KLAUS SCHULZE : l’album Dune

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Dans le sable, vers la lumière…

Photo de Klaus Schulze en 1979
Klaus Schulze en studio, 1979

Pendant les années 70, deux livres marquent l’imaginaire de la génération Post 68 : Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien et Dune de Frank Herbert. La saga interplanétaire et initiatique d’Herbert va ainsi impressionner le cinéaste franco-chilien Alejandro Jodorowsky, auteur des cultissimes El Topo et La Montagne Sacrée. En 1975, celui-ci se lance donc dans le projet d’une adaptation filmique du roman. Le casting prévu laisse rêveur : Mick Jagger des Stones, le réalisateur Orson Welles et le peintre surréaliste Salvador Dali comme acteurs, le génial dessinateur de BD Moebius, le tourmenté peintre suisse H.R Giger, le graphiste « Spaceship » Chris Foss donnent leur accord pour le design, les costumes et les décors. Et enfin pour la musique, Jodorowski envisage un groupe différent selon chaque planète : Magma, Pink Floyd et Tangerine Dream. Excusez du peu ! La folle entreprise malheureusement échoue, faute de moyens, mais les travaux préliminaires irrigueront au moins les films Star Wars (1977) et Alien (1979)…

En boucle

En Allemagne, un autre musicien, également pionnier de la Kosmische Musik et de l’utilisation des synthétiseurs / séquenceurs à l’instar de Edgar Froese de Tangerine Dream (Dont il a fait partie un temps comme batteur), est impressionné par Dune : Klaus Schulze. Celui-ci racontera :

« A cette époque, c’était ma bible. Tout comme le Seigneur des Anneaux de Tolkien était LE livre pour les autres. Tolkien avait trop de fantaisie à mon goût, mais Dune me fascinait tellement que je lisais tous ces trois volumes encore et encore, comme une boucle sans fin. »

A-t-il été pressenti pour participer à la musique du film de Jodorowski ? Certains l’affirment… Quoiqu’il en soit, lorsque Schulze réalise en 1978 son dixième et double album, X, un recueil de biographies musicales de ses personnages fétiches, le romancier Frank Herbert fait évidemment partie de ces correspondances sonores.

Klaus Schulze – Frank Herbert – X (1978)

Métallisé

Apparemment, ce portrait du romancier n’épuise pas l’élan créatif de Schulze. Il se lance ensuite dans l’évocation du livre lui-même. Lors des enregistrements de X, il a justement collaboré avec des musiciens de formation classique, dont le violoncelliste Wolfgang Tiepold. Celui-ci possède une qualité rare chez les interprètes académiques : un talent d’improvisateur, une véritable aubaine pour Schulze

Pochette de Dune
L’album Dune version vinyle – Verso et recto.

Le LP Dune paraît le 27 Août 1979. Il comprend deux titres, un par face, chacun approchant les trente minutes, un rituel chez le musicien. La pochette surprend. Elle est métallisée, dans une dominante de bleu au recto et de rose au verso. Notons que l’édition originale française du roman d’Herbert chez Robert Laffont avait aussi une couverture métallisée mais argent… On devine une silhouette marchant dans un halo de lumière. Schulze aurait photographié sur sa télé un plan du film de Science-fiction Solaris du cinéaste russe Andreï Tarkovski.
La première pièce est une longue découverte contemplative de la planète Arrakis. Après une introduction bruitiste, des chœurs au mellotron, un des traits d’écriture du musicien allemand, apparaissent. Puis le violoncelle de Wolfgang Tiepold se dévoile, d’abord tout en pizzicato et crissements dans le désert, ensuite en mélopée entre orientalisme et romantisme, dialoguant avec les nappes de synthétiseurs de Schulze. Un leitmotiv – une descente de notes sur les cordes – se dessine. C’est à la fois angoissant, majestueux, et émotionnellement puissant. Remarquons que le compositeur évite l’usage de la moindre séquence répétitive, pourtant l’une des caractéristiques de ses œuvres.

Klaus Schulze – Dune – Idem (1979)

Les 4 cordes de Tiepold reviennent pour entamer Shadows Of Ignorance, la seconde face, toujours accompagnées des machines. Puis émergent une voix filtrée par le vocodeur, et enfin une section rythmique Séquenceur / Boîte à rythmes. Là aussi, les variations du violoncelle tourbillonnent autour des battements hypnotiques, dans une superbe danse de derviche extraterrestre.
Pour jouer le rôle du prédicateur, Klaus Schulze a invité l’une de ses idoles, Arthur Brown ! Oui, Arthur Brown, le sorcier qui jetait des sorts, la tête coiffée d’un chapeau en flammes en criant FIRE !

