Avec son roman « La Peste » Camus fait figure de visionnaire !

Citation La Peste

Cette œuvre majeure d’Albert Camus est un écho bouleversant des crises du monde contemporain. Il y aborde l’importance de la solidarité, la lutte contre le mal. Ce que le monde vit actuellement incite à la relecture de cette œuvre.

« Je pense que papa écrit à hauteur d’homme et c’est pour cela qu’il traverse le temps. Il écrivait pour les êtres humains. Il vous donne beaucoup de force… Papa, il aide toujours à vivre »

Déclare Catherine Camus, devant la remise à l’honneur du roman de son père.

La publication de La peste, en 1947, est un succès unanime. D’autant plus que l’écrivain pense avoir totalement manqué son roman. Il obtient le Prix des Critiques et fera aussi l’objet d’une adaptation cinématographique en 1992.

La Peste, un mal invisible

La souffrance, la solitude, la résistance sont des thèmes abordés dans La Peste. Mais Albert Camus y fait aussi état d’un mal invisible qui touche toutes les catégories de la population. Pourtant, sur le fond, le roman devient le symbole d’un autre fléau, « le sentiment d’indifférence » qui s’installe peu à peu dans la ville. (Douloureusement ressenti par le docteur Rieux.)

« Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l’attitude du malheur et de la souffrance, mais ils n’en ressentaient plus la pointe. Du reste, le docteur Rieux, par exemple, considérait que c’était cela le malheur, justement, et que l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même… la peste avait supprimé les jugements de valeur. Et cela se voyait à la façon dont personne ne s’occupait plus de la qualité des vêtements ou des aliments qu’on achetait. On acceptait tout en bloc. »

Ce roman est aussi un récit sur l’amour, où nous retrouvons le sentiment d’humanité qui anime Albert Camus :

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Son histoire

Albert Camus grandit à Alger. Il est le fils de Catherine Sintes, une servante d’origine espagnole et de Lucien Camus, ouvrier agricole, qui meurt lors de la Bataille de la Marne.

Très tôt, Camus révèle des prédispositions pour l’écriture. Louis Germain, son instituteur l’encourage et lui permet d’accéder à une bourse d’étude. Suivront des cours de philosophie. Il rencontre Jean Grenier qui lui fait découvrir Nietzsche. Mais la tuberculose stoppe ses études.

Lors de son passage au Parti communiste en 1935, il fonde la troupe de Théâtre du travail. Il souhaite qu’un public défavorisé puisse avoir accès aux œuvres classiques et contemporaines.

Camus est aussi un journaliste engagé. Il joue un rôle important dans la résistance, jusqu’en 1947, il est rédacteur en chef du journal Combat. Parallèlement, il poursuit son œuvre littéraire, notamment deux pièces de théâtre Le Malentendu et Caligula.

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Un film nous raconte l’histoire de cette icône qu’était Camus :

La première œuvre d’Albert Camus

En 1937, il publie son premier opus « L’envers et l’endroit ». Dans la préface, il écrit :

« Une œuvre d ‘Homme n ‘est rien d ‘autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l ‘art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur une première fois s ‘est ouvert… »

Il retrace la vie de sa mère, son enfance, l’univers de la lumière mais aussi de la pauvreté.

« Pour corriger une indifférence naturelle, je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m ’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l ‘Histoire; le soleil m ‘apprit que l ‘Histoire n ‘est pas tout.»

Dans cet opus, qui regroupe cinq essais, nous retrouvons tous les thèmes majeurs de l’œuvre de Camus : la vie et la mort, la pauvreté et le soleil, la solitude…

A la fin de sa vie, Albert Camus voit dans cette œuvre le fondement qui a nourri tout ce qu’il a écrit par la suite.

«Pour moi, je sais que ma source est dans L’Envers et l’endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction».

La philosophie d’ Albert Camus : entre l’absurde et la révolte.

«Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme»

L’absurde, ou le sentiment d’inutilité de l’existence dans un monde où tout ce qui est fait, sera défait… c’est une éternelle répétition.

Sisyphe est la parfaite incarnation de l’absurde, en poussant éternellement son rocher au sommet de la montagne pour le voir ensuite redescendre. Avec cette condamnation, les dieux pensaient à juste raison, «qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir»

Une question se pose : « Est-ce que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, devant l’absurdité ? »

«De toutes les écoles de la patience et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le bouleversant témoignage de la seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérileCréer, c’est aussi donner une forme à son destin»

La création, c’est oublier le temps, vaincre l’absurde.

Dans l’Etranger, le premier roman de la tétralogie du « Cycle de l’absurde », Meursault est détaché de tout. Ce n’est pas un personnage du « désespoir » mais de « l’absence d’espoir ».

«J’ai souvent pensé alors que si l’on m’avait fait vivre dans un tronc d’arbre sec, sans autre occupation que de regarder la fleur du ciel au-dessus de ma tête, je m’y serais peu à peu habitué. J’aurais attendu des passages d’oiseaux ou des rencontres de nuages…» dépourvu d’espoir, il perçoit l’indifférence du monde.

Albert Camus un homme révolté

Face à l’absurdité de l’existence l’homme se révolte, c’est une nécessité pour celui qui ambitionne d’améliorer la condition humaine. Pour Camus, la révolte est la seule valeur médiatrice, capable de contrer l’absurde et préserver la liberté et la justice.

Albert Camus

René Char

René Char, le résistant, découvre Albert Camus avec son livre l’Etranger. C’est une incomparable histoire d’amitié, une « fraternité profonde » disait Camus.

«Je crois que notre fraternité va encore plus loin que nous l’envisageons et que nous l’éprouvons. De plus en plus, nous allons gêner la frivolité des exploiteurs, des fins diseurs de tout bord de notre époque. Tant mieux. Notre nouveau combat commence et notre raison d’exister. Du moins, j’en suis persuadé…Je le devine et je le sens.»

Écrit René Char le 3 novembre 1951.

René Char et Camus

Quelques années plus tard les deux hommes se rencontrent et entament une correspondance croisée, qui subsistera jusqu’à la mort d’Albert Camus.

Entre les deux écrivains s’installe une amitié authentique et inconditionnelle nourrie par un même esprit d’humanité.

En septembre 1957, Camus, en vacances en Normandie écrit à René Char pour lui annoncer son retour à Lourmarin et sa joie de le revoir.

« Plus je vieillis et plus je trouve qu’on ne peut vivre qu’avec les êtres qui vous libèrent, qui vous aiment d’une affection aussi légère à porter que forte à éprouver. La vie d’aujourd’hui est trop dure, trop amère, trop anémiante, pour qu’on subisse encore de nouvelles servitudes, venues de qui on aime. À la fin, on mourrait de chagrin, littéralement. Et il faut que nous vivions, que nous trouvions les mots, l’élan, la réflexion qui fondent une joie, la joie. Mais c’est ainsi que je suis votre ami, j’aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours…Je rentre dans une semaine…Je me réjouis du fond du cœur, de vous revoir.»

Lors de la tempête provoquée par la publication de « L’homme révolté » en 1951, René Char soutient sans réserve Camus. Il attend Octobre 1957 pour écrire un texte remarquable, animé par l’amitié qui lie les deux hommes.

«Depuis plus de dix ans que je suis lié avec Camus, bien souvent à son sujet la grande phrase de Nietzsche réapparaît dans ma mémoire : « J’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et toute ma personne. J’ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels.» Voilà la raison de la force d’Albert Camus (intacte, reconstituée à mesure) et de sa faiblesse continuellement agressée… L’amitié qui parvient à s’interdire les patrouilles malavisées auprès d’autrui, quand l’âme d’autrui a besoin d’absence et de mouvement lointain, est la seule à contenir un germe d’immortalité. C’est elle qui admet sans maléfices l’inexplicable dans les relations humaines, en respecte le malaise passager… Dans la constance des cœurs expérimentés, l’amitié ne fait le guet ni n’inquisitionne. »

Le Prix Nobel lui est attribué le 17 octobre 1957

Albert Camus
Le Prix Nobel

Une « sorte de panique » envahit Albert Camus devant cette consécration. Il l’évoque lors de son discours de réception à l’Académie suédoise :

«Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ?»

