation suivie, il le voit en dehors de l’université, et ignore son nom autant que l’autre, en théorie, ignore le sien.


Le parti communiste lui confie une tâche : la distribution de tracts appelant à la grève générale. Son implication dans le grand mouvement de mai 1926 sera de courte durée : il laisse tomber après avoir passé quelques heures en garde à vue. Driberg adore organiser des canulars monstres et des spectacles loufoques.
L’un d’eux, qu’il a intitulé « Hommage à Beethoven », consiste à rassembler un orchestre dont les instruments sont des mégaphones, des machines à écrire et une chasse d’eau. Cette fête insolite recueille quelques échos dans la presse et, intrigué par la personnalité de l’organisateur facétieux, l’écrivain et occultiste Aleister Crowley l’invite plusieurs fois à déjeuner et lui envoie des livres rares… que Driberg s’empresse de revendre pour son propre bénéfice. Accaparé par les fêtes quasi-quotidiennes, Tom n’a guère le temps d’étudier sérieusement ; il boucle ses études à l’été 1927 sans avoir décroché le moindre diplôme.
Désabusé, poète dans l’âme, il songe à vivre de sa plume et de ses vers mais la précarité ne lui sied guère

Il vit surtout d’expédients

Sa situation, durant quelques mois, semble désespérée… et désespérante, comme en atteste Evelyn Waugh qui le croise à l’église et lui trouve une apparence « satanique », ce qui n’est vraiment pas de circonstance dans un tel endroit. Arriviste, il reprend contact avec Edith Sitwell qui le pousse à proposer ses services au Daily Express, un tabloïd national à grand succès grâce à ses trouvailles innovantes… le premier, en Grande-Bretagne, à simultanément offrir dans ses pages des mots croisés, des rubriques féminines et sportives, des bandes dessinées et les potins de la commère. Alors que son ami Evelyn Waugh avait été refusé au même poste six mois plus tôt, Driberg est engagé (janvier 1928). D’abord à l’essai pour six semaines, il devient l’assistant de « Dragoman » (Percy Sewell) pour la rubrique The Talk of London. Les contacts avec la haute société, avec les artistes et avec le monde de la politique se multiplient, surtout à partir du moment où Sewell lui cède sa place (1932). Driberg se fait échotier sous le pseudonyme de William Hickey.

Il gagne bien sa vie mais dépense sans compter

Une vraie vie de patachon ; en amour, il est plutôt du genre violent et impatient. Fin 1935, il est au cœur d’une sale affaire de pattes en l’air. Il a été surpris au lit avec deux Ecossais et encourt une peine de prison. Lord Beaverbrook, le tout puissant propriétaire du Daily Express, parvient à le faire acquitter et à étouffer l’affaire. C’est, comme le dira l’auteur Kingsley Amis, le point de départ de l’insolente immunité dont jouira Driberg, jusqu’à son dernier jour, de la part de la Justice et des media.
Ressentant le besoin de prendre le large sans être totalement inutile, Driberg se met à voyager, mais toujours dans l’intention d’en ramener, sinon des scoops, au moins des articles élaborés. C’est d’abord l’Espagne (1937), comme observateur de la guerre civile. Puis l’Allemagne (1938) après les Accords de Munich… l’Italie, pour le couronnement du pape Pie XII… New York, pour la Foire internationale de 1939-1940. Notre véritable panier percé soudain hérite de la fortune familiale après le décès de sa mère survenu en juillet 1939. Il achète et retape une vaste demeure dans la campagne de l’Essex et y vivra quelques mois paisiblement jusqu’à ce que la dite demeure soit réquisitionnée par la Royal Air Force.
En août 1939, il se plante gravement, annonçant, après la signature du traité de non-agression entre l’Allemagne et la Russie – un traité qu’il critique, ce qui déclenchera son exclusion tardive (1941) du parti communiste, que « la crise actuelle ne débouchera pas sur un nouveau conflit ». Patatras, la Seconde Guerre mondiale éclate neuf jours après la parution de son papier ! Driberg ne va pas tarder à énerver sérieusement son rédac’ chef, ayant écrit des articles dans lesquels il plaignait les populations allemandes civiles victimes des bombardements alliés. De l’air ! Il est envoyé aux États-Unis en novembre 1941
Lorsqu’il retourne au pays (mars 1942) après son voyage aux Etats-Unis, Driberg constate que globalement l’Anglais moyen n’est pas satisfait de l’attitude de son gouvernement depuis l’entrée en guerre. Et dans ses articles il va dans ce sens.

Il était temps pour lui d’entrer en politique

Grâce aux voix des socialistes et des libéraux (il a pris grand soin de cacher son appartenance, jadis, au parti communiste), il est élu à la Chambre des Communes. En janvier 1943, en campagne électorale à Edimbourg, il s’était fait prendre par la police en train de prodiguer une fellation à un marin norvégien. Il parvient néanmoins à s’en sortir en disant qu’il est le célèbre parlementaire William Hickey ; l’officier de police fut tellement impressionné qu’au lieu de verbaliser il lui demanda un autographe… Et ce fut le début d’une longue et chaste amitié entre le flic et le journaliste.

Sont-ce ses frasques, ses écrits ou ses paroles qui en sont responsables ?

Toujours est-il qu’il est renvoyé du Daily Express puis du service international de la B.B.C.

