Woody Guthrie – Le voyage sans fin

Un petit moment déjà qu’il marche…
… D’un pas élastique, à grandes enjambées. Pas les moyens de se payer le bus, encore moins un taxi, ce jeune homme qui file entre les bourrasques hivernales. Il remonte le col de sa veste en daim élimée. Serre un peu plus fort la poignée de son étui à guitare cabossé, jusqu’à ce que ses phalanges blanchissent. « Merde, ça caille dur », se dit-il, passant une main glacée dans ses cheveux ébouriffés.
Passé un coin de rue…
… il aperçoit le grand bâtiment. Lugubre. L’hôpital. C’est là qu’il doit aller. Déterminé. Il arrive dans le hall. Se renseigne. Une infirmière, l’air fatigué, lui demande si il est un parent. « Non » dit-il. Elle semble se méfier de l’étui à guitare, veut regarder à l’intérieur. On dirait qu’elle se méfie de tout d’ailleurs, et surtout de cet escogriffe aux tifs en bataille, transi du froid de dehors, avec son allure de vagabond.
Et puis elle capitule…
… devant ce regard, à la fois perçant et innocent, tellement suppliant. « Suivez moi » lâche-t-elle en remuant à peine les lèvres. Des couloirs, des portes, tous semblables. Des ombres croisées, fantômes humains à la dérive, errant, accrochés à leur perfusion comme on se cramponne à une bouée de sauvetage. Et puis c’est la bonne porte. Et puis c’est la chambre. Un lit métallique. Dans le lit un homme. Le visage blanc, hâve. L’homme, étonné, regarde ce visiteur qu’il ne connaît pas. Le jeune homme s’assoit sur l’unique chaise posée à côté du lit. Il sort sa guitare de son étui.
« Hey, i’ve got a song for you »…

Zoom arrière depuis la fenêtre…
… de cette chambre blanche et impersonnelle. Laissons dans ce moment suspendu cet homme au bout du rouleau, son étrange visiteur et sa chanson. « Song For Woody ». Ah oui, j’avais oublié de vous le dire. C’est le titre du morceau. Et le chanteur, un certain Robert Zimmerman, fraîchement débarqué à New York et qui commence, en cet hiver 1961, à se faire connaître sous le nom de Bob Dylan. Un Dylan en devenir tellement obnubilé par son idole qu’il est venu jusqu’ici, à l’hôpital de Greystone Park à Morris Plains, New Jersey, rencontrer pendant qu’il est encore temps une légende du Folk américain. Légende mourante à qui il veut rendre un ultime hommage en lui dédiant d’homme à homme sa « Chanson Pour Woody ». Woody Guthrie…

… Que n’a-t’on pas écrit…
… et bien écrit, sur le bonhomme. Sa naissance en 1912 en Oklahoma, dans une famille de fermiers. Les débuts difficiles de petits boulots en petits boulots, chassé sur les routes par la misère et les tempêtes de poussière, les « dust bowls » qui ravagent les récoltes. Sa découverte de la guitare par un oncle texan. Sa prise de conscience politique à la vue des conditions de vie des migrants jetés sur les routes par le jeudi noir. Et puis le succès qui arrive mais qui n’entame en rien sa fibre contestataire qui fera de lui un des inventeurs, si ce n’est l’inventeur de la protest song telle qu’on la connaît depuis le vingtième siècle. Un précurseur qui inspirera bon nombre d’artistes comme Dylan, bien sûr, mais aussi des Neil Young, des Bruce Springsteen et même des Joe Strummer en pleine tourmente Punky.

Alors pourquoi…
… cette envie de parler de Woody Guthrie ? Peut-être après être tombé récemment, au long des méandres des réseaux sociaux, sur cette photo où on le voit posant avec une belle allure déjà bien Rock and Roll, entre fierté bien placé et arrogance intelligente. Sur sa guitare il a écrit : « This machine kills fascists ». La musique contre la haine, le verbe contre le flingue. Va y avoir du boulot. Et le taf est loin d’être achevé. À tel point qu’il doit en faire des bonds dans sa tombe du Highlands Cemetery, Oklahoma, ce pauvre Woody. Presque un siècle s’est écoulé depuis la composition de ses plus célèbres chansons. Presque un siècle depuis « This Land Is Your Land », son ode à une Amérique et à un monde auxquels il aspirait, comme une maison chaleureuse avec « Welcome » marqué sur le paillasson.

Pour l’heure…
… la maison est plus froide que jamais et le paillasson s’est retrouvé au rebut à la cave parmi d’autres souvenirs utopiques. Mais d’aucun raconte que, la nuit, une ombre passe et repasse devant la maison aux volets clos. Un homme qui marche et qui fredonne un vieil air d’espérance, soutenu par sa fidèle six-cordes. Un fantôme ? Peut-être bien mais les paroles qui sortent de sa bouche dans un nuage de buée sont bien vivantes et n’en finissent plus de résonner dans notre aujourd’hui. Jusqu’au bout de la rue, et jusqu’au bout des autres rues, des boulevards, des avenues, et jusque tout là-bas dans les banlieues et les campagnes oubliées. Plus que jamais, terriblement actuelles.
Moment rare sur cette archive où Woody Guthrie interprète « John Henry » avec deux légendes du Blues, Brownie McGhee à la guitare et Sonny Terry à l’harmonica.
Pour découvrir ou redécouvrir Woody Guthrie, une excellent compile, éditée par le label Vinyl Passion :