The Crazy World Of Arthur Brown – Fire (1968)

L’intégration de la voix humaine n’est pas une première expérience chez Klaus Schulze – écoutez le chant de Ernst Walter Siemon sur Voices of Syn de Black Dance en 1974 ou la prière introductive de Moondawn en 76 -. A-t-il également été titillé par la tentative avec chanteur – plutôt controversée – des collègues de Tangerine Dream pour leur LP Cyclone l’année précédente (1978) ? De toutes façons, le musicien n’a jamais eu de limites dans sa création.
Cette fois, Arthur Brown déclame un long texte poétique écrit par Schulze lui-même. Ce long monologue rappelle les improvisations dionysiaques d’un Jim Morrisson avec les Doors. Mais la rythmique obsédante, les nappes de chœurs, et les volutes du violoncelle donnent à l’ensemble l’allure d’un mantra cosmique. Cette pièce annonce la démarche de la formation Dead Can Dance avec le baryton Brandon Parry. Est-ce si étonnant quand on sait que Schulze, des années après, en 2008, travaillera en compagnie de sa consœur, la pythie Lisa Gerrard, pour le disque Farscape ? Ainsi, Shadows Of Ignorance garde sa modernité et son aura.

Every star and every planet should be heard
Every word shall be spread
Across the universe
Every gathering, every man
Everyone who′s ever heard
Himself be calling to them, say:
Oh Lord, upon the God of all
Behind the universe
Everything spells your name
Everything calls your verse

Every word and every tree
Every land and every bee
Every bird, every beautiful woman
Every strong man, every understanding
That is you and the living too
We know that we’re coming through
Ooh-ooh, coming through
Ooh-ooh, coming through
Across the sand, coming through
Across the sand…

Shadows Of Ignorance

Un tournant

A sa sortie, cet onzième opus de Klaus Schulze est diversement accueilli. Dans la revue Best, le spécialiste du Prog Rock, Hervé Picart, écrit avec enthousiasme que « Dune prend une place de choix dans une généalogie déjà longue de chefs-d’œuvre. » Mais les fans restent perplexes : beaucoup apprécient la première face, plus habituelle, pas la seconde. Le chant de Arthur Brown est perçu comme trop emphatique ou au contraire désincarné. Quelques auditeurs seulement – dont votre auteur – en apprécient la richesse et l’originalité. Ça n’empêche pas Schulze de partir dans une longue tournée de 40 dates en Octobre / Novembre 79 en compagnie de Brown pour promouvoir son opus. Le périple s’avère éprouvant par sa durée et aussi par le comportement erratique du chanteur, celui-ci arrivant parfois en retard ou oubliant carrément le concert ! A noter que la réédition CD de 2005 propose un extrait de ces performances : Le Mans.

Schulze et Brown en 79
Klaus Schulze et Arthur Brown en 1979 (kdm archives)

Pour le créateur Schulze lui-même, Dune représente aussi un tournant essentiel : l’abandon par la suite de ses chères machines analogiques et le passage au numérique. Il clôt les années 70, une décennie dorée pour le musicien.

La Tournée française de Dune
Tournée Dune en France, Novembre 1979

Testament

Lorsqu’en 1984, l’iconoclaste David Lynch tourne sa version de Dune, il délaisse pourtant les musiques de notre Teuton pour demander à Brian Eno, autre concepteur de paysages soniques, et les plus inattendus Toto de créer le soundtrack de son film. Un rendez-vous manqué et incompréhensible, comme une grande partie de cette adaptation d’ailleurs… Mais en 2021, Denis Villeneuve souhaite réaliser une interprétation plus fidèle du roman. Cette fois, le compositeur du projet, Hans Zimmer, grand admirateur de Klaus Schulze, lui demande d’utiliser une partie de son Frank Herbert de X. Dont acte pour le titre Grains Of Sand.

Hans Zimmer / Klaus Schulze – Grains Of Sand – Dune Soundtrack (2021)

Alors, le pionnier de la Musique Électronique renoue avec son passé en revenant une dernière fois sur son livre de chevet pour le disque Deus Arrakis. Et devinez qui participe à nouveau au projet : son camarade, le violoncelliste Wolfgang Tiepold lui-même. Malheureusement, malade depuis plusieurs années, Klaus Schulze décédera le 26 Avril 2022, quelques semaines avant la sortie de son dernier album testament. Une silhouette marche dans le sable, vers la lumière…

Klaus Schulze – Seth Part 4 – Deus Arrakis (2022)

Pour Klaus Schulze (4 Août 1947 – 26 Avril 2022)

Bruno Polaroïd

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