Désormais grand reporter, il se rend en France et en Belgique pour assister au débarquement et à Buchenwald pour la libération des prisonniers survivants du camp de concentration (avril 1945).
En juillet 1945 il rejoint le parti travailliste et siège au Parlement avant d’être envoyé par lord Mountbatten en Birmanie comme observateur puis, comme médiateur, à Saïgon pour rencontrer Ho Chi Mihn :
« Si l’on m’avait écouté et laissé faire, j’aurais pu éviter que la guerre éclate au Vietnam », dira-t-il plus tard.
En août 1950 on le retrouve en Corée au côté des troupes britanniques. Sérieux en politique et en journalisme, Driberg ne peut s’empêcher de continuer à se comporter comme une grande folle. Sans réserve aucune, il défraye la chronique en draguant outrageusement le chanteur américain à la mode Johnny Ray.
… à la surprise générale, il se marie le 30 juin 1951 avec Ena Binfield, la veuve d’un conseiller régional. Un mariage de raison à visées politiques davantage qu’un mariage d’amour. Ena devra s’adapter aux habitudes de Tom : ses dépenses sans compter, ses escapades sexuelles, ses voyages au bout du monde car lui ne fait aucun effort pour s’amender. Au bout de dix ans (1961), elle renonça à essayer de le changer et le quitta par intermittences sans néanmoins jamais demander le divorce.
En août 1956 Driberg se rend à Moscou pour rencontrer les transfuges Donald MacLean et surtout Guy Burgess, un homosexuel qu’il avait fréquenté en 1940. Sa sympathie pour le communisme remonte alors à la surface, au point qu’on se demande si ses articles de l’époque ne lui sont pas soufflés mot à mot par le KGB. D’autres, au contraire, pensent qu’il est mandaté par le MI5 (Military Intelligence, section 5 : Service de Sécurité) pour faire « cracher » à Burgess des informations qui l’enverraient directement au trou si d’aventure il décidait de revenir en Grande-Bretagne.
En 1958 il retourne en U.R.S.S. et, par deux fois, rencontre le Soviet suprême Nikita Krouchtchev.
En 1964, après l’élection d’Harold Wilson, il ne se voit proposer aucun poste dans le nouveau gouvernement. De toute façon, il ne l’aurait peut-être pas accepté tant dans sa tête il est déjà dans l’opposition, en désaccord complet avec la politique du moment en matière d’immigration et de comportement vis-à-vis du Marché Commun et de la guerre du Vietnam.
Avec son confrère Ian Mikardo surnommé « Mik » (un sioniste et socialiste convaincu) et d’autres dissidents du parti travailliste, il fonde le Tribune Group constitué de parlementaires décidés à apporter leur support au célèbre hebdomadaire de gauche The Tribune Weekly. Toutefois ce n’est pas cette prise de position qui le mettra sur la touche, mais sa conduite désinvolte et ses mœurs dissolues. Il s’est fait épingler au cynodrome en train d’importuner des jeunes beaux en compagnie de son ami le baron Robert Boothby (1900-1986), bisexuel déluré dont les médias avaient jusqu’alors protégé la réputation. Le Sunday Mirror s’en fit l’écho et, même s’il dut renvoyer son rédacteur en chef et payer une forte somme à Boothby qui avait porté plainte pour diffamation, le mal était fait : même si Driberg, contrairement à Boothby, était resté dans l’ombre, sa réputation en avait pris un sale coup et, dans la foulée, son avenir politique.
Désormais, pour vivre, il ne pourra plus compter que sur sa plume et sur son salaire de parlementaire, un emploi qui commence à lui peser : en 1970, pas encore décidé à prendre sa retraite mais néanmoins désireux de ne plus siéger au Parlement, il demande à être envoyé au Vatican comme ambassadeur. Harold Wilson refuse en raison de son âge déjà avancé (Driberg avait 65 ans).
Il se retire dans l’intention rédiger ses mémoires mais, toujours fauché, il doit, à la place, écrire des ouvrages « alimentaires ».

Le 12 août 1976, dans un taxi, il est victime d‘une crise cardiaque fatale…

Mais il n’avait pas fini de faire parler de lui !

Deux ans après sa mort, une véritable épidémie d’espionite balaya l’Angleterre. Le journaliste d’investigation Chapman Pincher assura que Driberg avait été agent du KGB mais que bien avant, alors qu’il était étudiant, il avait été recruté par le MI 5 pour le renseigner sur les agissements du parti communiste en Grande-Bretagne. Le parlementaire Reginald Paget, au contraire, assurait que le MI 5 n’aurait jamais confié la moindre mission à un type aussi bavard (« il ne savait pas garder un secret »), aussi peu discret et aussi lunatique. Mais pourtant, il fallait bien qu’il eut bénéficié d’une protection pour n’avoir jamais été inquiété par la justice. Dans son livre Spycatcher (1987) l’agent du renseignement Peter Wright assure que Driberg avait vendu des informations à la Tchécoslovaquie. Vasili Mitrokhin, en charge des archives du Kremlin, croit savoir que les Soviétiques faisaient chanter Driberg (peu crédible : personne n’ignorait qu’il était homosexuel. Au contraire, lui-même se vantait auprès de ses collègues de ses conquêtes à l’arraché. En outre, à partir de 1967, en Grande Bretagne, l’homosexualité n’était plus répréhensible).
Toutes ces rumeurs, néanmoins, confortaient l’opinion qu’il avait été traître à son pays.

Vrai ou faux ?

Chapman Pincher, qui avait envie de passer à autre chose, déclara qu’ « en journalisme comme en politique, tout le monde trahit tout le monde » (toutes ces informations sont tirées du livre SEXPIONNAGE à LONDRES).