Il est avec Rudyard Kipling, le plus jeune lauréat à recevoir cette distinction.

Dans son discours il partage ses interrogations :

« …de quel cœur recevoir cet honneur quand, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence… ». Il poursuit :

«Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes.»

 

Dans son discours il évoque la solitude de l’écrivain, la noblesse du métier et insiste sur son engagement : « Il ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire, mais au service de ceux qui la subissent » avant de rajouter :

« Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir — le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression. »

Mais pour Albert Camus cette mise en lumière est un fardeau. Elle attise l’hostilité de ses détracteurs. L’un d’entre eux, Pascal Pia, est un ancien compagnon. L’écrivain est blessé par les critiques.

Albert Camus & Maria Casarès, deux êtres d’exception

Maria Casarès
Albert Camus et Maria Casarès

La correspondance amoureuse d’Albert Camus et de Maria Casarès débute en juin 1948. Elle  se poursuit jusqu’à la mort de l’écrivain. C’est un échange, de douze ans, animé par un amour passionnel empreint de complicité intellectuelle.

«Nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus, nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons réussi un amour brûlant de cristal pur, te rends-tu compte de notre bonheur et de ce qui nous a été donné» (Maria Casarès, 4 juin 1950)

Leur amour est une évidence irrésistible.

«Comment ces deux êtres ont-ils pu traverser tant d’années, dans la tension exténuante qu’exige une vie libre tempérée par le respect des autres, dans laquelle il avait « fallu apprendre à avancer sur le fil tendu d’un amour dénué de tout orgueil », sans se quitter, sans jamais douter l’un de l’autre, avec la même exigence de clarté ? La réponse est dans cette correspondance.
Merci à eux deux. Leurs lettres font que la terre est plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger simplement parce qu’ils ont existé.»

Ecrit Catherine Camus dans sa préface.

Souvent les deux amants écrivent leur peur de la mort. Maria Casarès exprime cette crainte avec une phrase magnifique le 15 septembre 1949 :

« La seule chose qui me sépare de toi maintenant et qui me pousse à la folie par instants, c’est l’idée qu’un jour la mort vienne nous obliger à vivre l’un sans l’autre. Lorsque cette pensée s’empare de moi avec assez d’acuité pour me faire vivre, par exemple, un matin, avec l’idée que tu n’es plus là et que tu ne seras plus jamais là, toutes mes facultés se brouillent dans un chaos total, je me sens une terrible envie de vomir, et des sons de folie se font entendre partout en moi »

La mort de Camus

Le 4 janvier 1960, Albert Camus, trouve la mort dans la Facel Vega de son ami Michel Gallimard.

« Il faut que notre pauvre chair se fasse à l’idée de ne plus voir le meilleur des nôtres »

Ecrit Maurice Clavel dans le journal « Combat »

Albert Camus reste un monument de la littérature mondiale. Il est l’un des français les plus lus, et à ce jour, son œuvre n’a pas une ride.

« Mais sérieusement qui a dit qu’Albert Camus est mort ?» *

Postérité

Les archives de Camus sont déposées à la bibliothèque Méjanes (Aix-en-Provence). Catherine Camus a fait publier le roman inachevé de son père « Premier Homme » en 1994 et en 2017, la correspondance intime entre Albert Camus et Maria Casarès.

Nic Blanchard-Thibault

*Les derniers jours de la vie d’Albert Camus de José Lenzini.

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